‹ Mémoires de Fauvel. Volume 2Chapitre 19 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Suite du précédent.

Les travaux avaient cessé ; les malheureux ouvriers erraient au milieu des décombres enflammés. Il était cinq heures du matin : je cherche des yeux M. Dumarsy ; on me dit qu'on vient de le conduire dans son appartement. J'y cours ; je vois Louise en larmes prodiguer les marques d'affection à ses parens accablés de leur infortune.

« Ah ! s'écrie -t- elle en m'apercev^nt , tt sauvez mon père de son désespoir ! — Du « courage , dis-je avec véhémence ; osons (( lutter contre les revers : tout peut se « réparer. — Jamais ! jamais ! répond ma-

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loa JACQUES FAUYEL.

« dame Dumarsy. » Je me sentais exalté ;

j'allais parler « Fauvel, me dit M. Du-

« marsy , priez vos camarades et les trois « chefs d'atelier de venir près de moi , et « veuillez les accompagner.» J'obéis, et je revins bientôt avec les personnes qu'il avait demandées.

La chambre où nous étions réunis offrait un tableau déplorable. M. Dumarsy , pâle , abattu , était assis près d'une table , la tête appuyée sur une main ; sa femme à côté de lui , l'œil fixé à terre, semblait absorbée dans la douleur ; et Louise les regardait tour à tour avec anxiété. Les commis, les chefs d'atelier et moi ,. le visage noirci par la fumée , les cheveux en désordre , les vêtemens déchirés et brûlés, nous restions debout en silence devant celte famille désolée.

« Mes amis, nous dit M. Dumarsy, je « n'^i plus rien; je ne peux plus rien « pour vous ; il faut nous séparer. Dites à « mes bons ouvriers que , dans le désastre « qui m'accable , leur situation aggrave en- « core la mienne. Ah ! Dieu ! ajouta-t-il ,

II e PARTIE. — CHAPITRE IV. m>3 ne pouvant retenir ses pleurs, » j'étais fier, k j'étais heureux d'être utile à tant d'hona nêtes familles ! et vous , mes jeunes et <( fidèles commis , il était si doux pour moi « de vous guider , de vous préparer à « devenir un jour des manufacturiers , des

« commerçans utiles à leur pays ! » Il

garda un moment le silence ; puis il reprit avec un peu de calme : « Je ne dois plus « y penser ; il faut nous séparer. Tous a peuvent réclamer mon témoignage ; tous « se sont bien conduits aux jours de ma « prospérité, et dans ce jour de revers. Adieu, (c mes bons amis ; portez mes regrets aux « braves gens que je ne peux plus employer. » Il nous ouvrit ses bras; mes camarades et les chefs d'atelier s'y précipitèrent ; il les embrassa: ils sortirent.

J'étais resté à ma place , immobile et livré à mille réflexions. « Eh bien! Fauvel, me

a dit M. Dumarsy, vous m'avez entendu

« — Oui , monsieur ; mais je ne puis vous « quitter, je ne vous quitterai pas. Je m'at- « tache à vous, je vous dévoue mon exi- « stence. Je le répèle , tout peut se réparer ;

et votre manufacture sortira de ses ruines. » Aux premiers mots que j'avais prononces- , la physionomie de Louise s'était ranimée.

« Cher Fauvel! dit madame Dumarsy, que « je voudrais partager votre espoir ! — « Comme il s'abuse ! dit le père de Louise.

ce — Non, monsieur, non, je ne m'abuse « pas. Croyez à mes promesses : je ne suis « plus ce jeune homme que vous avez connu « insouciant , léger , dissipant sa vie; j'aurai « toute la fermeté qu'exigent les circon- « stances où vous êtes. Mon amitié, ma ce reconnaissance, le souvenir et les conseils ce de mon oncle le pasteur à qui j'ai dû vos « bontés, mon ardent désir, ma volonté de « vous arracher à l'infortune, me donne- « ront la présence d'esprit qui calcule les « ressources, et l'activité qui triomphe des ce obstacles.— Où sont-elles mes ressources ? ce elles ont disparu avec ces métiers détruits, ce — Et je n'ai pu en sauver un... ! Mais vous ce en avez des dessins, des plans ? — Us sont ce informes. — Un homme habile peut les ce rectifier. Des fonds vous deviennent nécescc saires ; nous en trouverons. Votre manu-

II' PARTIE. — CHAPITRE IV. io5 « facture est ane'anlie ; yotre crédit vous « reste. Mon cher prolecteur, acceptez mes « services , mon dévouement ; point de « repos pour moi que je n'aie vu renaître « votre prospérité ; point de bonheur pour « moi si vous n'êtes heureux ! »

Louise et sa mère reprenaient courage.

« Mon cher Fauvel , dit M. Dumarsy , je « suis bien loin de repousser les soins dune « amitié si tendre ; agissez , décidez ; je ne « puis rien, ni pour moi ni pour les autres : » et il retomba dans son accablement. Sa santé nous inspirait de vives inquiétudes. Frappé d'un coup affreux , il n'avait retrouvé de forces que pour m'empécher de me préci- 1 piter dans les flammes.

