‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-Jours d'Auvergne en 1665 (volume 2)Chapitre 33 sur 98 · DoDgois place au 23 décembre le jugement de ce procès · texte numérisé non relu

DoDgois place au 23 décembre le jugement de ce procès

2. n s'appelait Henry de Launoy et était avocat du roi à fivreux.

fausses accusations, et de se venger par adresse. Elle se sentit assez capaUe de trahison , et se trouvant dans un pays où le faux témoignage n*est pas si défendu qu'ailleurs, elle se joignit avec cinq ou six personnes aussi peu scrupuleuses qu'elle, entre lesquelles étoit Damonville, intendant des eaux et forêts , un sergent et deux ou trois autres personnes ; et ainsi son dessein devint une conspiration. Elle se servit de la première occasion qu'elle rencontra, qui fut un baptême d'un enfant du sergent qui se trouve aujourd'hui dans l'affaire, et cette action, qui d'ailleurs est si sainte, lui servit d'occasion d'être criminelle. Elle résolut de manquer de foi , en recevant la profession de celle de l'enfant qu'elle tenoit, et cette solennité fut une fête de cabale. La première chose que fît cette bonne commère , ce fut d'attirer le chevalier de Russan, qui étoit compère avec elle, et d'avancer le complot par son moyen. Il y avoit pour lors une affaire dans Ëvreux qui partageoit la ville, touchant quelque argent qui avoit été levé sur des particuliers, pour payer le don gratuit de la province^ Le procureur du roi fut obligé de parler en cette raicontre, et l'on prit sujet de l'accuser sur la harangue qu'il avoit faite. Des témoins furent disposés , les informations furent dressées ; tout fut prévu et prémédité, et comme on eut publié des monitoires dans la ville , par ordre de M. Talon , à l'occasion de la Chambre de justice , Mme de Vieuxpont vint pieusement à révélation , et accusa M. le procureur du roi d'avoir tenu des discours fort séditieux et fort injurieux au roi , en parlant du don gratuit , en pleine audience , et d'avoir dit publiquement que le roi étoit un tyran , que son conseil étoit tyrannique; qu'il falloit avouer que c*étoit un fâcheux gouvernement que la monarchie ; qu'il seroit bien plus à propos de changer le royaume en république, de réduire l'État à la forme du gouvernement de Venise; que chaque province devoit se conduire par elle-

1. On appelait don gratuit Timpôt que le clergé payait au roi. L'assemblée du clergé TOtait le don yralutl de cinq ans en cinq ans.

même, et qu*on devoit prier le roi de se retirer dans quelque doitre, comme on avoit fait autrefois à quelques-uns de DOS princes, qu*on avoit rasés pour des raisons sembla' Mer, et plusieurs autres choses atroces qui mériteroient une punition bien exemplaire, si elles étoient bien prouvées. Le chevalier de Russan prit le soin d'en informer Sa Majesté, et deux des coiyurés eurent Thonneur de Tentretenir ensuite asseï longtemps, et avec tant d'apparence, que le roi leur donna deux cents pistoles et des ordres pour arrêter cet éBder malheureux, n fut conduit à Paris , et son procès iostml par la Chambre de justice ^ On produisit cinquante d^ontions de témoins, dont dix-huit étant confrontés dirent OQ qu*il8 avoient été forcés ou qu'ils avoient été surpris, outre que [dusieurs personnes d*honneur qui avoient assisté & raudience le même jour, témoignoient que ce n'étoit qu*une calomnie , et qu'ils n'avoient rien ouï de séditieux. Le bonhomme mourut dans la poursuite du procès , et les accusations furent si violentes, qu'il ne fut pas loin d'être condamné. Enfin , sa mémoire fut justifiée par arrêt de la Chambre de justice , à la sollicitation du fils qui , pour venger riiyure, et pour passer pour fils de bon naturel, prit les témoins à partie , et fit tout ce qu'une juste indignation et la 1(H même conseille en ces occasions, jugeant fils indigne de la succession celui qui ne poursuit pas ces injustices contre l'innocence des pères. La Chambre de justice se trouvant dans un grand embarras d'afTaires , renvoya la dame de Vieuxpont et ses complices aux Grands-Jours , où le procès fut jugé au rapport de M. de Vaurouy. Ce ne fut pas sans difficulté : quelques-uns ftirent d'avis de la renvoyer sans punition et sans infamie, sur ce que de cinquante témoins on n'en avoit confronté que dix-huit ; que la déposition de ceux qui témoignoient n'avoir rien ouï dans l'audience , étoit une déposition

