‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-jours d'Auvergne en 1665, annotés et augmentés d'un appendice par m. Chéruel, et précédés d'une notice par m. Sainte-BeuveChapitre 25 sur 147 · INTRODUCTION. XXXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXXV

Et j'en aperçus un grand nombre Qui poussoient les beaux sentiments.

Les uns se faisoient des caresses , Les autres étoient aux abois Aux pieds de leurs fières maîtresses , El mouroient encore une fois.

Là des beautés tristes et pâles, Maudissant leurs feux violents, Murmuroient contre leurs galants Ou se plaignoient de leurs rivales.

Là défunts messieurs les abbés , Avecque leurs discrètes flammes , Alloient dans des lieux dérobés Cajoler quelques belles âmes.

Parmi tant d'objets amoureux Je vis une Ombre désolée ; Elle s'arrachoit les cheveux Dans le fond d'une sombre allée.

Mille soupirs qu'elle poussoit Montroient qu'elle étoit amoureuse ; Cependant elle paroissoit Aussi belle que malheureuse.

Tout le monde disoit : « Voilà Cette âme triste et misérable ! »

Et quoiqu'elle fût fort aimable , Tout le monde la laissoit là.

« Ombre pleureuse, Ombre crieuse, Hélas ! lui dis-je en l'abordant D'une manière sérieuse , Qu'est-ce qui te tourmente tant ? »

Chez les morts , sans cérémonie , On se parle ainsi brusquement, Et dès qu'on sort de cette vie On ne fait plus de compliment.

« Qui que tu sois , dit-elle , hélas! Tu vois une Ombre malheureuse , Furieusement amoureuse , Et qui n'aime que des ingrats.

XXXVI IM'UOULCTIUN.

« Lorsque je vivois , j'étois belle, Mais rien ne pouvoil me toucher ; J'étois fière, j'étois cruelle, Et j'avois un cœur de rocher.

« J'étois peste , j'étois rieuse ; Je traitois abbés et blondins D'impertinents et de badins , Et je faisois la précieuse.

« Ils venoient sans cesse m'offnr

Et leur estime et leur tendresse ;

Us disoient qu'ils souffroient sans cesse ,

Et moi je les laissois souffrir.

« Je rendois le sort déplorable De ceux qui vivoient sous ma loi, Et dès qu'ils se donnoient à moi, Je les faisois donner au diable.

« C'étoit en vain qu'ils s'enflammoient. Maintenant les Dieux me punissent :

Je haïssois ceux qui m'aimoient, Et j'aime ceux qui me haïssent.

« Rien ne me sauroit arrêter , Je n'ai plus ni pudeur ni honte , Et j'ai beau chercher qui m'en conte , Personne ne veut m'en conter.

a En vain je soupire et je gronde , Mes deslins le veulent ainsi; Et les prudes de l'autre monde Sont les folles de celui-ci. »

Là cette Ombre amoureuse et folle Poussa mille soupirs ardents , Se plaignit , pleura quelque temps , Puis en m'adressant la parole :

a Pauvre âme, dit-elle, à ton tour, Te voilà peut-être forcée De venir payer à l'amour Ton indifférence passée.

« De nos cendres froides il sort Une vive source de flammes

INTRODUCTION, WWU

Oui s'attaclie à nos froides âmes Et nous ronsie après être mort.

ï Si tu fus jadis des plus sages, Tu deviendras fol malgré toi , Et tu viendras dans ces bocages Te désespérer comme moi. »

« — Ombre , lui dis-je , ce présage Ne m'a pas beaucoup alarmé ; Je n'aimerai pas davantage , Je n'ai déjà que trop aimé.

« Mais je connois une insensible Dans le monde que j'ai quitté, Plus cruelle et plus inflexible Que vous n'avez jamais été.

« Galants , abbés , blondins , grisons , Sont tous les jours à sa ruelle , Lui content toutes leurs raisons , Et n'en tirent aucune d'elle.

« L'un lui donne des madrigaux, Des épigrammes , des devises , Lui prête carrosse et chevaux , Et la mène dans les églises.

« L'autre admire ce qu'elle dit, La flatte d'un air agréable.

Et la traite de bel esprit , Et trouve sa jupe admirable.

« Tel la prêche les jours entiers Sur les doux plaisirs de la vie, Et tel autre lui sacrifie Toutes les belles de Poitiers.

« Tel , avec sa mine discrète , Plus dangereux, à ce qu'on croit , Lui fait connoître qu'il sauroit Tenir une faveur secrète.

c Rien ne peut jamais la fléchir ; Prose , vers , soins et complaisance , Descriptions, persévérance, Tout cela ne fait que blanchir.

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