‹ Mémoires de Fauvel. Volume 2Chapitre 20 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Prêteurs et les Protecteurs.

M. Dumarsy resta long temps accablé.

Toute sa vie avait été si heureuse , si calme ! jamais il n'avait prévu ni revers ni dangers : il se trouva sans force contre son premier malheur. Pendant plus de six semaines , faible et souffrant , il ne put que me donner ses conseils ou son aveu pour les démarches qu'exigeaient ses affaires.

Dès le surlendemain de l'incendie , je commençai à voir les personnes qui avaient fait avec le plus d'empressement des offres de service. Un négociant chez qui je me présentai d'abord, me dit, non sans embarras, que dans la chaleur de son amitié il s'était avancé un peu inconsidérément; et qu'à son grand regret il se voyait dans l'im-

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possibilité de nous être utile. Un second était prêt à réaliser ses promesses; mais c'était le bien de sa femme et de ses enfans qu'il allait nous prêter ; et ce bon père de famille demandait des intérêts si énormes que je crus devoir le remercier. Un troisième parut tout étonné de ma demande : M. Dumarsy ne l'avait pas pris au mot; et il avait trouvé une occasion d'employer son argent. Un autre me proposa des effets qu'il eut été très difficile de faire escompter. Un autre était tout à nous , mais ne pouvait rien avant six mois.

Le père et la mère de Louise comptaient beaucoup sur Anselme et sur mon oncle Christophe. Je ne me serais point soucié de traiter d'un emprunt avec mes chers parens, M. Dumarsy s'en chargea ; il eut avec ces messieurs une longue conversation : je ne me permis pas de lui en demander le résultat ; mais à dater de ce jour on ne les revit plus.

Parmi les commerçans auxquels je m'étais adressé , plusieurs m'avaient dit que la situation de M. Dumarsy présentait bien peu de garantie ; que , peut-être , si le gouver-

II e PARTIE. — CHAPITRE V. n3 nenienl lui donnait une marque de protection , lui faisait une première avance , il trouverait ensuite plus de facilités pour emprunter à des particuliers. J'avais pensé avant eux au moyen qu'ils m'indiquaient.

Mon mémoire au ministre était terminé ; je demandai à M. Dumarsy s'il connaissait des personnes qui pussent le servir près de M. de Colbert. 11 avait quelques relations avec M. de Blaveau , dont le frère était mort premier commis au contrôle général.

Ce monsieur de Blaveau , très répandu dans le monde , paraissait avoir beaucoup de crédit, et s'annonçait comme un homme fort serviable. Le soir de l'incendie , il s'était montré parmi les personnes qui s'empressaient de nous apporter des consolations.

Je me présentai chez lui; que j'en fus bien accueilli ! 11 est impossible de se figurer un homme plus chaud dans son amilié, plus onctueux dans ses paroles. Je remarquai qu'il prononçait rarement le nom de quelqu'un sans y joindre une épilhete honorable; mais la plupart de ses épilhèles étaient si justes que je n'y vis pas le moindre ridicule. II. 5*

« Suis-je assez heureux , me dil-il , de « pouvoir aider mon vertueux ami Dumarsy if près de mon illustre ami M. de Colbert !

'< Le succès est infaillible : ce bon M. Du- « marsy a des droits si évidens, et notre « judicieux ministre attache tant d'impor- « lance à protéger les arts et surtout les (f manufactures! Entre nous, il n'a rien à « me refuser. Mon estimable frère était un (c des principaux commis ; c'est moi qui « l'avais placé , c'est moi qui faisais sa « place; vous voyez donc bien... Si vous « m'aviez parlé hier, j'aurais déjà fait des dé- « marches ; mais enfin vous voilà , et nous <f allons agir. » Je me confondis en remercîmens ; je le priai de vouloir bien remettre mon mémoire au ministre. « Donnez, » me dit— il ; et , le parcourant : « c'est très bien, « c'est à merveille... Comment! c'est vous a qui avez rédigé cet écrit ? Continuez , a intéressant jeune homme ; nous aurons c< soin de vous. Mais vous êtes trop modeste « de ne demander que cinquante mille a francs ; oh ! j'espère bien que nous ea « aurons au moins soixante. Ecoutez-moi :

IP PARTIE. — CHAPITRE V- i.5 « deux fois par semaine, les mercredis et « les samedis , je passe la soirée chez notre « grand ministre. C'est aujourd'hui mardi, « revenez me voir après-demain. Soyez « tranquille , ce n'est plus votre affaire , « c'est la mienne. » Je sortis, plein d'espoir dans les paroles de notre protecteur, qui, au milieu de ses complimens , m'avait souvent répété : « Je ne dis pas cela à tout le « monde. »

Le surlendemain, M. de Blaveau était désolé ; il avait été retenu chez lui par une indisposition subite : c'était le premier mercredi qu'il manquait depuis un an ; et précisément le jour où il pouvait être utile à un respectable ami ! J'étais si touché de sa douleur que j'essayai de le consoler, en lui disant qu'un si léger retard ne pouvait nullement préjudicier aux intérêts de M. Dumarsy.

c< Ah ! me dit-il , vous soulagez mon cœur « d'un grand poids, » II me renouvela ses promesses , et me fit les plus belles protestations pour le samedi suivant.

