CHAPITRE VI
Nouveaux efforts. Premiers succès.
Je ne me décourageai point. Tous ces gens dont j'avais espéré la protection , et qui tous , de diverses manières , s'étaient si mal conduits eàyers moi, s'accordaient à faire l'éloge de M. de Colbert ; de leur aveu , il était le plus honnête homme de son ministère. Je résolus de m'adresser à lui directement, et je me hasardai à lui écrire pour solliciter une audience.
Dix-sept jours s'étaient écoulés depuis l'incendie. Je commençais à m'inquiéter du silence de Roland à qui j'avais écrit une seconde fois. En revenant de porter moi-même ma lettre au contrôle général , j'aperçus de loin, dans la rue Saint- Antoine, un homme, les pieds poudreux , un bâton à la main ,
un paquet sur le dos , examinant les maisons , entrant dans les boutiques comme un voyageur qui arrive et demande une adresse.
Je crus reconnaître certains traits.... Je m'approchai avec empressement; je ne m'étais pas trompé, c'était Roland.
(( Grâce au ciel, m'écriai-je en l'embrasu sant, voilà donc un premier bonheur ! Je « vous revois, mon cher Roland. — Oui , a mon cher M. Fauvel, c'est moi-même, »
me répondit - il avec transport et les larmes aux yeux. Nous nous examinions; ses traits avaient vieilli , mais je m'aperçus bientôt que son cœur et sa tête avaient conservé tout le feu de la jeunesse. Je le conduisais vers la maison de monsieur Dumarsy :
(( Ah ! monsieur Fauvel, me dit-il, que je « vous ai d'obligations ! — C'est moi qui « vous en ai beaucoup ; je n'ai pu vous (( offrir un sort assuré ; vous venez aider de « vos talens un manufacturier dont la fork tune est incertaine. A la vérité , si nous t< réussissons , vous n'aurez plus à vous « inquiéter de voire avenir. — Eh ! comment « pourrait-il encore m'inquiéter ? ne suis-je
IMPARTIE. — CHAPITRE VI. 127 « pas dans cette ville que depuis si longa temps je brûle de visiter ? M'y voilà donc « enfin ! Je suis au centre des arts , sur un « théâtre digne de mon ge'nie. Je vais conu fondre d'admiration les savans et les a artistes , en achevant les grandes découle vertes auxquelles je rêve depuis tant d an* « nées; et soyez sûr que je saurai trouver « quelques momens de loisir pour m oc- « cuper de ces métiers, de ces bagatelles a dont vous me parlez dans vos lettres. »
Il me faisait trembler avec de pareils discours ; il était homme à les répéter devant M. Dumarsy. Je l'entraînai rapidement dans ma chambre; et là, je lui représentai qu'il serait libre de se livrer à tous les écarts de son imagination , après avoir rempli la tâche pour laquelle je l'avais engagé à venir à Paris. Nous discutâmes pendant plus d'une heure ; désespérant de le convaincre par mes raisonnemens , je ne fis plus que le supplier au nom de notre ancienne amitié : à ce mot il s'attendrit.
« Le voilà donc , s'écria-t-il , le voilà donc « encore cet ascendant que vous exercez
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ni
128 JACQUES PAUVEL.
« sur moi, et qui m'arrête dans ma noble « carrière ! Il y a douze ans que j'en fus « déjà la victime; il me subjugue à Paris « comme à Limoges. Disposez de moi; je « suis prêt à ne m'occuper que des intérêts « de votre fabricant. C'est une faiblesse de « ma part, ajouta-t-il avec un soupir ; mais « j'immole ma gloire à l'amitié. » Nous nous embrassâmes de nouveau, et nous descendîmes ensemble chez monsieur Dumarsy.
Notre habile mécanicien répondit avec cordialité au bon accueil de la famille. Que je fus ému de voir les soins, les attentions , les prévenances que Louise se plaisait à prodiguer à mon ancien ami ! L'arrivée de Roland, l'assurance qu'il nous donna bientôt de rétablir les métiers , nous causèrent une grande joie à laquelle vint encore ajouter une lettre du contrôle général. M. de Colbert m'accordait l'audience que j'avais sollicitée. On juge si je fus exact à m'y rendre.
