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26 MKMOIRES DE FLÉCHIER
recevoir des consolations par lettres. Les dames la reçurent dans leur monastère, à condition qu'elle ne lui parleroit point et qu'elle romproit toute sorte de commerce avec le monde. Cependant la supérieure, qui est une dame de qualité , qui a de l'esprit infiniment , et qui étoit amie de l'un et de l'autre , ne leur nuisoit pas. La plupart des dames qui venoient voir la solitaire parloient en faveur du galant, portoient de ses lettres, et l'introduisoient même secrètement à la grille. Cette retraite fit grand bruit dans notre ville, et le monde en parla diversement; mais elle ne fut pas longue ; car la mère étant au désespoir , et paroissant fort radoucie à son égard, la ramena dans sa maison et la traita avec plus de tendresse qu'auparavant , sans rien relâcher pourtant sur le fait du mariage prétendu. Les choses ont été en cet état huit à neuf ans, sans qu'il y ait jamais eu le moindre refroidissement de part ni d'autre.... »
Il s'arrêta un peu en cet endroit , et me donna loisir de lui dire que cette longue fidélité étoit comparable aux anciens exemples ; que j'en estimois bien davantage ces deux personnes si constantes dans un temps oii les infidélités sont si ordinaires ; que leur province étoit heureuse de porter des esprits de cette résolution. Je lui demandai si les amis y étoient aussi fidèles que les amants ; que si cela étoit, comme il ne me falloit que des amitiés , j'en ferois le plus que je pourrois, pendant mon séjour en Auvergne; il me répondit là-dessus que ceux de leur province avoient la réputation d'être fermes dans leur résolution , quelquefois même jusqu'à s'opiniâtrer un peu trop ; ce qui avoit donné sujet de dire qu'en Auvergne il y avoit deux choses opiniâtres, les hommes et les mulets. L'impatience que j'avois de savoir la fin de l'histoire fit que je lui demandai des nouvelles de l'état présent de l'affaire. Alors reprenant son discours :
a La chose , me dit-il , alla jusqu'à se jurer fidélité devant les autels , et à faire des vœux profanes dans les
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lieux saints, et jusqu'à s'écrire des promesses signées de leur sang, et à faire d'autres folies que font ceux qu'une grande passion aveugle. Cependant la fille étoit dans sa vingt-quatrième année , et se voyant bien proche du temps que les lois donnent pour rendre les enfants indépendants et hors de tutelle , elle exhortoit Fayet à persévérer, et lui écrivoit une fois : « Je serai bientôt à moi , et nous n'aurons « qu'à nous consulter ; je crois que nous n'aurons pas beauce coup de peine à nous résoudre.... » Et lui, ravi de son bonheur prochain , lui récrivoit ; <t Outre la félicité que a j'aurai de vous posséder, j'aurai encore la joie : ce sera ce vous qui aurez fait ma félicité; et le présent que vous « m'aurez fait de votre cœur me sera d'autant plus consi- « dérable qu'il ne me viendra que de vous. »
ce Environ ce temps, M. de Choisy fut rappelé de son intendance d'Auvergne, pour aller prendre possession de celle de Lorraine, et M. de Fortia eut ordre de prendre sa placée Il se rendit à Clermont en diligence, où, après avoir réglé les choses qui concernoient le service du roi , il songea à ses affaires particulières. Comme il est veuf et en âge de se remarier, il se pourvut d'abord d'une galanterie, et s'arrêta à une demoiselle de bon lieu , et même un peu sa parente , qu'on nomme ordinairement la Beauverger ; car nous avons accoutumé d'abréger ainsi la façon de nommer, et nous trouvons le mot de mademoiselle inutile , connoissant assez la qualité par le nom de la famille. C'est une jeune fille de dix-huit ans , à qui l'on en donneroit vingt-cinq , qui seroit assez belle, si elle n'avoit un peu trop d'embonpoint. Elle s'est mise dans le monde d'elle-même, et y tient si bien sa place , qu'elle est de toutes les parties de divertissement ; aussi a-t-elle l'esprit fort agréable, une négligence qui plaît, une liberté sans affectation, un enjouement qui est mêlé d'un
1. Bernard de Fortia devint intendant d"Anvergne en 1664: il avait été successivement conseiller au parlement de Normandie, maître des requêtes, intendant de Poitiers. d'Orléans et de Bourges. Il mourut en 1694.