‹ Mémoires de Fauvel. Volume 2Chapitre 24 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

une vive affliction

l'accablait

; elle venait de

perdre son enfant

, et priait

le ciel que je

n'eusse jamais à

supporter

un coup

aussi

cruel. Je sentis l'étendue de son malheur:

au milieu de ma félicité , il me sembla que j'éprouvais un revers.

Louise, quand j'allai lui montrer cette lettre, m'en remit une qu'elle recevait de son ancienne bonne , de Geneviève , qui était toujours avec les deux orphelins dans la terre de sir Rovers. Geneviève , fort contente d'abord de la retraite qu'elle habitait, commençait à trouver qu'on négligeait l'éducation de ces chers enfans, et que les personnes qui les entouraient avaient pour eux bien peu d'égards. Pauvres enfans! je ne les oubliais point; mais dans les embarras de ma vie laborieuse , agitée, quel appui pouvais-je leur offrir?

Mon frère, en me complimentant, ne me dissimulait pas que le commerce lui paraissait un état peu convenable à ma naissance; toutefois sa réponse était très amicale.

Je ne reçus de nouvelles ni de mon oncle Christophe ni de mon cousin Anselme, à

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qui j'avais écrit avec politesse. Je sus qu'ils se montraient fort irrités de ce que M. Dumarsy m'avait donné la main de sa fille , et plus encore de ce que j'étais devenu son associé.

Je ne m'inquiétais guère d'apprendre qu'ils débitaient contre moi beaucoup de médisances mêlées de quelques calomnies.

Heureux époux de Louise , il me semblait qu'un songe encbanteur s'était réalisé pour moi. Tout m'étonnait , me ravissait ; mon bonheur présent , la certitude de mon bonheur futur. Louise partageait mon ivresse.

Nous aurions voulu ne pas nous quitter un instant. Je travaillais près d'elle , elle venait travailler près de moi. Si mes affaires m'obligeaient à sortir, je hâtais mon retour ; et nous goûtions à nous revoir un plaisir égal à celui que les amans éprouvent après une longue séparation.

Un matin, mon absence fut prolongée par une rencontre singulière. Je passais rapidement devant le For-1'Évêque, triste séjour qui me rappelait de doux souvenirs ; je m'entends appeler ; je lève les yeux sur une des tourelles qu'habitent les prisonniers

IMPARTIE. — CHAPITRE VIII. i4g pour detles ; j'aperçois ,• à travers les barreaux d'une petite fenêtre , un homme qui me fait des signes et continue de m'appeler.

Je le regarde^ et crois d'abord me tromper... Non, je reconnais Thermin , mon illustre agrégé en droit , mon brillant professeur de philosophie épicurienne.

J'obtins , non sans peine , et par l'intercession de la mère de Divane , en l'absence de son mari , de monter à la chambre du prisonnier. Thermin était assis sur une mauvaise chaise contre la fenêtre , une jambe étendue sur une eseabelle. En me voyant , il essaya de se lever ; mais, retenu par une vive douleur de goutte , il poussa un cri et retomba. « Ah ! mon cher Fauvel, a me dit-il, auriez-vous pu vous attendre à a me retrouver dans ce pitoyable état ? »

Je le regardais , frappé de sa vieillesse anticipée ; il n'avait pas plus de quarante-deux ans , et paraissait en avoir soixante. Cet homme, que j'avais connu si gai, si dissipé, la voix si bruyante , donnant le ton à une foule de jeunes et riches étourdis , je le voyais le teint hâve , le front ridé , les yeux

HLM

i5o JACQUES FAUVEL.

à demi éteints, traînant ses paroles, et regardant en dessous comme honteux de lui-même. Je surmontai l'espèce de répugnance dont je n'avais pu me défendre d abord, et je lui témoignai un intérêt sincère.

« Il y a huit mois, me dit-il , que je suis « retenu ici pour une misérable dette de « trois cents livres. Celte goutte, celte k maudite goutte est venue me saisir l'année « dernière dans un souper, au milieu de « nos amis.... Ah! oui, nos amis! ils sont « aimables ! je n'en ai pas vu un depuis ma « première attaque. Quand je pouvais « aller dans le monde , ceux que j'amusais « par mon esprit , ceux à qui je plaisais « par mes flatteries , s'empressaient de me « donner à dîner ; ils me recherchaient , « me prêtaient de l'argent. Dès que j'ai été « malade, je me suis trouvé seul; personne « n a pensé à moi , on m'a laissé gémir sur « mon grabat jusqu'au moment où les sbires « m'ont arrêté. » Il y avait sur ses lèvres un sourire amer qui cessa brusquement.

