CHAPITRE II
Premier jour de liberté.
J arrive , je monte précipitamment au salon ; Louise e'tait seule et travaillait ; elle lève la tête, m'aperçoit, pousse un cri. Son père et sa mère accourent d'une pièce voisine : ma vue dissipe leur effroi ; ils étaient saisis , enchantés de mon retour; ils me comblaient d'amitiés. Louise était à la fois radieuse et troublée ; mes yeux ne la quittaient pas ; elle pâlit un instant , mais presque aussitôt le sourire reparut sur ses lèvres , et son teint brilla des plus vives couleurs.
Mes regards se portèrent alors sur un personnage qui était entré à la suite de M. et de madame Dumarsy. Quelle fut ma surprise en reconnaissant mon oncle Christophe ! Il s avança vers moi sans trop d'embarras.
« Eh! c'est mon cher neveu, dit-il. Mau- « vais sujet, tu feras donc toujours des (f tiennes. Ton hon ami , mon pauvre petit « Anselme, m'avait prévenu de ta mésaven- « ture. Nous devions aujourd'hui même « nous concerter pour aviser aux moyens « dé te faire sortir de prison; je suis fâché « que d'autres en aient eu l'honneur. » Il continua de parler ; je n'écoutais plus. Je pressais les mains de M. Dumarsy , celles de sa femme ; et , regardant Louise , je cherchais à lui exprimer mes senlimens par les témoignages de tendresse que je prodiguais à ses parens. « Ce soir , lui « dit sa mère , nous te souhaiterons ta « fête plus gaîment que nous ne l'espèce rions. » En effet , c'était le lendemain la Saint-Louis. A ce mot de fête , M. Christophe Menars , tout joyeux , dit quelques mots à l'oreille de M. Dumarsy, qui l'approuva par un signe de tête. Mon oncle essaya de tourner un compliment délicat à Louise , s'embrouilla, et ne sortit pas moins fort content de lui-même. C'était la première fois que je le voyais sans qu'il se mît
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eu colère , soit au commencement, soit à la fin de la conversation.
Son départ fut comme le signal de nouvelles félicitations que m'adressa l'excellente famille à laquelle j'étais rendu. Je fus tout stupéfait quand M. Dumarsy me demanda comment j'avais recouvré ma liberté. J'allais lui faire la même question. Nous jugeâmes l'un et l'autre que je devais ma sortie à. M. de Naudé , et nous résolûmes d'aller le remercier sur-le-champ. Je demandai des nouvelles de Geneviève et des deux orphelins ; ils étaient établis dans le petit logement que j'avais choisi pour eux.
L'avant-veille, ils avaient passé la journée chez M. Dumarsy, et se portaient fort bien.
Au moment où nous arrivâmes chez M. de Naudé, ce magistrat dictait un rapport au secrétaire qui m'avait remplacé. Nous étions pleins d'allégresse ; il nous reçut avec sa froideur accoutumée. Nous nous empressions de lui témoigner notre reconnaissance ; il nous interrompit : « Les jeunes gens, ditce il , sont impétueux , légers, inconséquens. (( Vous avez été puni trop rigoureusement
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« parundecesabusdepouvoircontrelesquels « j'ai pltis d'une fois excité ma compagnie <c à présenter des remontrances. J'ai parlé « de votre affaire à M. le premier président ; « il l'a soumise à M. le chancelier, qui vous « a fait mettre en liberté. Mais vous vous K êtes mépris sur sir Rovers ; il se plaint « de vos emportemens , il se plaint d'avoir « ignoré l'adresse de ces enfans dont il « veut prendre soin. Eh ! monsieur, (( répondis-je avec chaleur , c'est un sub- « terfuge.... — Il suffit, messieurs, dit « gravement M. de Naudé, l'affaire est ter- (( minée ; je reçois vos remercîmens et je ' « vous salue. » Il fit deux pas pour nous reconduire , et reprit son travail avec son secrétaire.
« En vérité , » me dit M. Dumarsy dès que nous fûmes dans la rue , « vous êtes « trop vif, mon cher Fauve! . Cet Anglais « consent à prendre soin des enfans : vous « devez être satisfait. — Non , non, répon- « dis-je; il y a dans le sort de ces orphelins, « et dans la conduite de leur oncle, un mys- « tère qui n'est point éclairci. Permettez
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<( que je vous quitte pour voir Geneviève. « M. Dumarsy voulut m'accompagner.
Geneviève n'était plus dans son logement.
La veille , à neuf heures du matin , un carrosse aux armes et à la livrée de sir Iiovers s'était arrêté à la porte de la maison. Un homme, qui paraissait être un valet de chambre, avait demandé Geneviève , s'était entretenu quelques momens avec elle , et l'avait fait monter dans la voiture, ainsi que les deux enfans. Une heure après , le même homme était revenu chercher leurs effets, en disant qu'ils allaient quitter Paris. Voilà tout ce que l'hôtesse put nous apprendre. Ce brusque départ me jeta dans de vives inquiétudes, que M. Dumarsy essaya de calmer.