1. CeUe Chambre de justice, instituée en 1661 pour juger les officiers de ftoauces, siégea jusqu'en 1668. L'aflaire dont il est question avait été reoToyée defant la Chambre de justice parce qu'il s'agissait d'un tmpôt

négative, qui conduoit fort peu; que c*étoient des officiers qui étoient amis de Taccusé ou qui craignoient eux-mêmes d'être accusés de n'avoir pas déféré un criminel d'État; qu'apparemment il y avoit quelque fondement , et que l'effronterie eût été trop grande de supposer un crime public ; que Fanimosité et la haine avoient sans doute bien ajouté à la vérité , mais que deux ans de sévère prison avoient assez puni ce qu'il y avoit d'excès et d'emportement de passion. Les autres soutenoient au contraire qu'il y avoit l'hyperbole du complot, et qu'ainsi tout devoit être suspect; que Mme de Yieuxpont avoit déjà déposé une autre fois contre cet honmie, et qu'ainsi elle étoit son ennemie dédarée; qu'elle avoit été capable de beaucoup de dérèglements , et qu'on ne lui faisoit pas tort de la soupçonner de calomnie. Les conclusions de M. Talon alloient au bannissement perpélod et à la confiscation de ses biens. Enfin , la plus grande partie des voix alla à trois ans de bannissement , à 8000 litres de réparation , dommages et intérêts de la partie , et à S500 livres d'amende solidaire pour elle et ses complices. Damonville fut aussi condamné au bannissement , et le sergent qui avoit dressé les dépositions, suscité les témoins, donné des exploits, et conduit l'accusé et fait mUle personnages dans ce procès, fut condamné à cinq ans de galères <.

Lorsqu'on mena cette dame devant les juges, elle parut

1. Voici, d'après le Journal de Dongois, le sommaire de Tarrét : « Collait, lergent d'ÈTreux, Ait condamné aux galères pour cinq ans ; Philippe d'Amonfille, maître des eaux et forêts de la même ville, et la dame de Vieuxpont, baronne d'Haudouville , furent bannis des ressorts des parlements de Paris et de Normandie , savoir : d'Amonville pour sept ans , la dame de Vieuxpont pour trois, et ils furent tous trois condamnés solidairement en huit BiUe livres tournois de réparation envers Henry de Launoy; et d'AmoDville et la dame de Yieuxpont en mille six cents livres d'amende envers le roi. B Dongois a ajouté en note : « Les accusés avoient conspiré de perdre Launoy . avocat du roi à Êvreux ; et pour cela , sur quelques paroles sissez innocentes qu'il avoit dites en sa place , ils l'accusèrent de crime de lèse-majesté , de sorte que Launoy , ayant été arrêté par l'ordre du roi , son proeès fat instruit A la Chambre de justice où son innocence parut si vii^i-

d'abord avec beaucoup de fermeté ; mais lorsqu'il fallut se mettre sur la sellette, la crainte du jugement tira des larmes de ses yeux. Elle fut jusqu'au soir dans des emportements de douleur fort grands, sur l'incertitude de son arrêt, et quelque espérance qu'on pût lui donner, elle n'étoit pas consolable. Enfin, un gentilhomme qui avoit soin de ses affaires, arriva et lui dit d'une voix triste qu'il falloit se soumettre à tous les cnrdres de la Providence, et recevoir de la main de Dieu tout ce qu^on nous impose de peine , et que les juges ne sont que les interprètes des jugements de Dieu. Ce compliment, qu'on fait ordinairement à ceux qui sont jugés à mort, et qu'on veut préparer à leur dernière heure, épouvanta la dame affligée. La couleur de la mort parut peinte sur son visage, et elle souffrit un instant ce que souffrent ceux qui sont condamnés au dernier supplice ; mais comme elle eut appris que son arrêt ne portoit qu'un exil de trois ans, et une amende de 2000 livres, son visage devint plus tranquille, ses yeux plus sereins ; elle donna quelques moments de trêve à sa douleur. Mais après avoir passé ce premier mouvement de satisfaction, la réflexion qu'elle fit sur son arrêt l'affligea fort. Elle revint dans ses premières tristesses, et cette petite joie de ne mourir pas fut bientôt passée, quand elle reconnut qu'elle ne pouvoit plus vivre que misérable. Elle a été durant deux ans extrêmement resserrée ; tous ses fermier^ ont négligé et même ruiné ses terres, et il est probable qu'elle sera

en duel avec beaucoup de courage, et que le mari ne voulant point faire de si tristes combats avec elle, lui avoit mis en tête la bélle-mère qui ne lui cédoit pas en hardiesse, et qui, pour conserver avec l'avantage de T&ge celui d^étre aussi Tidente qu'elle, lui tira un jour un coup de pistolet dont elle la blessa, et lui fit connoitre qu'il ne falloit jamais s'en prendre aux belles-mères. Cette mauvaise humeur où elle étûil otmtre son mari, a fait croire qu'elle avoit eu quelque part à sa mort ; mais ce peut être une calomnie par laqueUe on raoïge celle qu'elle a suscitée contre les autres.

