CHAPITRE VIL
Espérances réalisées.
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Louise avait été si désolée de la douleur de ses parens I combien elle fut heureuse de leur joie ! Animée de la piété filiale la plus attentive et la plus délicate, elle n'avait pas un instant quitté son père; elle travaillait , lisait, veillait auprès de lui; elle l'aidait à se promener : d'abord elle évitait avec soin de le conduire vers les lieux où la manufacture avait existé ; mais depuis que les constructions étoient commencées , c'est de ce côté que chaque jour elle se plaisait à diriger la promenade. Son père éprouvait une émotion si douce en considérant l'activité des ouvriers et le progrès des travaux ! Avez-vous vu quelquefois à la campagne Une fourmilière que disperse un passant? elle vous
IP PARTIE. — CHAPITRE VII. i3 7 semble anéantie ; revenez sur vos pas quelques minutes après, et déjà la peuplade industrieuse s'agite de toutes parts pour reconstruire sa demeure : telle est l'image qu'offrait notre manufacture, sortant peu à peu de ses ruines après avoir été détruite en un instant. Le printemps vint de bonne heure ; cette saison fut délicieuse pour M. Dumarsy : appuyé sur le bras de Louise , il voyait ses fleurs renaître , sa fabrique se relever, et jouissait de sa convalescence.
Toujours vive, toujours dominée par son imagination, madame Dumarsy avait des momens d'enthousiasme et de bonheur ; puis , elle était tourmentée par le regret de sa fortune passée qu'il lui tardait de recouvrer. Elle avait pris pour moi une affection bien sincère , bien tendre ; je n'en ressentais pas moins les effets de son caractère. Tantôt, craignant de voir mon zèle excéder mes forces , elle me suppliait de ménager ma santé ; tantôt elle m'engageait à presser Roland et les ouvriers, elle excitait mon activité. Sans ralentir ni hâter mon travail, je lui donnais toujours raison. Je IL 6*
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cherchais à la tranquilliser ; mais j'y réussissais bien moins que Louise, Louise aussi ingénieuse à calmer les impatiences de sa mère qu'à ranimer le courage de son père.
Il fallut du temps à Roland , malgré son habileté , pour trouver les moyens de rétablir les métiers : il se trompa , corrigea , recommença ; enfin un métier est terminé.
Le jour est pris pour en faire l'essai. Deux anciens chefs d'atelier ont été appelés; toute la famille est réunie ; Roland guide et dirige les ouvriers , il répare une légère défectuosité : l'essai a réussi. Ce bon Roland sautait de joie, pleurait : « Excusez, nous disait-il, a c'est peut-être une faiblesse de ma part ; « mais quel plaisir d'être utile aux amis de « mon ami Fauvel ! » On l'entourait, on le complimentait. Tout à coup , prenant un air sérieux et fier : « Qu'est-ce que cette « bagatelle, comparée aux merveilles que je « produirai quand mon génie captif pourra u prendre l'essor ? » J'étais transporté :
h Ah! monsieur, dis-je à M. Dumarsy , « concevez, s'il est possible , mon bonheur!
IP PARTIE. — CHAPITRE VII. i3 9 « Tout est réparé; j'ai atteint mon but , je « puis mourir maintenant ; votre manufaca ture ne se relèverait pas moins , et je suis « certain de vous laisser dans une situation « heureuse. »
Pour célébrer notre succès, il fut convenu
'que nous irions, deux jours après, dîner en famille au bois de Vincennes. Pas d'étrangers ; il n'y aura que M. Dumarsy , sa femme, sa fille , moi , et le bon et habile Roland.
Le temps était magnifique. Roland et moi,
'nous prîmes les devans à pied; M- Dumarsy et les deux dames vinrent en voiture , et apportèrent le dîner. Notre festin était bien modeste , mais nous avions bon appétit ; nous élions assis sur l'herbe , assez mal a notre aise , mais il régnait entre les convives amitié, franche gaîlé. De l'endroit où nous dînions , on apercevait à l'entrée du bois la maison d'un traiteur fameux : plusieurs carrosses étaient arrêtés à sa porte ; il avait ce jour-là une noce brillante ; nous entendions le -tumulte , les éclats de rire et les violons. « Eh bien ! » dit madame Dumarsy,
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qui avait oublié toutes ses impatiences, « ils ne s'amusent pas plus que nous. — « Tant mieux pour eux, s'ils s'amusent « autant que nous , » dit en avançant son gobelet le père Roland , qui , par extraordinaire , était en légère pointe de vin :
« Après tout, ils m'ont l'air de bonnes gens. « A la santé des mariés. Qui sait si nous « aussi nous n'aurons pas bientôt une noce ? » Ce mot suspendit pour un instant notre joie.