Le dimanche , j'étais chez lui de bonne heure. Je commençai par lui demander des

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nouvelles de sa santé; il se portait très bien , il s'était très bien porté la veille , et il avait vu M. de Colbert. « — Ah ! je respire.

« — Eh bien! oui ; mais j'ai été cruellement « contrarié. 11 y avait dans les salons de notre

« cher contrôleur général , un monde !

« toute la cour , toute la ville ! il m'a été « impossible de l'approcher. En m'aperce- « vant, il m'a fait de la main un signe « d'amitié qui exprimait son regret de ne « pouvoir me parler : signe très flatteur ; « mais la souffrance de mon malheureux « ami n'en est pas moins prolongée.. . Allons, « ne nous décourageons pas , et prenons « patience jusqu'à mercredi. »

Le jeudi suivant, M. de Blaveau continuait de se bien porter ; il avait vu le ministre , il lui avait parlé ; mais il n'avait pu lui dire que quelques mots. A l'instant où il allait exposer notre demande , M. de Colbert avait été appelé près du roi. « Au « surplus , me dit-il , je ne suis pas aussi « désolé que vous pourriez le croire. J'ai (f fait une réflexion , une réflexion impor- « tante : ce n'est pas au ministre qu'il faut

II e PARTIE. — CHAPITRE V. 117 « s J adresser d'abord ; c'est à un premier (( commis. Je connais tout le monde , surit tout l'excellent homme pour qui je vais (( vous donner une lettre de recornmanda- « tion très pressante. Vous lui remettrez « votre supplique , il la présentera au mini- « stre : alors, les voies étant bien préparées , « je me montre, et je parle avec toute la « chaleur que vous me connaissez. Voilà « la seule marche à suivre. « Sans perdre patience, je pris la lettre, je repris mon mémoire; et j'allai chercher, au contrôle général , M. de Saint-Hubert , à qui M. de Blaveau me recommandait.

Je ne parvins pas sur-le-champ jusqu à M. de Saint-Hubert. J'attendis dans une pièce d'où je pouvais voir tout ce qui se passait dans son cabinet ; les portes étaient ouvertes. Ce premier commis était avec plusieurs de ses employés auxquels il donnait des ordres et remettait des papiers. J'entendis quelques phrases du genre de celles-ci : « Enre- « gislrez bien vite l'ordonnance pour cette « pauvre veuve , et vous l'enverrez à M. le « duc. Lisez attentivement le placet de ce

« militaire, il m'est recommandé par M. le « prince. Ecrivez à madame la marquise « que son jeune protégé peut compter sur « les bienfaits de M. le contrôleur général.» Grâce au ciel , me dis-je , voilà un homme qui expédie les affaires et qui sait obliger.

Les commis se retirèrent : on m'annonça.

M. de Saint-Hubert écrivait ; j'attendais à quelques pas de lui qu'il voulût bien poser la plume et tourner les yeux vers moi , lorsqu'un homme entre , la tête haute et faisant un grand fracas. «Ah! monsieur le vicomte,»

dit aussitôt M . de Saint - Hubert en se levant et saluant profondément. — « Parie bleu! mon cher, dit le vicomte, j'étais « impatient de vous remercier. Grâce à « vous , voilà mon vieux garde- chasse « lancé dans les gabelles, et j'en suis délivré. « Je me repose sur vos soins pour son « avancement ; vous êtes un homme charce niant ; vous ne cessez de rendre des « services ; tous les gens de qualité* vous « aiment. » M. de Saint-Hubert s'inclinait , remerciait, promettait: il finit par reconduire jusque sur l'escalier M. le vicomte , avec

II e PARTIE. — CHAPITRE Y. 1 19 un air tout à la fois humble et satisfait de lui-même .

En rentrant dans son cabinet , il me regarda , prit un air d'importance , et me demanda ce que je désirais ; je lui remis la lettre de M. de Blaveau. A peine eut-il jeté les yeux sur la signature , qu'il laissa échapper un mouvement d'humeur; il lut rapidement, et me dit : « Monsieur , l'événement qui « vient de vous atteindre est fort triste sans « doute ; la munificence de M. de Colbert « et la protection dont il honore les arts (( sont connues; mais je reçois chaque jour « une foule de demandes... » Je lui exposai que celle de M. Dumarsy pouvait mériter une considération particulière , et je lui présentai mon mémoire. Il le parcourut aussi rapidement que la lettre , réfléchit un moment : « Quelles sont les protections de (c M. Dumarsy ? me dit-il. — Son malheur et « vingt-cinq ans de travaux honorables. — « Vous ne m'entendez pas : quelles sont les a personnes qui s'intéressent à lui ? — Tous les « négocians estimables. — Ce n'est pas cela : « connaît-il quelqu'un dans le ministère ,

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« à la cour ? en un mot, quelques personnes « distinguées? — M. de Blaveau. — Ce « n'est rien du tout que M. de Blaveau ;

« il ne peut rien Il m'accable de ses

« billets ; on le reçoit parce qu'on estimait <f son frère , et il s'est fait le plus grand « donneur d'eau bénite de cour... ! il est « intarissable. Je le répète , il y a beau- « coup de demandes appuyées par des perte sonnages de la plus baute distinction..... « Cependant, si je trouvais une occasion « favorable » Il s'était levé et me reconduisait jusqu'à la porte de son cabinet.

