‹ Mémoires de Fauvel. Volume 2Chapitre 25 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Commencement de fortune.

Grâce à l'activité de Roland et des habile»

ouvriers qu'il employait, les différentes pièces de la maison se remplissaient de métiers , en attendant que les bâtimens de la manufacture fussent achevés. On fabriquait ; nous avions des commandes, et tout annonçait une pnochaine prospérité.

Enfin , les constructions sont terminées ; les ouvriers ont planté sur le faîte le bouquet orné de rubans, qui annonce la fin de leurs travaux. A cette vue , la joie se répand dans la famille , et madame Dumarsy propose de célébrer l'ouverture des ateliers par un dîner où l'on réunira de proches parens et quelques amis intimes. « J'allais le proposer « moi-même , » dit gaîment son mari. Elle

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ajoute qu'il lui vient une heureuse idée; c'est de donner ce dîner chez le grand traiteur dont nous avions la maison en perspective le jour où nous dînions modestement sur l'herbe dans le bois de Vincennes. M. Dumarsy réfléchit un instant, et accorde son consentement. Encouragée parce double succès : « H serait bien agréable , reprit- « elle , de faire suivre ce dîner d'un bal « dans la salle du nouvel atelier.» M. Dumarsy secoua la tête, fit des objections; mais il ne s'agissait que d'un petit bal ; Louise avait souri à ce mot : il céda. Madame Dumarsy enchantée se chargea des invitations et des préparatifs.

Le jour convenu , après avoir terminé nos affaires , M. Dumarsy et moi nous partîmes un peu tard, mais pleins d'idées riantes ; et nous descendîmes à la porte du traiteur, aussi joyeux que nous l'étions le jour de notre petite fêle dans le bois.

La vue d'une table de quarante-cinq couverts changea tout à coup nos dispositions.

Le salon du traiteur était vaste ; nous n'en étions pas moins très serrés, très gênés.

IF PARTIE. — CHAPITRE IX. 157 Le service se fit avec ordre, mais avec lenteur. Quarante - cinq amis ne peuvent être intimement liés ensemble. Long-temps on se tint sur la réserve ; chacun était froid, poli, cérémonieux. M. Dumarsy, fort contrarié , mangeait peu, parlait moins. Roland, placé entre deux belles dames qu'il ne connaissait pas , avait l'air de rêver à ses mécaniques. Si le dîner avait d'abord été trop silencieux , il devint ensuite trop bruyant ; il y eut des médisances , des épigrammes , et même quelques petits commencemens de querelle. Je montrais du coin de l'œil à Louise les arbres sous lesquels , peu de mois auparavant , les cinq convives étaient si bien d'accord. Du reste la chère fut excellente, et madame Dumarsy trouva que les choses s'étaient fort bien passées.

Le dîner finissait à peine qu'il fallut revenir en toute hâte pour le bal. Nous trouvâmes la manufacture illuminée , les ateliers décorés de tapisseries , de guirlandes et de fleurs. Plusieurs dames élégamment parées étaient assises ; plusieurs

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jeunes gens en habits de bal leur faisaient la cour ou se promenaient dans la salle.

Ma belle-mère avait multiplie' les invitations de manière à nous causer une véritable surprise. M. Dumarsy parut encore plus contrarié qu'il ne l'avait été à l'aspect des quarante-cinq couverts. On lui adressa des complimens ; il prit son parti, fit bonne mine aux personnes qui venaient s'amuser chez lui ; et bientôt je ne songeai qu'au plaisir de voir que Louise était la plus jolie de l'assemblée.

Tout annonçait un bal charmant. Les musiciens donnent le signal ; presque au même instant, un domestique perce la foule, vient à moi d'un air mystérieux , et me dit très bas qu'un homme en grand deuil veut me parler sans relard et m'attend au jardin. Je sors , j'aperçois mon cousin Anselme qui se promène gravement , un long .

crêpe à son chapeau , et de larges pleureuses aux manches de son pourpoint. Toutes les personnes qui arrivaient au bal pouvaient, à la lueur des lampions, le voir dans son lugubre costume. Je vais à lui , et, l'entrai-

IP PARTIE. — CHAPITRE IX. î5g nant vers la maison , je lui demande coru-r ment il se donne ainsi en spectacle , au lieu de m'attendre chez moi. Il ne me répondait que par ces mois : « Mon cousin. •• Ah!

« mon cher cousin... Mon pauvre père....

a — Eh bien ! qu'est-ce ? » lui dis-je en entrant dans mon cabinet ; « qu'avez-vous « à m'apprendre de mon oncle ? — Voilà « trois jours qu'il est mort. » A ce mot, je me sentis ému. Malgré les mauvais procédés de mon tuteur , je pensai qu'il était le frère de ma mère , le frère de mon bon oncle le pasteur ; je pensai que l'homme qui était devant moi venait de perdre son père , et je tendis la main à Anselme de bonne amitié.

Louise vint presque aussitôtnous rejoindre; son père et sa mère ne tardèrent pas à la suivre. La nouvelle de la mort de mon oncle s'était répandue dans le bal; Anselme, avant de me parler , l'avait annoncée lui-même à sept ou huit personnes : la danse avait cessé, chacun se retirait discrètement.