Ce même jour, la conunission pour la présidence de M. de Caumartin fut présentée dans la Chambre K M. Talon avoit reçu une lettre de cachet depuis deux jours, avec des ordres précis de la présenter. Il alla d'abord trouver M. de Novion pour lui faire part de cette nouvelle, et l'ayant rencontré avec qudques-uns de MM. les conseillers, il leur représenta que le commandement étoit pressant et l'autorité du roi bien engagée ; que les parlements pouvoient quelquefois, pour des conddérations raisonnables, différer l'exécution des ordres du rd, mais qu'un oCQcier comme lui devoit s'acquitter au idu» tôt des commissions qu'il recevoit, et ne pouvoit plus s'en dispenser en aucune manière. Ces Messieurs lui témoignèrrat qu'ils étoient résolus d'arrêter dans la Chambre qu'on nipplieroit Sa Majesté d'adresser au parlement cet arrêt pour l'enregistrement. M. Talon, voyant leur fermeté làdessus, proposa quelques expédients, et vint trouver M. de Caumartin pour l'informer de toutes choses et pour lui faire les propositions d'accommodement qu'on lui avoit faites ; il lui représenta leur obstination ; il venoit de recevoir d'un côté des lettres de ceux qui avoient sa correspondance, qui hn marquoient que la cour vouloit pousser entièrement l'afiiadre ; que le roi prétendoit faire valoir son autorité engagée,

1. La commission pour la présidence fut présentée le 14 décembre^ d'tprès Dongois. On trouvera dans le journal du greffier toutes les pièces TtUtiTes à cette aifaire.

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et que pour lui il ne devoit receToir aucune sorte de tempérament. En effet, les puissances en avoient ainsi parlé ; mais de l'autre il avoit reçu des avis secrets de quelques amis particuliers, que Sa Majesté alloit faire une déclaration dans le parlement, où rétablissement du droit annuel pour trois ans et Tévalution des charges dévoient assez tourmenter le parlement, sans y ajouter de la mortification de la présidence des maîtres de requêtes ; qu*on auroit peine à pousser tant d'affaires à la fois, quoiqu'on eût toute l'autorité et peut-être tout le dessein de le faire, et que la politique feroit peut-être relâcher, en sorte qu'on enverroit ordre sur ordre , et qu'on les laisseroit tous sans exécution, jusqu'à ce que la fin des Grands-Jours fût arrivée. La prudence obligea donc M. de Caumartin à répondre avec une fermeté mêlée de beaucoup de civilité et de respect pour le roi, sans faire parottre ni aucune présomption ni aucune défiance de la cour, qu'il feroit toujours tout ce qu'un homme d'honneur devoit faire en sa place, et qu'on devoit attendre de lui qu'il soutiendroit les intérêts de sa charge, autant qu'il plairoit au roi de les appuyer, mais qu'il le feroit toujours avec toute la civilité et toute l'amitié qu'il doit à ces Messieurs ; qu'au reste il seroit bien fâché que l'autorité du roi fût commise en sa considération, et que Sa Majesté exerçât contre eux des sévérités qui lui fissent tant soit peu de peine ; que pour lui il aimoit bien mieux recevoir quelque expédient raisonnable qui ne lui fût point désavantageux ni à sa compagnie , et dont Sa Majesté fût satisfaite. M. Talon fut fort content et des sentiments et de la conduite de M. de Caumartin, et ne voulut point rendre aucune réponse à ces Messieurs de ce jour-là, et le lendemain, la Chambre étant assemblée, il proposa les ordres qu'il avoit reçus, présenta l'arrêt et la commission, et, après avoir conclu à l'enregistrement, sortit de la Chambre. On procéda aux avis, et M. de Caumartin fut le premier à opiner. Un des Messieurs voulut faire quelque difficulté et proposer qu'il eût été à propos que M. de Caumartin ne fût

point présent h, la délibération , mais il ne fut point écouté ; il opina donc, comme on peut penser, à Tenregistrement, et Toyant bien que c'étoit une chose difficile à persuader, il se défia de son éloquence en cette occasion et ne dit que son avis précisément. Deux autres opinèrent que la Chambre ne devoit ni ne pouvoit l'enregistrer, tout le reste fut d'avis de sapplier le roi de faire recevoir l'arrêt et la commission au parlement, et qu'ils les recevroient après avec joie. Ainsi la délibération se passa avec beaucoup de douceur, et M. de Gaumartin, suivant l'usage des jugements, étant obligé de revenir à l'avis le plus doux , revint à celui des derniers. L'après-dlnée, Messieurs lâchèrent M. deB...., qui est fort

des amis de M. de Caumartin, pour lui parler de l'expédient qu'on avoit proposé ; mais il répondit que c'étoit l'affaire du roi, non pas la sienne ; qu'il souhaitoit que Sa Majesté ne leur sût point mauvais gré de leur fermeté, et qu'elle reçût en bonne part toutes leurs raisons.