La nouvelle de l'incendie s'était promptement répandue. Les parens, les nombreux amis de M. Dumarsy arrivaient de toutes parts. Je les laissai lui témoigner l'intérêt qu'ils prenaient à son sort , et j'allai m'occuper des moyens de le réparer.

Le réparer! y parviendrai- je? À peine avais^je quille M. Dumarsy , que les doutes, les obstacles se présentèrent en foule à mon

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esprit; mais, ranimant mon courage, je courus vers les ouvriers qui étaient restés autour des ruines. « Mes amis, leur dis-je, « encore un jour à votre bon maître. »

Sur-le-champ ils se remirent à l'ouvrage , et rassemblèrent les débris échappés à l'incendie. Les jeunes commis s'empressèrent de venir travailler avec moi. Grâce à l'ordre qui existait dans les registres, je connus en quelques heures les dettes elles créances de la maison de commerce. Monsieur Dumarsy pouvait remplir tous ses engageons j mais je vis avec effroi qu'il ne lui resterait presque rien. Un élat de situation fut bientôt dressé ; on rédigea une circulaire à nos correspondans; on écrivit à plusieurs d'entre eux des lettres particulières. Je supprime des détails qui seraient fastidieux; mais aujourd'hui je m'étonne encore de tout ce qui fut achevé ou commencé dans cette journée.

Je jetai un coup d'œil sur les plans des métiers. Pour en tirer parti , il fallait un homme habile, discret et dévoué... Soudain, je pense à Roland, au bon et honnête Roland,

II e PARTIE. — CHAPITRE IV. 107 cet horloger mécanicien avec qui je demeurais à Limoges. Vit-il encore ? se souvientil de moi ? à tout hasard, je lui écris.

Des fonds considérables étaient nécessaires pour relever la manufacture. Il paraissait impossible que sur le nom, sur le crédit de M. Dumarsy, on ne trouvât pas à faire des emprunts.... Eh! pourquoi n'obtiendrait-on pas un secours, une avance du gouvernement? La France possède un grand ministre. Monsieur de Colbert,à l'exemple du huguenot Sully , protège l'industrie ; il prendra sans doute intérêt à un négociant qui fut long-temps utile, et que frappe une catastrophe imprévue. Je commençai uu mémoire pour M. de Colbert.

Mes jeunes compagnons venaient de se retirer. La porte de la chambre où je continuais seul de travailler était ouverte ; j'entends quelque bruit, je lève les yeux : Louise, en traversant la pièce voisine, s'était arrêtée, et m'examinait en silence. Nous restâmes quelques momens sans pouvoir nous parler.

« Ah ! me dit-elle d'une voix étouffée, ne « pensons désormais qu'à mon père ! — Oui,

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lo8 JACQUES FAUVEL.

« repris-je, consacrons-lui tous nos instans. « Veillez sur sa santé ; rien ne me distraira « du soin de ses intérêts. — Que Dieu , dit- « elle, protège nos efforts ! » et , jetant sur moi un regard triste et doux, elle s'éloigna. Je surmontai la vive émotion que j'éprouvais, et je continuai mon travail.

Plusieurs fois dans la journée j'avais eu besoin de parler à M. Dumarsy; je l'avais toujours vu entouré d'un grand nombre de personnes; les visites ne discontinuaient pas ; et le soir, lorsque je voulus lui communiquer notre aperçu de situation, il me fallut percer la foule qui remplissait Son appartement. Pendant qu'il lisait les papiers que je venais de lui remettre, je vis, près de madame Dumarsy, Anselme , levant les yeux au ciel et joignant les mains d'un air lamentable* On entendait la voix de mon oncle Christophe qui citait avec colère tous les incendies dont il avait été témoin.

Monsieur Resnel vint à moi : « Combien je « me félicite, me dit-il à voix basse, de « vous avoir procuré les moyens d'échapper « à ce désastre ! — Pourriez- vous m'estimer

II« PARTIE. — CHAPITRE IV. 109 « encore , répondis-je , si maintenant je ne « renonçais à profiter de vos offres? — Je « vous approuve, reprit-il après un instant « de surprise. Je voudrais aider votre <( patron dans son naufrage ; mais moi- « même, en cet instant, je suis obligé d'em- « prunter. »

Ce n'étaient pas seulement les amis de monsieur Duniarsy qui se pressaient autour de lui ; des hommes qu'il connaissait à peine, et même d'autres qu'il aurait pu regarder comme ses ennemis, semblaient a voir éprouvé le besoin de lui exprimer combien ils étaient touchés de son malheur. On lui prodiguait les paroles de consolation , les encouragemens et les conseils , les offres et les promesses de service. Je remarquai plusieurs négocians qui , avec chaleur , avec délicatesse , le priaient de compter sur leur fortune et leur crédit. Je me retirai plein de nouvelles espérances.

Que cet empressement universel , que ce concours généreux me paraissaient honorables pour l'humanité ! qu'ils me semblaient répondre victorieusement à ces philosophes

1 1 o JACQUES FAUYEL.

chagrins, si prompts à contester nos vertus ! Un grand désastre e'tait arrivé à un homme de bien, et tout Paris aceourait pour lui témoigner une noble compassion.

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