Nous rentrâmes; je courus aux ateliers; tous les ouvriers se félicitaient de mon retour. Je n'avais pas oublié les preuves d'amitié que ces braves gens m'avaient données au moment où je fus arrêté : qu'il m'était doux de les revoir ! Bientôt M. Dumarsy vint me retrouver , une lettre à la main : « Lisez , lisez , me dit-il , homme « prompt à vous alarmer. » C'était une lettre
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de Geneviève, ou du moins e'crile sous sa dicte'e et dale'e de Pontoise. Elle profitait d'un moment où la voiture s'arrêtait pour donner de ses nouvelles. Sir Rovers l'avait fort bien reçue ; il avait déclaré qu'il se chargeait des enfans, et qu'il les ferait élever dans sa terre de Loret, à quelques lieues au-delà de Rouen. Geneviève s'excusait de n'avoir pas fait ses adieux à M. Durnarsy et à sa famille ; mais sir Rovers avait exigé qu'elle partît sur-le-champ. « Eh bien ! me dit le « père de Louise, vous êtes content? — Je " ne veux pas troubler votre joie, répondis- « je; nous verrons ce que le temps amènera.»
En quittantles ateliers , nous rencontrâmes Divane qui se jeta dans mes bras; il m'apportait les félicitations de sa mère et les siennes : on juge combien je fus heureux de l'embrasser. M. Durnarsy mit le comble à ma satisfaction. Peu de jours auparavant, Divane lui avait confié son désir d'obtenir en province une petite place qui dépendait d'un entrepreneur des vivres militaires. Le bon M. Durnarsy n'avait pas perdu un instant , et la place était accordée. Je partageai le
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ravissement de Divane , qui se félicitait de sortir d'un état de gêne , d'un état presque misérable. Je devais le retrouver un jour dans une situation bien différente.
Je ne pus revoir mademoiselle Dumarsy qu'à l'heure du dîner. Que de soins et d'efforts il me fallut pour empêcher mes paroles , le son de ma voix , mes yeux , de trahir mon amour ! J'observais avec délices qu'elle n'était plus souffrante , qu'elle avait repris sa vivacité. Cependant, par intervalles , une légère inquiétude se répandait sur ses traits , et venait me troubler. Vers le soir, j'entrai , je ne sais sous quel prétexte , dans une chambre voisine du salon ; et je ne sais comment il se fit que Louise y entra presque en même temps que moi. A son aspect, je fléchis le genou; je voulus parler , ma voix expira sur mes lèvres. Louise , tremblante , m'ordonna de me relever : « Ce malin , ajoutait l-elle , votre oncle est venu demander <( ma main pour son fils. » Je tressaillis ; elle continua rapidement : « Ma mère , qui « m'en a instruite , voyant mon effroi , m'a « conjurée de ne pas faire un refus positif,
go JACQUES FAUVEL.
ff et a voulu que je prisse pour répondre un
« délai de six semaines. La fortune de votre
« cousin JT éblouit. Je ne sais , M. Fauvel ,
« si vous obtiendrez jamais l'aveu de mes
« parens ; mais je ne serai jamais la femme
« de M. Anselme Menars. » Elle s'enfuit;
je n'osai la retenir. Souvent je m'étais trouvé
seul dans cette même chambre avec elle ;
plus d'une fois sa mère était venue* sans nous
causer de trouble, se mêler à nos entretiens.
Etrange effet du sentiment dont nous étions
agités ! je partageais les craintes de Louise ;
je tremblais d'être surpris auprès d'elle.
Nous entrâmes presque en même temps au salon par deux portes différentes; une nombreuse sociétéy était réunie. Les parens, les amis de monsieur Dumarsy venaient célébrer la fête de sa fille. Mon oncle Christophe et mon cousin Anselme ne se firent pas attendre. Anselme avait un air triomphant ; il me salua et me félicita d'un ton presque protecteur.
On entendit de la musique sous les fenêtres ; les ouvriers , selon leur usage, donnaient une sérénade à leur jeune maîtresse.
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Madame Dumarsy s'approcha de sa fille, pour lui souhaiter une bonne fête , et cette excellente femme , me regardant avec bienveillance: « Après l'événement heureux d'à u- « jourd'hui , dit-elle,* c'est aussi la fête de « M. Fauvel. "Puis, elle divisa son bouquet et m'en offrit la moitié. Chacun suivit son exemple , en sorte que le cher Anselme et mon oncle Christophe , s'avançant à leur tour, furent obligés de partager leurs hommages entre Louise et moi. Mon oncle , en me présentant ses fleurs, m'adressa un sourire qui se termina par une grimace. Anselme conserva une hilarité à la fois niaise et sournoise. Pour moi , j'étais pris à l'improviste; je n'avais pas de bouquet; je priai qu'on me permît d'offrir à mademoiselle Dumarsy tous ceux que je venais de recevoir.
On alla danser au jardin : une gaîié franche animait la fêle. Je m'aperçus que M. Dumarsy causait à l'écart avec mon oncle et mon cousin. Leur pantomime me lit juger qu'il leur annonçait ce délai de six semaines, convenu entre sa femme et sa fille. Anselme , toujours satisfait de lui-
Ui
même, ne perdait point son air de triomphe.
L'irritable Christophe n'osait se fâcher; mais je le voyais sourire amèrement, s'agiter, frapper de ses doigts sur sa canne; et bientôt il sortit , sans doute* pour aller se mettre librement en colère.
Je ne pus me défendre d'un sentiment douloureux , en pensant aux obstacles que j'avais à surmonter. Mes regards se tournèrent vers Louise qui dansait; sa physionomie respirait l'enjouement. « Ah ! me « dis-je , ne troublons pas encore mon « bonheur ! Ce malin j'étais en prison , ce « soir je suis entouré d'amis ; et Louise m'a « dit qu'elle ne serait jamais la femme « d'Anselme. »
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