CHAPITRE III
Grand événement.
Après la fête, je ne pus me livrer au sommeil. Que de pensées m'agitaient ! Pendant mes jours d'insouciance , l'argent n'avait été pour moi qu'un moyen de plaisir :
tout était changé ; il fallait songer à la fortune pour rapprocher la distance qui me séparait de Louise. La carrière du commerce était la seule convenable âmes projets; mais comment y avancer d'un pas rapide ? Ces idées m'avaient déjà fortement préoccupé sous les verrous du For-1'Evêque ; j'avais reconnu que je ne pouvais réussir que par des voyages longs et périlleux. Mes réflexions nouvelles me confirmèrent dans cette opinion; mais quelle confidence à faire à Louise î
Le lendemain, dans la soirée, je regardais le jardin, les bosquets , où pour la première fois j'avais vu mademoiselle Dumarsy, lorsqu'à peine sortie de l'enfance elle jouait avec ses compagnes. Tout à coup je l'aperçus qui se promenait rêveuse sous ces mêmes bosquets. Mon cœur battit avec violence, et je courus vers elle, k Ah! made- (( moiselle, ah! Louise, dis-je avec transie port , concevrez-vous jamais tout le bonce heur que je vous dois? Je vous adorais « sans espoir ; résolu de garder le silence , « à quels efforts je m'étais condamné pour « cacher mon amour! » Elle baissa les yeux, et me dit avec un trouble enchanteur :
« Vous ne l'aviez pas si bien caché que je (f ne l'eusse dès long- temps deviné. — O vous » qui vous êtes donnée si généreusement « à moi, repris-je , recevez mon serment (f de me rendre digne de votre choix!
« Louise , nous avons besoin de courage :
« vos parens n'accepteront pour gendre <( qu'un homme dont la fortune approchera « de la vôtre; et moi , oserais-je vous faire « partager mon sort, quand je suis encore
II e PARTIE. — CHAPITRE III. 9 5 (f sans bien, sans état, sans considération « dans le monde ? Honoré de l'amour de « Louise , je veux qu'elle ait aussi à s'ho-
« norer de son époux Voire noble carac-
(( tère me suffit ; mais, comme vous, je vois « une foule d'obstacles.... — Je les surmon- (f terai. 11 faut que je sois riebe , je le serai : <( je partirai, j'irai dans nos colonies, je « m'attacberai à quelque intrépide armateur, (c je deviendrai commerçant, je ferai des « spéculations honorables. Nous sommes « jeunes.... J'aurai de la patience , de l'opi- « niâtreté : l'espérance de vous mériter me « soutiendra dans mes travaux , et les fera c< réussir. » A la seule idée d'un projet de départ , elle avait pâli d'effroi. <c M. Fauvel, <( quelle affreuse extrémité ! — Le ciel me « protégera. Je reviendrai; vos parensm'a- « dopteront pour leur fils; tous mes inslans « vous seront consacrés , je ne vivrai que « pour vous aimer, vous environner de mes « soins , et ma félicité sera d'embellir votre « existence. » Louise laissa tomber sa main dans la mienne , et me dit : « Toutes vos (i actions, j'en suis bien sûre, justifieront
« l'aveu qui m'est échappé dans un jour de « terreur. Ma destinée dépend de vous....
« Je n'ose approuver ni blâmer vos pro- « jets.... Mais, au nom du ciel, réfléchissez « encore.... une crainte mortelle.... » Ses larmes l'interrompirent; je m'efforçai de la rassurer , et ses regards exprimèrent sa confiance en moi. Nous entendîmes la voix de sa mère qui la cherchait; je m'éloignai plein de bonheur , de courage et d'amour.
Parmi les nombreux négocians que leurs affaires amenaient chez M. Dumarsy , je recherchai surtout l'entretien des armateurs, des colons, des capiiaines de navire. Combien je regrettai que mon ami Félix Duclos fût absent ! son affection et ses conseils m'auraient été si utiles ! Je remarquai particulièrement un armateur de Lorient, M. Resnel, homme plein de loyauté, à la fois hardi et prudent; ce fut à lui que je confiai mon désir de m'embarquer. Il m'approuva de vouloir tenter la fortune. « Je chercherai à « vous placer sur quelque bâtiment, dit-il.
