CHAPITRE X
Embarras. Secours.
Trois mois s'étaient à peine écoulés depuis la mort de mon oncle; nous apprîmes qu'Anselme , sans attendre la fin de son deuil , allait se marier. 11 paraît qu'en bon calculateur mon cousin tenait beaucoup à joindre une manufacture à sa maison de commerce. Ne pouvant plus songer à la fille unique du fabricant Dumarsy , il avait porté ses vues sur la fille aînée du fabricant Margeret. Sa future et ma femme avaient été amies dans leur enfance. Leurs pères, quoiqu'exerçant la même profession, vivaient alors en bonne intelligence ; mais M. Margeret , marguillier de sa paroisse et syndic de sa communauté , n'en était pas plus éclairé. Fort attaché aux anciennes méthodes,
IP PARTIE. - CHAPITRE X. 167 ne voulant pas sortir de la routine, quand il avait vu son confrère essayer de nouveaux procédés , il s'était moqué ; quand il avait vu ces nouveaux procédés réussir, il s'était fâché ; et , de ce moment , plus de liaison entre les deux familles.
Je croyais mon cousin uniquement occupé de ses amours , quand je reçus la preuve du contraire. Il continuait ses méchancetés contre moi : il m'avait dépouillé d'une grande partie de mon bien , et il allait murmurant que j'avais dissipé mon patrimoine.
On m'accordait quelque activité ;il insinuait que mon caractère me poussait aux entreprises hasardeuses. Ces discours étaient d'autant mieux accueillis que plusieurs fabricans qui s'étaient trouvés fort bien de la ruine de M. Dumarsy commençaient à redouter la concurrence de la nouvelle manufacture.
Les petites menées d'Anselme eurent pour nous un fâcheux résultat. L'argent que M. Dumarsy devait à plusieurs négocians lui était prêté, selon l'usage du commerce, à courte échéance. Déjà une fois il
avait renouvelé les billets ; il espérait les renouveler encore ; les prêteurs nous signifièrent qu'ils entendaient retirer leurs fonds: il fallait rembourser dans un mois.
Celle nouvelle jeta M. Dumarsy dans de vives alarmes ; je lui recommandai de ne parler ni à sa femme ni à la mienne de cet incident imprévu. Je m'efforçai de relever son courage; et cependant je faisais en moimême de tristes réflexions. Notre manufacture naissante donnait déjà tant d'espérances ! j'avais des projets d'agrandissement dont l'exécution était si facile! Il m'était si doux de voir Louise et ses parens commencer à jouir du fruit de mes peines et de mes travaux ! Une perfide machination allait arrêter nos succès , déconcerter mes desseins, et porter le trouble dans la famille.
Sans ces nouveaux embarras , contre lesquels je luttais avec fermeté , mon bonheur aurait été complet : je revis Félix, mon cher Félix Duclos. En arrivant de son expédition, il avait couru chez M. de Naudé pour savoir de mes nouvelles. 11 revenait satisfait de son voyage , toujours susceptible , toujours
II' PARTIE. — CHAPITRE X. 1G9 ami sûr et dévoué. Il fut enchanté de ma femme, du changement qu'il trouva dans mon caracière, et de la situation de mes affaires , dont il jugeait par les apparences. En attendant qu'une nouvelle expédition le rappelât sur les mers, il se proposait d'habiter tour à tour Pans et Clermont.
Un jour, réunis en famille près de Duclos, nous écoutions avec intérêt le récit d'une aventure singulière de son voyage , lorsqu'on nous annonça monsieur et madame Anselme Menars qui venaient nous faire leur visite de noces.
M. Dumarsy et moi nous eûmes beaucoup d'humeur ; le mécontentement de ma bellemère fut tempéré par la curiosité de voir madame Anselme ; Louise s'empressa d'aller au-devant de son ancienne amie. Mon cousin avait un pourpoint bleu de ciel galonné en argent , un gros bouquet à la boutonnière, des gants blancs et un air de conquête. Sa femme , dont la figure élail fort agréable , avait la parure, le maintien et la timidité d'une nouvelle mariée. Tandis que, s'enhardissam par degrés, elle répondailaux avances H- 8
de Louise , et que toutes deux se rappelaient, non sans attendrissement, les plaisirs de leur enfance , Anselme renouait connaissance avec Duclos qu'il se souvenait d'avoir vu au collège. Il nous comblait de politesses; il vantait le mérite de sa femme , il lui prodiguait les douceurs ; puis il nous parlait avec complaisance des spéculations de son beau-père et des siennes : on voyait qu'il venait nous rendre visite pour faire étalage de son bonheur. Bientôt, reprenant le ton dolent qui lui était habituel : « Quelle désolation « j'ai ressentie, me dit-il , quand j'ai su que « vos prêteurs vous signifiaient de rem- « bourser leurs capitaux ! Quel coup cela « doit vous porter ! » A ces mots qui révélaient notre situation , Louise et sa mère furent frappées de saisissement ; leurs regards nous interrogeaient avec anxiété. M. Dumarsy était consterné; j'eus un mouvement de courroux. Duclos se lève brusquement :
« Fauvel serait dans l'embarras! dit-il d'une « voix animée ! combien doit-il ? — Hélas î « répond Anselme, il s'agit de quarante a mille francs. — Quand faut-il payer?