J'osai insister encore, je le priai de vouloir bien se rappeler mon mémoire. « Eh bien ! « oui , me dit-il, je le garde , érsi je puis... « Dans nos administrations, on est forcé par « devoir de refuser ceux qu'on voudrait « obliger : c'est cruel. » 11 me salua et je sortis.

Une pareille visite me donnait peu d'espérance. Le lendemain, dans mon bureau, je réfléchissais aux obstacles que je rencontrais. Un inconnu se présente et demande à me parler en parliculier. « Mon-

II e PARTIE. — CHAPITRE Y.

« sieur , me dit-il d'un ton mystérieux , « une personne fort recommandable a « lu hier soir un mémoire que vous aviez « remis Je matin à M. de Saint -Hubert.

« Ah ! monsieur , que vous vous êtes mal « adressé ! Le ministre a les meilleures « intentions ; mais peut-il empêcher l'in- « trigue de se glisser dans ses alentours ?

« Ce M. de Saint-Hubert n'a jamais rendu « un service sans y mettre du calcul ; il « n'oblige que ceux dont le rang flatte sa « vanité ; et ce grand protecteur, craignant « d'user inutilement son crédit , n'est vrai- « ment protecteur que de lui-même. Votre « placet serait déjà enterré dans les cartons a des bureaux , s'il n'eût été recueilli par « les soins de la personne qui m'envoie.

« Cette personne-.., qui est très sensible , « a été frappée de l'exposé aussi clair que « touchant des malheurs de votre honnête « manufacturier. Il faut le tirer d'affaire ; « tout le commerce y est intéressé ; et je « viens vous proposer un moyen très simple, « mais qui doit rester entre nous Monte sieur, dis -je enchanté, comptez sur H. 6

« ma discrétion. M. Dumarsy mérite toute a la bienveillance du ministre : il fallait « seulement trouver quelqu'un qui voulût « lire sa demande ; et je ne m'étonne pas « que, sans le connaître, un homme de bien « prenne vivement son parti. — Ce n'est pas « un homme , me répondit-il ; c'est une « dame. — Une dame ! — Qui peut tout « sur un ami intime du ministre... Or, si « cette dame vous faisait obtenir la somme « que vous désirez... , vous seriez disposé « sans doute à un léger sacrifice. — Coince ment ? — Vous sentez qu'il faut une a réciprocité de services. On s'emploîra « volontiers pour vous ; mais les circon- « stances... ,\ des besoins pressans..., l'u- « sage... Nous sommes trop délicats pour « rien exiger d'avance ; et même après le « service rendu, on demandera peu... — Ce « serait toujours trop , » repris- je , en sentant le rouge me monter à la figure.

« Monsieur, j'ai été pendant quelques jours « employé chez un financier ; on m'offrit «. alors de faire pour moi ce que vous me « proposez de faire pour vous : je refusai;

IP PARTIE. — CHAPITRE V- is3 t( je refuse encore. Je n'ai pas voulu me « vendre , et je ne veux acheter personne.

« — Ah...! c'est différent, me dit-il fort

« surpris; certes, on ne peut blâmer

a Cependant bien des gens trouveront que « vous avez tort. » Il voulût continuer ; mais,'jugeant que ses discours seraient perdus , il se retira avec un embarras mêlé de courroux et de pitié.

Ainsi , en essayant d'approcher de l'autorité , j'avais rencontré le mensonge , la vanité , la corruption. Quand je voyais les négocians qui m'avaient laissé quelque espérance de prêter à M. Dumarsy , ils ne manquaient pas de me demander où j'en étais de mes démarches près de M. de Colbert :

je ne pouvais leur cacher que j'avançais peu. « Cela est fâcheux , très fâcheux, répon- « daient-ils assez légèrement; comment a voulez - vous que nous hasardions nos « fonds, si le ministre ne fait rien pour « vous ? »

Hélas ! qu'est devenu ce mouvement général de zèle et d'affection pour un homme de bien , frappé d'un grand malheur ? Ou

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est-elle cette noble compassion qui m'avait saisi d'enthousiasme , et que je trouvais si honorable pour l'humanité ? Les amis sont devenus froids; les hommes qui s'étaient montrés généreux ne laissent plus voir qu'intérêt personnel , sécheresse d'âme , avidité; les ennemis ont peut-être déjà repris leurs premiers sentimens. Toutes nos vertus sontelles donc fugitives ? âg

La maison où j'avais vu une si grande affluence de consolateurs était silencieuse et déserte ; j'y restais seul avec les trois personnes qui composaient la famille , et une vieille domestique. Suivant l'usage des grandes villes, où l'événement du jour fait oublier celui de la veille, le désastre de la manufacture ne laissait plus de souvenir qu'à ceux qui en avaient été victimes.

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