Nous apprîmes de mon cousin les détails du triste événement. Mon oncle était

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depuis quelques jours légèrement indisposé : un client se présente chez lui et veut retirer de ses mains les pièces d'un procès , pour les confier à un autre procureur; aussitôt mon oncle entre dans une colère effroyable , la bile passe dans le sang , et il est emporté en moins de vingt-quatre heures. « J'étais (( absent, continua Anselme; on m'a envoyé « un exprès ; j'ai bien grondé qu'on ne vous « eût pas prévenu, et je n'ai pas voulu « perdre un moment pour vous faire partager « ma douleur. » Après s'être lamenté fort long-temps de ce que son père, trop honnête homme , ne lui laissait presque rien , il nous fit de grands complimens sur l'heureuse situation de nos affaires , et prit congé de nous en me disant : « Plaignez mon sort , « mon cousin , et moi je vous félicite du « vôtre. »

« Ah ! le vilain homme ! » s'écria ma belle-mère dès qu'il fut sorti : « défiez- « vous de lui , Fauvel , il vous déteste ; « il a troublé mon bal, il voudrait boule- « verser la manufacture. — Calmez-vous , « lui répondis-je ; on ne danse pas celte

II' PARTIE. — CHAPITRE IX. 161 a nuit dans l'atelier, mais demain on y trace vaillera. »

Dès le point du jour , j'étais à la manufacture. La décoration du bal fut bientôt enlevée , et l'on s'occupa de placer les métiers. Vers le soir, je pensai qu'après le malheur d'Anselme je lui devais une visite. Il n'était pas chez lui. En revenant, je rencontrai un des négocians qui avaient prêté de l'argent à M. Dumarsy. a Vous « avez eu hier une grande fête , me ditce il ; bien des gens peuvent trouver sin-

« gulier » Je l'interrompis, je lui dis

qu'en effet , pour l'ouverture de la manufacture , nous avions projeté non une fêle , mais une petite réunion qui avait été troublée d'une manière fâcheuse. « Prenez garde , « reprit-il ; on m'a parlé de la toilette élé- « gante de madame Fauvel , des grands airs « de votre belle-mère. Ce n'est pas pour « être employés en dépenses de luxe que « des négocians prêtent leurs fonds. » Ces observations me parurent inconvenantes ; nous eûmes une légère discussion , et nous nous quittâmes assez froidement.

la»

Le lendemain, je fus bien étonné lorsque mon beau-père m'apprit , d'un air inquiet , qu'un autre négociant était venu tout exprès lui faire des représentations sur notre fête ; encore plus étonné, lorsque Roland, arrivant tout échauffé, nous raconta qu'il s'était pris de querelle avec le commis d'un banquier qui blâmait nos festins et nos bals.

Madame Dumarsy était un peu confuse, son mari boudait; je pris le parti de plaisanter, et Louise , me secondant, parvint à dissiper l'humeur de ses parens.

Nouveau sujet de surprise ! Vers l'heure du dîner, nous voyons entrer ce M. de Blaveau, qui, à l'époque de mes sollicitations , m'avait donné tant d'eau bénite de cour.

Nous ne l'avions pas aperçu depuis ce temps. Après des civilités amicales à la famille, il s'approcha de moi : « Petit ingrat,» me dit-il en me frappant sur l'épaule , « vous donnez donc des fêtes sans m'en « prévenir? — Encore cette fête! dis- je « avec impatience. — Eh! là, là, impé- « tueux jeune homme ; c'est l'affection qui « m'amène. Tout à l'heure, dans un bureau

II e PARTIE. — CHAPITRE IX. i63 tt du contrôle général, j'ai su prendre la a défense de mes estimables amis. On parce lait de votre bal qui a duré toute la nuit, « de vos illuminations, de votre feu d'arec tifice.... — De notre feu d'artifice ! ah ! « c'est trop fort. Comme les mensonges ce grossissent en circulant ! » Je donnai à M. de Blaveau quelques explications. « Je (( vous crois , reprit-il ; mais écoulez bien « ceci : un négociant doit faire parler de (( l'utilité de ses travaux , non de l'éclat de ce ses dépenses. J'ai recueilli ces paroles de (( la bouche même du sage ministre dont « la France s'honore , et qui veut bien a m'honorer de son amitié. Point de luxe; ce de petites réunions d'amis , j'en serai. Je (( vous ai soutenu dans vos peines , je veux « vous guider dans vos plaisirs; et, pour (( commencer , je viens demander à dîner « à notre cher Dumarsy. »

Sa visite et sa manière de s'inviter nous contrariaient beaucoup; cependanlil se montra si content de lui-même et des autres, il mit tant de bonne foi à vanter son crédit, il nous prodigua tant d'épithèles, qu'il finit

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par nous divertir. En sortant de table , je le pris à part , et lui demandai s'il connaissait l'homme qui s'était plu à débiter des fables, dans les bureaux du contrôle général, sur nos prétendues dépenses. 11 se fit un peu presser ; mais enfin il le nomma : c'était mon cousin Anselme. Je priai M. Dumarsy et Roland de revoir les gens qui leur avaient parlé le matin ; j'allai chez le négociant que j'avais rencontré la veille ; tous les rapports furent unanimes. Quel officieux personnage avait cherché à répandre sur notre fêle un fâcheux éclat...? C'était mon cousin Anselme.

a A merveille , me dis-je , mon cher a cousin n'a point perdu de temps ; en a quelques heures, voilà déjà bien du monde « prévenu contre moi. » J'avais remarqué souvent que l'activité était une qualité de notre famille : mon oncle Paul Menars l'employait toujours bien ; Anselme, qui tenait de son père , l'employait toujours mal ; moi , je l'avais employée tantôt mal , tantôt bien.

Je dédaignais beaucoup Anselme et ses intrigues. Je jugeai fort au-dessous de moi

II e PARTIE. — CHAPITRE IX. i65 d'entrer avec lui dans aucune explication, et je ne retournai pas le voir. « Après tout, me '< disais-je , est-il donc si fâcheux d'avoir « un ennemi ? Toujours prêt à donner une « mauvaise couleur à nos actions , il nous « force à plus de surveillance envers nous- « mêmes. »

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