Louise rougit et baissa les yeux ; sa mère la regardait avec un plaisir mêlé d une tendre inquiétude ; M. Dumarsy se mit à murmurer une chanson entre ses dents , comme c'était sa coutume quand il réfléchissait. Je les observais tous avec un trouble qui ne pouvait leur échapper. Roland seul, sans faire attention à ce qu'il avait dit, continuait de rire et de parler. Toutefois l'entretien ne tarda pas à se ranimer , la gaîté revint circuler parmi nous ; nous rentrâmes fort tard dans Paris, bien fatigués, bien contens de notre journée.
Le lendemain , après déjeuner , M. Dumarsy me proposa de faire avec lui un tour
IMPARTIE. - CHAPITRE \II. î^c de jardin. 11 me conduisit du côté des bâti— mens en construction ; nous nons assîmes ; il porta sur les travaux un regard satisfait : « Fauvel , me dit-il , c'est ici , à la place u où nous sommes , qu'il y a six mois vous « vouliez vous précipiter dans les flammes (( pour sauver un de mes métiers. Ce métier « m'est rendu ; c'est à vous que je le dois.
« Vous vous êtes attaché à mon sort , et , « grâce à votre dévouement , voilà ma « fabrique qui renaît de ses cendres. Com- « ment ^n'acquitter. .. ? Il en est un moyen. « Mon ami , je sais tout. — Quoi , mon- « sieur, vous savez... ? — Croyez-vous que « ma fille , mon excellente fille ait pu garder « le silence avec sa mère , avec moi... Dans « les longues soirées de l'hiver, pendant que « vous étiez occupé de votre travail ou de « vos démarches, ma fille nous racontait « tout ce qui s'est passé entre vous ; combien « vous avez résisté à votre passion pour elle; « comment, effrayée de ses propres senti- « mens , elle était tombée dans cet état de « langueur qui nous a tantalarmés; comment, « hors d'elle-même, elle avait laissé échapper
« son secret, le jour où l'on vous arrêtait
« pour prix d'une action généreuse ; avec
« quelle délicatesse vous aviez résolu de ne
a demander sa main qu'après avoir acquis
« une fortune égale à la sienne ; avec quelle
« force d'âme , le jour de notre désastre ,
« vous lui recommandâtes de ne songer
« qu'à ma santé , tandis que vous ne pen-
« seriez qu'à réparer mon malheur; avec
« quelle discrétion , depuis ce moment ,
« vous avez , pour ainsi dire , suspendu
u votre amour : vous voyez, je sais tout;
« je n'ai rien oublié. Louise nous a répété
« si souvent ces douces confidences ! elles
« ont hâté ma guérison. Maintenant , mon
« ami, c'est moi qui, en reconnaissance de
« vos services et de votre affection , vous
« offre la main de ma fille. » J'étais comme
suffoqué par le bonheur ; je versais des
larmes sans pouvoir parler, je pressais les
mains de M. Dumarsy. Que devins-je ,
lorsqu'en levant les yeux j'aperçus sous les
bosquets , à dix pas de nous , Louise et sa
mère, qui , les bras entrelacés , et vivement
attendries , nous observaient en silence
IP PARTIE. — CHAPITRE VIL i43 Je m'écriai , je courus vers elles ; et Louise et moi nous tombâmes dans les bras de ses chers parens. « Mesenfans, » répéta plusieurs fois madame Dumarsy avec un accent qui pénétrait mon cœur ! — « Oui , nos « enfans, » reprit le père de Louise. Puis, surmontant son émotion, il ajouta, d'une voix grave et touchante : ce Ma fille, je te « confie le soin de m'acquitler envers notre « ami. Mon cher Fauvel , je vous confie le « bonheur de ma fille. Elle vous a choisi « quand vous éiiez malheureux ; et moi , « devant les cendres de ma fabrique cona sumée , devant les pierres de la fabrique a que je ne devrai qu'à vous , je confirme « les paroles de Louise : elle est à vous , « à vous pour la vie. » J'ignore comment j'exprimai ma reconnaissance , mon amour , mon dévouement filial. J'avais eu quelque force dans nos dangers ; je n'en trouvais point pour soutenir tant de félicité.
Nous reprîmes le chemin de la maison ; madame Dumarsy s'appuyait tendrement sur mon bras, Louise aidait la marche de son père. Nous rencontrâmes le bon Roland j
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on ne lui avait rien dit , il avait tout deviné. 11 fallait que notre amour ne pût se cacher malgré tous nos efforts ; car jamais je n'ai connu d'homme qui fût moins observateur de ce qui se passait autour de lui.
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