Introduit dans le cabinet du ministre, je fus frappé de sa figure sévère : il signait des papiers que lui présentait M. de Saint-Hubert. La vue de ce commis qui m'avait si poliment
II e PARTIE. — CHAPITRE VI. 12$ éconduit, était peu propre à me rassurer.
On venait de m'annoncer ; le ministre me demanda qui j'étais assez brusquement. Je lui rappelai l'objet pour lequel il voulait bien me donner une audience. Aussitôt , il me dit d'un ton plus doux : « Le nom de « M. Dumarsy ne m'est pas inconnu ; j'ai « plaint son malheur. Attendez ; je serai « fort aise de causer un moment avec vous. »
M. de Saint-Hubert regarda le ministre , jeta les yeux sur moi , et me fit un signe de tête tout-à- fait amical.
Dès quecetemployé fut sorti, M. deColbert m'interrogea. Encouragé par sonaccued, je lui expliquai la situation de M. Dumarsy et l'objet de ma demande. « Je sens, medil-il, « l'intérêt que mérite ce fabricant, l'avantage « qu'il y aurait pour l'État à le voir reprendre « ses travaux. Malheureusement sa position « est plus fâcheuse que je ne croyais. Si a vos ateliers étaient reconstruits , s'il ne « vous fallait qu'une exemption momentanée « d'impôts , ou des facilités pour tirer des « soies de l'étranger , je vous donnerais « volontiers ces marques de protection ;
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i3o JACQUES FAUVEL.
« mais les caisses sont épuisées , et il m'est « impossible d'accorder une avance. » Fort déconcerté, je me permis cependant de lui adresser quelques nouvelles observations.
« Je vous ai dit, reprit-il, que je ne pouvais « rien. L'Etat est obéré.... des guerres dis- « pendieuses*... » Il se tut un moment , et il ajouta : « C'est avec regret que je suis « forcé de refuser aux manufacturiers les « encouragemens que pendant cinq ans ils « ont trouvés dans mon ministère. » Je me relirai tristement.
Beaucoup de monde attendait dans un salon que je traversai ; monsieur de Saint- Hubert causait avec plusieurs personnes ; il les quitta pour venir à moi de l'air le plus aimable. « Vous voilà hors de peine, « me dit-il en me serrant la main ; je suis « charmé que le ministre ait pu vous faire « une réponse plus satisfaisante que la « mienne. » Puis, s'adressant à un personnage décoré de plusieurs ordres : « Monsieur le « comte, vous qui protégez tous les arts « utiles, vous connaissez certainement de «réputation monsieur Dumarsy? — Oui,
II« PARTIE. — CHAPITRE VI. i3i « sans doute, beaucoup,» répondit le comte, d'un ton qui annonçait qu'il n'en avait jamais entendu parler. « Voici un jeune homme, « continua le premier commis , qui rend les « plus grands services à ce fabricant dis- « tingué. Permettez que j'aie l'honneur de le « recommander à votre protection. » En me reconduisant amicalement jusqu'à la porte du salon, il me dit : « Vous venez d'être « présenté à un très grand seigneur. Je suis « fort aise d'avoir saisi cette occasion de «vous rendre service. » Je pensai que monsieur de Saint-Hubert eût été moins empressé , moins prévenant , s'il eût entendu la fin de l'entretien dont le commencement l'avait si bien disposé pour moi.
Ce n'était plus seulement des subalternes, des hommes personnels qui repoussaient ma demande ; un ministre dont les intentions nous étaient favorables, venait de m'ôter tout espoir. J'allai me promener dans une allée solitaire des Tuileries pour recueillir mes idées. « Eh bien! me dis-je, tout nous « abandonne ; il faut nous suffire à nous- « mêmes. Réduits à nos propres forces,
« nous avancerons lentement; mais nous « avancerons. J'espérais relever la manu- « facture en peu de mois, il faudra des « années; mais je la relèverai. » A peine centré, j'encourageai M. Dnmarsy et sa femme , je leur démontrai que sans appui, sans avances, sans aucun secours étranger, on pouvait commencer modestement des travaux que le temps et l'économie accroîtraient peu à peu. Le zèle que montra Koland , l'espoir qui brilla dans les yeux de Louise en voyant ma confiance, firent quelque illusion à M. et à madame Dnmarsy sur la faiblesse des ressources qui leur restaient encore.