« Avisez à vous faire une bonne pacotille ; « et, sauf le cas de naufrage, je vous réponds
II e PARTIE. — CHAPITRE III. 97 « que vous aurez à vous féliciter du parti « que vous prenez. »
Je ne voulais parler de mon projet à M. Dumarsy que peu de jours avant de l'exécuter ; je craignais que ce digne homme n'essayât de me retenir, ou ne m'offrît des bienfaits qu'il m'eût été pénible d'accepter. En attendant , je cherchais à lui donner clés preuves de dévouement ; je mettais plus d'activité que jamais dans mon travail. Un jour il se plut à louer mon zèle et mon intelligence. « Continuez , mon cher Fauvel, me « dit-il avec amitié, il y a en vous tout ce qu'il a faut pour devenir un grand négociant. »
C'était devant sa femme, c'était devant sa fille qu'il me tenait un si' doux langage.
Je recevais avec satisfaction ses éloges ; mais j'étais bien plus sensible encore au plaisir qu'ils faisaient éprouver à Louise.
Malheureusement je n'étais pas le seul à qui M. Dumarsy témoignât de l'amitié.
Anselme ne nous faisait pas grâce un seul jour de ses visites , et mon oncle Christophe s'était mis sur le pied de venir tous les dimanches dîner avec la famille. Je souffrais II. 5
des prévenances que leur prodiguaient monsieur et madame Dumarsy; mais j'étais dédommagé par le froid accueil qu'ils recevaient de Louise ; et , faut-il l'avouer , je jouissais parfois du dépit que leur présence lui causait.
Monsieur Resnel n'oubliait pas ses promesses; un matin il me fit appeler, et m'annonça un sort brillant. Son frère, jeune négociant , avait dû partir pour la Guadeloupe avec deux vaisseaux richement chargés. D'autres affaires le retenant en France, M. Resnel m'avait désigné pour le remplacer. L'intérêt qu'on m'assurait dans les bénéfices était tel qu'après ce voyage je pourrais entreprendre pour mon compte quelque spéculation importante. Ainsi mon avenir s'éclaircissait; j'oubliai les chagrins du départ pour ne songer qu'au bonheur du retour. Deux mois devaient s'écouler avant mon embarquement; j'avais le temps de prévenir monsieur Dumarsy, et de préparer Louise à notre séparation.
Le vingt-six septembre 1667, à une heure du matin , je suis réveillé en sursaut par des
IP PARTIE. — CHAPITRE III. 99 cris. Une vive lumière éclairait ma chambre ; je m'élance à ma fenêtre : le feu était aux ateliers ! Je descends précipitamment ; je rencontre dans l'escalier M. Dumarsy, pâle et défait. « Monsieur , lui dis-je , retenez a madame et mademoiselle ; grâce à Dieu, « elles sont à l'abri du danger ! » En effet , il y avait toute la longueur du jardin entre le feu et la maison. J'éveille le portier , je lui commande d'appeler tous les ouvriers qui logent dans le voisinage, et je vole à l'incendie. Les cris que j'avais entendus étaient poussés par le malheureux homme de garde, dont la négligence avait amené le désastre , et qui courait comme un insensé en s'arrachant les cheveux. Mes camarades et les domestiques arrivèrent presque aussitôt.
Le toit du grand atelier était déjà entièrement embrasé ; il ne fallait plus espérer de conserver le bâtiment ; mais pourrons-nous au moins enlever les métiers, ces métiers précieux qui ont fait la prospérité de la fabrique ? Si au moins je pouvais en sauver un ! Tous les ouvriers étaient accourus.
Suivi de quelques-uns des plus intrépides ,
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je veux pénétrer dans l'atelier; deux fols la flamme et la fumée nous repoussent. Irrité par l'obstacle , je veux tenter un nouvel effort; je me sens fortement retenu. « Fau- « vel, » s'écrie M. Dumarsy en- me serrant dans ses bras , « voulez-vous mettre le a comble à mon malheur? » Il me fallut abandonner un projet qu'il devenait impossible d'exécuter. J'allai me joindre aux ouvriers qui travaillaient à sauver les autres bâlimens. Tous se conduisirent en gens de cœur, en hommes dévoués; mais les bras n'étaient pas assez nombreux ; l'eau ne pouvait nous arriver que lentement , le vent soufflait avec violence ; le toit du grand atelier s'écroula, et, dans sa chute, brisa ce que le feu avait épargné. En deux heures, les métiers , les machines , les ateliers , les magasins , tout est détruit : cette manufacture , hier encore si florissante , est anéantie ; une famille honorable , hier immensément z'iche , est ruinée ; cent autres familles vont manquer d'ouvrage et de pain.
II e PARTIE. — CHAPITRE IV. loi
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