Percepteurs des impôts
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scrupule d'avoir ouï de tels sermons , et résolut d'en faire sa plainte ; et comme il étoit homme de bon sens , il fit la correction fraternelle à son pasteur , lequel , non content d'avoir parlé du roi , voulut aussi parler de Dieu , et , après avoir commencé par des sottises, crut qu'il falloit finir par des impiétés et des blasphèmes , attaquant le ciel et la terre. Il fut arrêté et condamné à un an de bannissement et à quelques réparations.
La dernière audience qu'on tint devant les fêtes de Noël fut assez plaisante, et finit fort agréablement le travail assidu de Messieurs des Grands- Jours. On y plaida fort sérieusement la cause ridicule d'un homme qui l'étoit aussi. G'étoit un bonhomme visionnaire qui s'étoit imaginé plusieurs crimes, et qui les poursuivoit comme véritables. Il accusoit sa belle-mère et ses frères du second lit d'avoir empoisonné son père, sans autre preuve que l'apparence qu'il y avoit qu'une belle-mère et les enfants qui viennent d'elle n'aiment jamais les enfants du premier mariage , à cause qu'ils ont des intérêts différents , et que le partage du sang est toujours une source de division des cœurs. Cette première vision étoit si fort imprimée dans son esprit , qu'il croyoit qu'on ne pouvoit mourir que du poison quand on avoit de tels parents : aussi les accusoit-il encore de la mort de sa femme, et demandoit justice à la Chambre des Grands- Jours. L'avocat, qui n'avoit point encore plaidé et qui faisoit attendre une belle cause à toutes les demoiselles de la ville , fit un exorde fort emphatique à l'honneur de la compagnie, rechercha tout ce qu'il y avoit de déclamatoire contre le poison et les belles-mères , et l'on peut dire qu'il épuisa toute la matière , disant beaucoup de choses qui ne disoient rien. L'affaire fut entendue comme elle méritoit , et M. Talon , se levant ensuite et se radoucissant un peu , contre sa coutume , pour montrer l'importance de la cause , rapporta deux chefs des informations : le premier étoit que cet homme ayant toujours eu soupçon de l'em-
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poisoiiueinerit de sa femme , avoit fait ouvrir son tombeau six ou sept ans après sa mort , pour voir s'il n'y trouveroit point encore quelques marques du poison sur son corps. Le deuxième étoit encore plus imaginaire : il racontoit qu'étant un jour allé pour voir ses vignes , et voulant couper avec une coignée quelques branches avancées qui incommodoient les passants, le fer s' étant échappé du manche, et étant tombé inopinément sur son pied , n'avoit percé que le soulier , sur lequel il avoit formé un Y. Cette lettre à double corne lui parut une triste figure , et considérant que ce hasard marquoit peut-être quelque vérité , et que l'impression du pied pouvoit être une figure pour la tête , quelque bonne opinion qu'il eût de sa femme , il entra en des soupçons qui le tourmentèrent durant longtemps. Sur l'exposition de ces folies , M. Talon conclut à ce qu'il fût traité et qu'on lui fît prendre de bons bouillons. La cour, faisant droit , suivit ses conclusions et finit les audiences jusqu'après les fêtes. L'avocat qui plaida cette cause est fils d'un secrétaire du roi , nommé Bardon , qui , durant longtemps , avoit fait du bruit à Clermont par sa galanterie et par ses belles apparences. Il se faisoit suivre par deux grands laquais vêtus de belles livrées à galons verts , et marchant d'un pas grave et d'un air de magistrat , faisoit douter partout s'il n'étoit point un des Messieurs des Grands-Jours. Dès que nous fûmes arrivés à Riom , il rendit visite à M. le président et à M. Talon, et leur persuada qu'il venoit plaider une cause devant eux , afin d'aller se faire recevoir conseiller du grand conseil , dès qu'il auroit eu l'honneur de faire son apprentissage sous eux. Il leur donna de si belles apparences , qu'il fut considéré comme un avocat de qualité qui venoit se faire initier à la judicature et faire honneur aux Grands-Jours. Sur ce titre de conseiller qu'il devoit recevoir fort subitement après son premier plaidoyer, les plus considérables personnes de Clermont eussent bien fait gloire d'être ses hôtes , sous l'espérance de pouvoir obtenir
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un jour sa protection. Après qu'il se fut étal)li , il se mit à fréquenter les ruelles beaucoup plus souvent que les audiences , et à voir plus de demoiselles que de conseillers. Il lit le galant d'importance ; et pour complaire à ses maîtresses , tantôt il donnoit un écu aux pauvres qu'il rencontroit , et faisoit les plus galantes charités du monde. Tantôt il jouoit et se laissoit perdre pour gagner les cœurs et pour attraper quelque bon parti. Il faisoit bruit de son grand revenu , portoit ses habits les plus magnifiques , et surtout se mouchoit souvent pour avoir le plaisir d'étaler un mouchoir à glands et à dentelles. Il éblouit d'abord toutes les filles de la ville , qui sont d'ailleurs assez libres à appeler chez elles des galants et à les entretenir elles-mêmes , sans que personne en murmure. Quelque temps après il s'éclipsa tout à coup , et l'on ne le vit plus paroître dans la ville. Quelques-uns s'imaginèrent qu'il avoit eu de l'impatience de la longueur des Grands-Jours , et qu'il étoit allé droit au grand conseil ; d'autres crurent que ne pouvant plus soutenir sa belle dépense , et voyant qu'on étoit déjà un peu désabusé de lui , il avoit fait une honorable retraite , plutôt que de souffrir le mépris ; et que le désespoir de pouvoir trouver quelque occasion favorable à sa fortune l'avoit fait retourner chez lui. Mais on le vit revenir quelques jours après, chargé de quelque argent qu'il venoit d'emprunter sous de fort légères cautions, et l'on fut sur le point de se plaindre à la Chambre de ses artifices , et de le déférer, comme il avoit été autrefois soupçonné d'avoir fait des affaires assez importantes sous le nom de commis de M. Fouquet , bien qu'il lui fût inconnu. Enfin il plaida cette cause avec beaucoup de gravité , et il s'en fût assez bien acquitté, si ehe eût été plus raisonnable, et s'il l'eût traitée moins emphatiquement.