« Tous les malheurs sont venus fondre sur

II« PARTIE. — CHAPITRE VIII. iSi « moi ! s'écria-t-il avec fureur : ma femme <( estmorte , on m'a enlevé ma fille. — Votre a femme ! votre fille ! m'écriai -je à mon « tour. Vous étiez marié? vous êtes père ?

« je l'avais toujours ignoré. -—Je ne parlais « pas de cela. — Je suis allé plusieurs fois « chez vous, je n'ai jamais aperçu votre a femme. — Je le crois bien ; je ne la voyais « guère, moi qui étais son mari. Tantôt « nous demeurions ensemble , tantôt nous « étions séparés. Excellente femme ! dit-il « en s'attendrissant. Pauvre Adélaïde ! que « de chagrins je lui ai causés ! J'étais bien <( jeune quand je l'épousai par amour : elle « était fort jolie, très habile ouvrière, « ouvrière en modes. Dans les commencea mens de notre mariage, tandis que je « passais la matinée à la buvette ou chez « mes amis , la soirée au jeu ou dans les a spectacles , elle travaillait ; et j'avais a l'injustice de lui chercher querelle, si « elle se permettait de me représenter les « besoins du ménage. Elle a vendu pour « moi ses bijoux , son linge , ses effets ; elle « est morte à la peine dans un hospice, deux

i5a JACQUES FAUVEL.

« mois avant mon entrée en prison ; et j'ai « perdu la seule amie que j'eusse au monde.

« C'est dans le même temps qu'un comédien « de campagne a emmené ma fille je ne « sais où, et elle est aussi perdue pour moi. » Il poussait des gémissemens : je regardais avec une sorte d'effroi les mouvemens de douleur et de colère qui contractaient cette figure sur laquelle je n'avais jamais vu que les signes de la gaîté et de la bouffonnerie. Je cherchais à le calmer : il s'emportait contre les hommes, contre le sort; puis il regre liait ses sociétés , ses plaisirs. « Vous « le savez, Fauvel , dès que je paraissais, « quelle allégresse ! ma seule vue animait « les convives : quelle verve dans mes bons « mots ! quel feu dans mes saillies ! que de « tendresse et d'applaudissemens on me « prodiguait! » Ici, un rayon de joie brilla dans ses yeux et disparut aussitôt; sa lèle tomba sur sa poitrine. « Au lieu « de me laisser périr dans cette prison, « dit-il , si on me rend ma liberté , qu'en « ferai-je ? Comment reprendre mes habi- « ludes? puis- je rire quand je souffre?

IMPARTIE. — CHAPITRE VIII. i53 ce Triste rôle que celui d'un vieux bouffon!

« et je n'ai pas même cette ressource.

« Goutteux , perclus , comment me traîner <( dans Paris ? J'ai une vieille tante à Càu- « debec; si je sors d'ici, j'irai vivre ou « plutôt végéter auprès d'elle , jusqu'à ce « que tout finisse pour moi, et le plus tôt « sera le mieux. Ennuis, chagrins, douce leurs , voilà la vie. Vous , Fauvel , vous « n'avez pas mes peines , mais certainement a vous en avez d'autres. » Je ne voulus pas opposer au tableau de ses misères celui de mon bonheur; je lui promis de chercher à le tirer bientôt de prison ; il me conjura de ne pas l'oublier et de revenir le voir.

En le quittant , quelles réflexions assiégeaient mon esprit ! Thermin était né avec des dispositions heureuses , avec un esprit assez distingué ; il aurait pu tenir dans le monde un rang estimable. Quels tristes résultats d'une vie dissipée et d'un excès d'insouciance !

Louise, quim'attendait avec empressement, fut presque effrayée de mon récit; elle m'approuva de vouloir secourir le malheureux

Thermln. J'acquittai sa dette , et je payai sa place au coche pour l'envoyer chez sa tante de Caudebec. Je pouvais supporter facilement cette dépense; nous e'tions loin d^être riches , mais nous étions déjà moins gênés.

II e PARTIE. — CHAPITRE IX.

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