PANNES
ss , ÉTAT RS JE
a APR Er PP A
: , gene rep meer cc
Dans la belle saison, il parcourait ses champs à cheval; et qui de vous n’a pas vu ou entendu parler de Pompée, ce beau cheval de selle, qu’il réservait pour son usage ou celui de ses amis ? M. l’abbé Bourret le connaissait bien.
Entre autre culture, celle de Ja patate fut particulièrement l’objet de ses soins.
Ce légume était bien peu cultivé dans nos environs. Les pauvres surtout, auxquels il est aujourd'hui d’un si grand secours, n’en appréciaient point la valeur. À l'exemple de quelques agronomes, il en renouvela parla semence la graine, ce qui empêche la patate de dégénérer. Aussi tels furent ses succès qu’il put tous les ans se procurer le bois de chauffage et celui de clôture qu'exigeait cette grande grande ferme, en échangeant seulement une partie de cette récolte contre ce matériel. Aussi contribua-t-il à généraliser
cette culture.
Mais bien qu'ainsi retiré au fond de la campagne, et tout occupé de l'exploitation de ses terres, il n’oubliait pas ses amis et n’en était pas oublié non plus. Il avait hérité de l’urbanité toute française de son père, et il eut voulu voir à sa table un ou deux convives tous les jours. Une de ses qualités sociales que je me suis plu à reconnaître, était l'hospitalité. Pauvre ou riche était également accueilli sous son toit, et de même que sa mère pouvait dire de son mari, que jamais il n’avait été sourd à la voix du malheureux, je puis moi-même, mes chers enfants, attester à mon tour que jamais pauvre ne frappa à notre porte sans être accueilli.
Votre père pouvait dire comme le saint homme Job : ‘ La compassion a cru avec moi dès mon enfance, et elle est sortie avec moi du sein de ma mère. Je n’ai
point fait attendre en vain la veuve, je n’ai point mangé seul mon pain; mais j'en ai fait part à l’orphelin. L’étranger u’est point demeuré dehors, ma porte a toujours été ouverte au voyageur. ”
J'aurai occasion, dans le cours de ce récit, de prouver avec quelle vérité on pouvait lui appliquer ces paroles.
Dans le cours de cette année (1827), M. Panet fit un voyage en Europe, et sur nos pressantes invitations Mme Panet vint passer avec nous une partie du temps que dura l'absence de son mari, et c’est pendant son séjour à la Rivière-Ouelle, que naquit sa fille Rosalie, dont je fus la marraine, et qui en 1845 devint ma bellesœur, par son mariage avec mon frère Charles. La mort l’a enlevée après dix mois d'union (20 mars 1846).
Dans le mois d'avril 1828 mourut notre beau-frère M. François Letellier de Saint-
Just. Il avait su se concilier toute l'es.
time et l'affection de la famille Casgrain, et il la méritait bien. Je ne ferai que reproduire ici les lignes qu’une plume canadienne lui a consacrées: ‘ S'il fallait décerner à sa mémoire l'éloge qu’il mérite comme notaire et comme légiste, je dirais que sa haute intelligence éclairée par des études consciencieuses lui valut bien des fois l'honneur d’être consulté par des hommes éminents. Des lettres attestent encore que de ce nombre était le célèbre avocat, Rémi Vailières de Saint-Réal, Ce mérite intellectuel de M. Letellier était rehaussé par un caractère [probe, austère et qu’on aurait dit moulé sur l’antique. ”
Dans le mois de mai de la même année mourut presque subitement à Saint-Michel notre autre beau-frère, M. Charles- Butler Maguire, médecin, ancien chirurgien de marine, que j'ai peu connu. Î|
avait épousé, en 1819, Mlle Justine Casgrain, aujourd’hui Mme P. Beaubien.
Le 24 août suivant naquit à Québec ma fille aînée, Marie-Elizabeth, chez ma tante Ross-Lewin, devenue alors Mme Cannon, chez laquelle j'étais allée passer quelque temps. À mon retour chez moi entra à notre service une excellente fille, Anastasie Madore qui a toujours demeuré avec nous depuis, en qualité de bonne des enfants. Son attachement, sa fidélité, son dévouement, en ont fait en quelque sorte un des membres de la famille. Parvenue à un âge avancé, elle continue d'employer le reste de ses forces à nous rendre les services que lui permettent les infirmités de ses vieilles années. Qu'elle reçoive aujourd’hui de ma part et de la vôtre ce témoignage de notre affection et de notre intérêt à son égard.
Ce n’est pas la faible rémunération que
nous lui avons donnée, qui pourrait payer un tel attachement: les services du cœur ne peuvent se payer que par le cœur. Si d’un côté elle a toujours témoigné à mes enfants une tendresse qui dégénérait presqu’en faiblesse, de l’autre, elle a su aussi par là se concilier de leur part la plus v e affection.