Outre les correspondances qu'avoit à Paris M. de Caumartin pour des affaires sérieuses , il en avoit aussi pour entretenir la civilité et pour relâcher un peu son esprit par des
lettres et des nouvelles divertissantes. Marigny' étoit un de ces derniers correspondants, qui l'avertissoit que la cour différoit de donner la charge de lieutenant criminel de Paris jusqu'après la tenue des Grands-Jours , pour la donner au plus grand pendeur de la compagnie , comme on réservoit lesévêchés et les abbayes jusqu'après l'assemblée du clergé, et lui disoit cent choses burlesques sur les affaires les plus sérieuses. On lui répondoit aussi avec beaucoup de gaieté ; enfin , il écrivit cette lettre :
« Je ne reçus qu'avant hier au soir la lettre que vous m'avez écrite du 20 de novembre ; je ne m'en étonnai pas lorsque j'aperçus que celui qui m'apportoit votre paquet n'avoit qu'une jambe. Je vous avoue que d'abord je crus que c'étoit quelque messager à qui Ton avoit fait couper la jambe aux Grands-Jours, pour le châtier d'avoir été plus vite qu'il ne falloit , et qu'outre cela vous lui aviez ordonné d'apporter, à l'ouverture du parlement , à Messieurs de la Tournelle^, son pied, comme on présente le pied du cerf, que l'on a pris , au grand veneur , pour faire voir à ces Messieurs qui , pour le bien public , font ici pendre et rouer les voleurs , que votre Tournelle de campagne vaut bien celle de Paris. Il n'est bruit ici que de l'effroi qu'elle donne à toutes les provinces voisines , et vous y avez fait faire plus d'examens de conscience depuis que vous êtes à Clermont , qu'il ne s'y en étoit fait pour dix jubilés. Ceux que Ton a taxés ici depuis peu n'ont pas de moindres alarmes, et nous connoissons de ces sangsues du peuple qui ne chantent plus d'autre chanson que : Quand je vins au monde je n'avais rien, Quand je m'en irai je n'emporterai rien, etc.
1 . Jacques Carpentier de Mangny , né au village de Marigny , près de Nevers , s'attacha au cardinal de Retz pendant la Fronde , le servit de sa plume et l'amusa de son esprit.
2. La Tournelle était une chambre criminelle du parlement de Paris, ainsi nommée parce que les membres qui la composaient étaient fournis à tour de rôle par les autres chambres du parlement.
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Ceux-là, à vous dire le vrai , ne sont guère à plaindre ; et si la race et le nom en pouvoient être éteints pour jamais, un Te Deum seroit , à mon avis , aussi bien employé que pour une bataille gagnée. Mais, à propos de bataille, ma rue est tellement pleine d'officiers qui demandent des emplois , et l'on donne tous les jours tant de commissions pour faire de la cavalerie et de l'infanterie , qu'il semble que les choses se disposent à la guerre. Quand l'on a comme nous force millions , un nombre infini d'officiers , de bons généraux et un roi jeune et vigoureux , puissant et fortuné , ma foi , la guerre est une chose fort agréable, et nous sommes en état de dire à tous nos voisins : Clii la pace no vuol, s' habbia la guerra. Je vous écrirois plus au long ; mais quand on a à répondre à une lettre de M. de Boissy ^ , l'on n'a pas de temps à perdre, bien m'en prend de me souvenir encore de quelques mots allemands et grecs, car; sans cela, j'étois résolu de lui dire , au pis aller : Rupts ildaov, Kupie , ia mein her, hebraice autem Golgotha, salamakk en turc, etimrUus, jmrihiel en arménien, afin de bigarrer ma lettre comme la sienne. Grâce à Dieu , je sens que l'on n'a qu'à m'exciter, et que je ne suis pas encore si rosse que je ne puisse franchir une carrière quand l'occasion s'en présente. Je vous laisse donc là pour aller entretenir mon jeune ami , et vous me manderez si je m'en suis bien acquitté. Puisque vous avez les sceaux et que vous scellez toutes les grâces que l'on vous demande , chose à quoi vous ne devez pas être apprenti, gentilitium quippe Caumartinorumm unus est, je vous prie de m'en accorder deux ; la première , de m'aimer toujours ; et la deuxième, de faire agréer à MM. vos confrères des Grands-Jours mes très-humbles respects. »
Tous les procès qu'on jugeoit ici n'étoient pas plaisants, et s'il s'en trouvoit qui divertissoient les juges, il y en avoit qui les irritoient et qui attiroient leur sévérité. L'affaire de
1. Louis-François Lefèvre de Caumartin, élève de Fléchier, et fils du maître des requêtes qui tenait le sceau aux Grands-Jours.