INTRODUCTION. XXVII
blissement des Révérends Pères à Clermont. On était alors au plus fort de la querelle religieuse ; il n'y avait pas dix ans que les Provinciales avaient paru : Fléchier, on le sent, les a beaucoup lues, et son ironie en profite; mais il garde son jugement libre , et il se moque doucement des deux partis.
Une des idées les plus singulières qu'ont eues les contradicteurs des Grands-Jours lors de la première publication, ç*a été de supposer que je ne sais quel philosophe du XTiii* siècle y avait intercalé à plaisir des passages ou des historiettes malignes pour faire tort à la religion et à la noblesse , et pour décrier l'ancien régime. S'il fallait discuter sérieusement cette assertion , elle ne subsisterait pas devant les preuves dites positives et matérielles. H existe une Relation des Grands-Jours d'Auvergne, autre que celle de Fléchier. Dongois, que j'ai déjà nommé, et qui remplissait les fonctions de greffier de la commission des Grands- Jours , le même qui fut depuis greffier en chef du Parlement , et que Boileau , son oncle , a appelé quelque part VUlustre M. Dongois , rédigea à son retour à Paris , et par curiosité , un récit de ce qui s'était passé à Clermont. Ce récit , en style de procès-verbal , vient contrôler utilement l'élégante chronique de Fléchier, et il la confirme de tout point, c II en prouve , suivant moi , l'authenticité de la manière la plus évidente. • C'est la conclusion d'un magistrat exact et consciencieux, M. Taillandier, qui a pris la peine d'examiner le manuscrit de Dongois, aux Archives*. Hais , à ne nous en tenir ici qu'à la littérature , n'avonsnous pas aussi nos preuves? Il y a une historiette, entre autres , celle du curé de Saint-Babel , qui avait sur-
i . Depuis que ceci est écrit , M. Taillandier a développé ses preuves dans une Dissertation, insérée dans VAthenxum français du 24 novembre 1855, qui ne laisse rien à répliquer. Il a bien voulu mettre à la disposition des éditeurs actuels , avec une entière obligeance j tout ce qu'il avait recueilli de notes à ce sujet.
XXVUI INTRODUCTION.
tout choqué •. « On l'accusoit dans le monde , dit Fléchier en parlant de ce curé condamné à mort pour ses méfaits, d'avoir instruit ses paroissiennes d'une manière toute nouvelle ; de leur avoir inspiré quelque autre amour que celui de Dieu , et de leur avoir fait des exhortations particulières , bien différentes des prônes qu'il leur faisoit en public. > Et continuant sur le même ton , il raconte comment ce curé , un jour qu'il était appelé près d'une mourante pour les derniers sacrements , avait négligé la lùaltresis pour la servante : « Il ne se soucia plus du salut de sa maîtresse , dans le dessein qu'il eut contre l'honneur de la servante.... Au lieu d'écouter la confession de l'une, il faisoit sa déclaration à l'autre; et bien loin d'exhorter la malade à bien mourir, il soUicitoit celle qui se portoit bien à mal vivre ; et la prenant par la main et par le menton : — Quelle peine, disoit-il, pour moi! etc. » Et il met dans la bouche du coupable un discours tout en contrastes et en concetti. Je le demande , ce récit n'est-il pas signé de Fléchier, à chaque ligne , par le bel esprit symétrique et par l'antithèse ? Oh ! que la plaisanterie irréligieuse de Voltaire procède différemment! elle est vive, elle est alerte et hardie ; elle insulte ce qu'elle touche, elle met sans façon la main aux choses ; ou , si par adresse et par ruse, chez quelqu'un de ses disciples, cette plaisanterie en de tels sujets se déguise et se fait raffinée, riante, coquette et lascive
INTKODUCTION. XXIX
Grands-Jours , il en était une assurément plus leste et plus iégagée, plus ronde que la sienne : c*ét2dt celle de Marigny, le fameux Frondeur, le gai chansonniear. Marigny était une des créatures de Retz , à qui il s*était comme donné durant la Fronde, et qui l'employa plus d'une fois à jeter du ridicule sur ses adversaires. Il avait le génie du vaudeville et le la parodie. Il faisait profession de divertir ses amis et patrons, et de les faire rire à tout sujet. M. de Caumartin »*était accoutumé à ce joyeux sel que répandait Marigny , et ne s'en passait pas volontiers. Pendant les Grands-Jours, et dans l'intervalle des pendaisons, il entretenait avec lui une correq>ondance récréative, et lui écrivait à Paris pour l'exciter et le provoquer. Fléchier a inséré dans son journal une de ces lettres burlesques de Marigny. « On lui répondoit aussi avec beaucoup de gaieté, » ajoute-t-il. Je serais étonné si cet on ne cachait pas Fléchier lui-même , qui dut qpielquefois tenir la plume au nom de toute la société, et se mettre en frais de burlesque, ce qui ne lui allait pas.
Fléchier ne rit pas aux éclats ; il sourit, — il sourit en jetant un coup d'œil au miroir , et en regardant spirituellement son voisin; il a la gaieté prolongée et discrète, un [)eu étudiée , comme sa grâce.
Je ne prétends pas analyser les Grands-Jours, qu'on va lire; je n'ai voulu qu'indiquer l'esprit dans lequel cette lecture doit se faire, et quelques-unes des réflexions auxjuelles elle prête. Il y a des portraits piquants, d'un demi- X)mique achevé, et qui, pour la finesse du trait, rappellent :eux d'Hamilton. M. Talon et sa digne mère, qui a la manie le tout présider et de tout régenter autour d'elle ; M. de Noirion, le fastueux et le galant avec sa nuance légère d'iniquité ' ;
1. Cette nuance f encore légère du temps de Fléchier, ne fit que se mariner et trancher de plus en plus avec les années. M. de Novion , devenu ;>remier président du Parlement après M. de Lamoignon , parut un magistrat scandaleux : «Le premier président de Novion étoit fort accusé de vendre la justice, dit Saint-Simon, et on prétend qu'il fut plus d'une fois pris sur le