À la fin de ceute même année une nouvelle tombe s’ouvrit pour nous. Nous eûmes la douleur de perdre le chef de la famille, M. Pierre Casgrain, mon beaupère, qui mourut à Québec le 17 novembre 1828, chez son gendre M. Philippe Panet.
Voici ce que m'écrivit votre père dans cette pénible circonstance :
‘ Québec, 17 novembre 1828,
1 heure pP. M.
“ Ma très-chèrs lisa,
Tu ne s.'s pas surprise d'apprendre
que notre père, notre très-cher père, n’est plus; il est décédé ce matin à dix heures ei demie, avec le plus grand calme et la plus grande résignation. Depuis longtemps et depuis plusieurs jours surtout, il s’est préparé à la mort avec ce degré de religion qui nous donne la consolation de croire que Dieu lui aura fait miséri- ÉOPAB se osonoses sense
‘ Que te dire de notre affliction, nous avions le meilleur des pères, nous n’étions point de mauvais enfants, et nous l’avons perdu, ô mon Dieu! jettez des yeux de miséricorde sur lui et sur nous ! ..........
‘ Un service aura lieu ici mercredi à 10 heures, et le convoi partira immédiatement après pour la Rivière-Ouelle, où il arrivera jeudi ou vendredi matin. ”
M. Casgrain fut inhumé dans l'Eglise de la Rivière-Ouelle sous son banc seigueurial, à côté de Mme Casgrain.
Voici les souvenirs qui me restent de la personne de votre grand-père. C'était un fort bel homme, d’une haute taille, un peu replet, d’une physionomie douce ayant toujours le sourire sur les lèvres. Il avait le regard très-fin, la parole un peu embarrassée par un léger grasseyement, et par cet accent particulier aux personnes qui parlent du bout de la langue. Le côté le plus saillant de ses facultés était cet esprit d'entreprise, cette intelligence ou plutôt cette intuition des affaires qu’on remarque chez ceux qui font des fortunes rapides. Il n’est pas besoin de vous rappepeler que M. Casgrain avait d’abord parcouru les deux rives de notre fleuve, comme marchand ambulant. Il avait fait partie de cette classe de petits négociants devenus si rares de nos jours, et qu’on désigne sous le nom de porte-cassettes. Ne rougissant pas de l’origine de sa fortune,
il garda longtemps chez lui la cassette qui lui avait servi autrefois. Sa conversation comme son caractère étaient très-enjoués.
L'isolement où il se trouvait à la campagne n'offrant à son amour pour la société qu’un cercle bien restreint, lui faisait rechercher avec avidité la compagnie de ses amis et même des étrangers qu'il invitait à sa table le plus souvent qu’il pouvait. Un officier anglais qui avait reçu l'hospitalité chez votre grand-père en 1816, raconte ainsi les impressions de sa visite :
1 4 The next evening, 17th july 1816, brought me to the village of Ouelle, situated on the right bank of a river so
1. Travels in Canada and the United- States in 1816 and 1817 by Lieut. Francis Hall 14th Light Dragoons F. C. P. London.
Printed for Longman, Hurst Rees, Orme, and Brown, Pater Noster Row. 1818. Page
called. I had a letter to the seigneur M.
Casgrain, whom I found near the ferry, busied among his workmen, in the superintendance of a new bridge to supply the place of the ferry. He received me very politely and having conducted me to a neat house facing the stream, invited me to his family supper, which in Canada as well as in the States is formed by a combination of the tea equipage with the constituent parts of a more substantial meal.
He introduced me to his architect whose appearance well answered M. Casgrain’s description of ‘“rusticus, abnormis, sapiens.”’ The whole of his workmen, fortyfive in number, were according to the custom of the country boarded and lodged in his house, and I must do them the justice to say forty-five quieter people never lodged beneath a roof. Early hours being the order of the day we retire to rest at nine
o’clock. After an early breakfast, a relation of my host took me in his caleche to visit a porpoise fishing in the neighbourhood........."
Le caractère de Mme Casgrain formait contraste avec celui de son mari. Ils avaient cependant de commun une égale beauté de figure. C'était un bien beau couple.
‘ D'une intelligence plus élevée que celle de son mari, sa causerie plus sérieuse offrait à la fois le charme de la femme du monde et de la femme pieuse. L’honorable Auguste Quesnel disait de Mme Casgrain qu’elle faisait les honneurs de son salon avec l’aisance et la dignité d’une reine, elle brillait autant par sa haute raison et par la rectitude de son jugement que par l’amabilité et la grâce de ses discours. Mais en même temps elle était aussi bien à sa place, aussi dame à sa cuisine,
surveillant ses domestiques, qu’au milieu de la meilleure société, Comme la femme forte dont elle était l’image, rien n’échappait à sa vigilance, et elle possédait le don si difficile et si rare de faire régner l'ordre le plus admirable dans sa maison, sans avoir l'air d’y toucher, comme on le dit communément.
Voici un petit exemple de la manière ingénieuse avec laquelle elle savait tirer parti de tout.
