INTRODUCTION. XXI
blement l'intervalle. On est dans une longue allée plantée des deux côtés et arrosée d'un double ruisseau : «on découvre en éloignement les montagnes de Forez d'un côté , et une grande étendue de prairies, qui sont d'un vert bien plus frais et plus vif que celui des autres pays. Une infinité de petits ruisseaux serpentent dedans, et font voir un beau cristal qui s'écoule à petit bruit dans un lit de la plus belle verdure du monde. On voit de l'autre les montagnes d'Auvergne fort proches, qui bornent la vue si agréablement, que les yeux ne voudroient point aller plus loin , car elles sont revêtues d'un vert mêlé qui fait un fort bel effet, et d'ailleurs d'une grande fertilité.... » Fléchier en chaque occasion aura de ces descriptions de la nature , descriptions un peu maniérées et qui empruntent volontiers aux choses des salons, au cristal, à l'émeraude, à l'émail, leurs termes de comparaison et leurs images : toutefois , sous l'expression artificielle , on sent un certain goût et un sentiment fleuri de la nature.
Chemin faisant il se raille un peu des harangueurs de campagne qui saluent au passage et retardent la marche de messieurs des Grands-Jours. Dès l'arrivée à Clermont sa raillerie change d'objet, et il montre M. Talon dans son zèle, visitant avant tout les prisons « pour voir si elles étoient sûres et capables de contenir autant de criminels qu'il espéroit en faire arrêter ; et, suivant les chambres et les cachots, il miriutoit déjà les conclusions qu'il devoit donner. » Ainsi débute et va procéder cette douce ironie sans trop avoir l'air d'y toucher; et un peu plus loin il nous donnera de la magnifique harangue d'ouverture de M. Talon une analyse exacte et qui est à la fois malicieuse.
Ce n'est pas que la plaisanterie de Fléchier soit toujours irréprochable; il a du bel esprit, et par endroits du précieux ; il a du mauvais goût. Il caresse volontiers son idée jusqu'au bout et concerte son expression; ilpoussû-.et redouble à plaisir son antithèse. Il veut introduire ^.e ra£ré-^
XXIl INTRODUCTION.
ment en tout et partout, même dans le récit des plus grands crimes. De ces défauts il gardera les uns jusqu'à la lin, et il les fondra dans cette manière compassée et ornée, qui, s'appuyant d'une période nombreuse et d'une parfaite justesse de diction, composera son éloquence. D'autres défauts pourtant tenaient à sa jeunesse, et ils disparaîtront avec l'âge. C'est ainsi que, dans les Grands-Jours , il parl(î des habitants des monts a qui ne menacent que de brûler ceux qui leur font quelque déplaisir, et qui, étant toujours sous la nei[jc,ne laissent pas d'avoir souvent recours au feu pour se venger. » C'est ainsi qu'il dira, par le même jeu de mots que Racine : « Cependant il est certain que pendant qu'il (un mari) faisoit brûler ce chaume , sa femme brûloit d'amour avec son galant. » Pour marquer la fécondité des femmes de Clermont, et le grand nombre d'enfants qu'ont la plupart d'entre elles, il dira que la petite vérole, qui est la contagion des enfants, « s' étant répandue s'est enfin lassée dans la ville , et après en avoir emporté plus de mille, s'est retirée de dépit qu'elle a eu qu'il n'y parût pas. ■•> Par cette disposition de bel esprit qui s'arrête et se complaît à la bagatelle , Fléchier n'est point de l'école sévère et judicieuse de Boileau : il a en lui de ce goût qu'aura Fontenelle, et qu'avait Benserade, un ^oût de ruelles dan^^le meilleur sens du mot^
Quoique bon et exquis écrivain à sa date, il n'est pas attique : l'atticisme est proprement l'opposé du genre asiatique trop surchargé d'ornements ; mais il a éminemment l'urbanité , qui est le contraire de la rusticité.
Il s'est bien peint à nous dans sa première forme littéraire lorsque, dès les premiers jours de son arrivée à Clermont, étant allé faire une visite à Vichy, il y rencontre des religieuses , des dames , un capucin à demi mondain , et des précieuses de province. « Faire des vers et venir de Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces lieux éloignés. « Or, Fléchier réunissait ces flatteuses conditions, ayant déjà publié des vers qu'on avait distingués