Depuis trois semaines, Roland travaillait assidûment; on préparait les soies échappées à l'mcendie ; une chambre était disposée pour recevoir les premiers métiers : quel est mon étonnement ! il m'arrive un billet qui me mande au contrôle général.
- Lorsque je me présentai, M. de Colbert était avec un vieillard que j'ai su depuis être le duc d'Humières , ami intime du ministre, et l'un des plus honnêtes gens de
II e PARTIE. — CHAPITRE VI. >33 la cour. Après m'avoir fait asseoir, monsieur le contrôleur général me demanda beaucoup de détails sur la maison de M. Dumarsy, et sur les chances probables de succès qui pouvaient lui rester. Il écouta mes réponses avec une grande attention, et même avec un intérêt que le duc semblait partager.
Enfin il me dit : « J'ai fait prendre des « renseignemens sur M. Dumarsy ; j'en suis a satisfait ainsi que des détails que vous « venez de me donner. On m'a parlé de a votre intelligence et de votre activité.
« Vous sollicitiez , pour relever une manu- « facture importante , une avance de cin- « quante mille francs; le roi vous l'accorde . » Je fus saisi de surprise et de joie ; il y eut de l'enthousiasme dans ma reconnaissance pour le ministre; je l'assurai que des succès remarquables justifieraient ses bienfaits, que je chercherais à lui prouver mon dévouement, en consacrant ma vie aux travaux utiles qui trouvaient en lui un si généreux protecteur.
Je ne sais tout ce que la circonstance, m'inspira , mais je parlais avec une chaleur extrême. « Jeune homme , me dit le
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« duc d'Humières, je vois que vous êtes « digne des bontés du ministre; et un « tel ministre est digne de la reconnaiscc sance de tous les gens He bien. Sachez « comment vous obtenez la faveur qui vous « est accordée. » M. de Colbert voulut l'interrompre. «Non, reprit le duc, je « parlerai malgré vous. Un courtisan avait « surpris au roi la promesse d'une gratifi- « cation très-forte. Colbert a représenté au « monarque que la somme promise suffirait « pour relever ou créer plusieurs manufac- « tures ; et notre grand roi a récompensé « sa franchise en lui permettant de disposer « de cette somme. » Ma première chaleur s'était calmée ; je ne laissai plus parler que mon attendrissement et mon respect.
J'étais destiné à rencontrer des gens de connaissance toutes les fois que j'allais au contrôle général. Au moment où je sortais de l'hôtel, M. de Blaveau y entrait; je ne l'avais pas revu depuis la lettre qu'il m'avait donnée pour son ami Saint-Hubert. « Eh !
« me dit- il d'un air triste, c'est vous , mon « pauvre Fauvel ! Vos affaires vont lente-
II« PARTIE. — CHAPITRE VI. i35 « ment ; j'en souffre plus que vous. » Je lui annonçai mon heureux succès. « Ah!
« ah! reprit-il en m'embrassant, je vous « avais toujours bien dit que nous ob dente drions quelque chose pour vous. Allons , « je suis content du ministre : l'ai-je assez « sollicité ! je n'ai pensé qu'à vous. Oh !
« combien je vous estime ainsi que le verte lueux Dumarsy ; et vous savez que je ne « dis pas cela à tout le monde. » Je le saluai bien bas pour qu'il n'aperçût pas le sourire qui m'échappait ; et je courus répandre la joie dans la famille de Louise.
Dès le soir même, on vint offrir à M. Du-* marsy de lui prêter beaucoup plus d'argent qu'il ne lui en fallait ; nous acceptâmes, à des conditions raisonnables , les fonds qui nous étaient encore nécessaires. Trois jours après on commença les constructions de la nou-f velle manufacture.
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