M. Casgrain avait à côté de son magasin une salle attenante, où chacun attendait son tour pour faire des achats ou régler ses comptes. Mme Casgrain avait le soin d’y placer des tricotages, et lorsque les femmes d' 3 cultivateurs y venaient attendre, elles s’emparaient de ces tricots pour passer le temps, et ainsi l'ouvrage se faisait,
Dans les dernières années de sa vie, qui ne furent qu'un long martyre, elle avait fait placer son lit dans son salon, d’où elle distribuait ses ordres, et où elle recevait ses visites avec une sérénité qui charmait ceux qui approchaïient de son lit de douleur. Trente-sept ans plus tard, M. l'abbé Gosselin, qui alors (1825) était vicaire de Mgr Panet, à la Rivière-Ouelle, me racontait qu'il fut appelé pour l’assister pendant une de ses longues agonies qu'elle eut avant de mourir. Après avoir écouté quelques paroles d’exhortation, elle se mit à lui répondre avec des sentiments de piété si tendi..… et si touchants, qu'il fondit en larmes. Elle lui dit d’un ton de reproche : “ Vous n'êtes pas un bon soldat de Jésus-Christ ; je vous ai fait appeler pour me fortifier, et vous vous attendrissez. ” Telle était votre grand’ mère dont je ne puis me lasser de
vous faire admirer la belle et grande âme. !
L'année 1829 n'offre rien de remarquable, hormis le mariage de Mme Maguire avec M. le Dr Pierre Beaubien, sur lequel un triste accident vint jeter un voile de deuil. M. Charles Têtu avait alors pour commis un jeune homme de vingt-quatre ans, aimable, poli, se faisant estimer de tout le monde : c'était son frère George. Vu l'intime liaison des deux familles Casgrain et Têtu, ce jeune homme avait été invité au mariage avec les autres membres de la famille, On était au 5 mai, il faisait un temps superbe, la
1. M. l’abbé Gosselin est mort l’année dernière, curé de Saint-Jean de l’Tled’Orléans. C’était un des plus aimable type du temps passé, Il ne parlait jamais de Mme Casgrain qu'avec attendrissement et vénération.
matinée était délicieuse. Votre père, en compagnie de Mme Letellier sa sœur, allait de son côté partir pour Québec, où les noces devaient avoir lieu, chez M.
Philippe Panet, au Bocage, ! quand toutà-coup on vint nous annoncer la triste nouvelle que le jeune Têtu venait de se noyer. Tout joyeux le matin même, il essayait des habits neufs commandés tout exprès pour la circonstance, et avait refusé de faire le trajet par terre, afin d’avoir le plaisir de monter à Québec dans une goëlette qu'il avait achetée quelques jours auparavant. Mais justement à la sortie de la Rivière-Ouelle, comme il puisait de l’eau, il tomba par-dessus le bord et ne reparut plus !
Jugez de notre consternation ! Votre
1. Le bocage Borromée, maintenani changé en cimetière (Saint-Charles), était la résidence d’été de M. Philippe Panet,
père se rendit de suite à Saint-Thomas pour annoncer ce funeste évènement à a famille Têtu, et m'écrivit la lettre
suivante qui donne la mesure de sa sensibilité :
‘€ Saint-Thomas, 5 mai, 8 h. du soir Chez M. le curé Beaubien.
« Je suis seul en ce moment, ou plutôt je suis au milieu de vous tous, témoin de la scène affligeante, cruelle et déplorable qui a eu lieu sous nos yeux, ce matin !!
Quelle catastrophe, quel melheur, quelle perte cruelle ! ! Mon âme est encore toute bouleversée, et depuis que je vous ai quittés je n’ai eu l'imagination occupée que de la perte immense que nous avons faite dans la personne de notre cher cousin George. Cette triste idée me poursuit partout. Que ne nous est-il donné de rappeler à la vie ceux qui nous sont chers;
84 C. E. CASCRAIN.
mais hélas! désirs superflus! on peut bien réparer la perte d’une fortune, ou un autre malheur, mais la vie est entre les mains de Dieu qui la donne et l’ôte quand il lui plait. Ce n'est pas chose en notre pouvoir de la donner à ceux qu'il en a privés. Que son saint nom soit béni, et que sa sainte volonté soit faite ! Prionsle qu'il le reçoive dans son sein, et le juge dans sa miséricorde qui est sans borne.
M. le curé Beaubien, chez qui nous sommes arrivés à six heures du soir, est allé annoncer la nouvelle foudroyante à notre chère tante Têtu et à la famille.
Mme Letellier l'a suivi de près, lui donnant le temps de remplir ce pénible devoir avant mon arrivée. Quant à moi, je sens que je ne puis supporter aujourd’hui une scène telle que sera la rencontre que je dois faire demain avec la famille. Je prie Dieu qu'il donne à ma tante Tétu la
force, le courage et la résignation nécessaires dans une aussi triste circonstance.”
Le mariage eut lieu quelques jours après, mais sans aucun éclat comme on peut bien le penser.