Après avoir passé quelques jours sans sortir de la maison, à cause de la rigueur de la saison , je résolus de jouir de la douceur de la promenade aux premiers rayons du soleil qui paroltroient, et j'exécutai ma résolution dès le lendemain, accompagné de M. de B...... qui est un homme d'esprit qui

sait fort bien les belles-lettres et qui est d'une conversation fort agréable. Les neiges et les glaces fondues par le soleil avoient rendu les chemins si difficiles que nous fûmes d'avis de ne sortir de la ville, d'entrer dans le clottre des Jacobins pour nous y promener plus à notre aise. Nous entrâmes dans cette maison religieuse qui est d'une fondation fort ancienne, et qui est encore célèbre, non pas tant par les religieux qui rtiabitent, que par un concile qui s'y est tenu sous le pape Urbain II, l'an 1095, dans lequel on conclut cette grande croisade qui a été la plus célèbre expédition qui ait jamais été entreprise sur le royaume de Jérusalem*, et par d'autres

1. Le concile où fut décidée la première croisade en 1095 n*a pu se ^ir dans le couTent des dominicains ou jacobins de Clermont , qui ne

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■floft dooaer da respect ponr a {voCeasioii. \oiis réoootions crée tant de cgnmiawance qa*Q naos jugea dignes de nous décuuirir les minières de son ordre^ et pour soulager sa mémoire, nous inleuMétadecertaîDes peintures qui s<Hit autour éa doitre, et qui ne sont ni bdles m JntriHgihles^ mais qui ont qodqoe édat par la oonfuîon des cooleiirs et des po^nnages qui s'y renoontrenL II nous fit remarqoer |»emièrement que c*étoîton usage bien ancien eA t»en raisonnable parmi les ordres rdigienx de tapisser leur dottre d*une peinture généalogique de leur fondateur, ei de divers portraits de ceux qui ont vécu saintement dans leur institut, afin que leurs finères ai^irissent la Tertn par leurs exemples, et que les étrang»^ ap|HÎssent leur histoire par cette représentation; et que, conmie les bonmies du siècle fiûsoient gloire d'avoir des portraits de leurs ancêtres et de les montrer à leurs amis , ainsi les religieux dévoient avoir cette ambition de faire voir à tout le monde les images de ceux qui ont excellé parmi eux ou en science ou en piété ; qu'on pouvoit donner cette louange aux enfants de saint Dominique, d'avoir soin d'embellir leurs murailles de ces sortes de décorations, et d'être zélés pour manifester la gloire de leurs confrères. Nous louâmes fort leur zèle, et pour l'engager à nous déchiffrer tous ces tableaux, nous y trouvâmes et de l'artifice, et de la proportion, et de la piété , si bien qu'après nous avoir dit que c'étoit un de leurs pères qui en étoit l'inventeur et l'ouvrier, il nous montra un endroit où étoient peints des rois et des empereurs, et nous avertit que c'étoient

fut achevé qu'en 1246. Ce fut dans la cathédrale de cette ville que se réunit l'assemblée présidée par le pape Urbain II.

là les parentés et les alliances de leurs fondateurs, qui étoient d'une des plus nobles maisons d'Espagne, d*où étoient sortis des rois et des reines, et qu'ainsi, quoiqu'ils ne fussent (jue fils spirituels de l'un, ils pouvoient se dire alliés des autres, et s'appeler un ordre royal ; qu'il y avoit peu de fondateurs d'ordre d'aussi bonne maison que la leur, et que saint Ignace, dont les jésuites élevoient si fort la noblesse, n'étoit que simple gentilhomme, au lieu que saint Dominique étoit un des grands du royaume, et que, sans mépriler personne, leur institut étoit bien plus noble que leur lociété. Pour prouver ce qu'il disoit, il nous fit lire les vers écrits aUf-dessous de ces portraits :

La maison des Gusmans, jointe à celle d'Autriche, Te montre en cette branche et marque ouvertement Qw là où les vertus ont établi leur niche , L1ioiiii6iir et la valeur y ont leur logement.

Ces empereurs, ces rois, ces princes, ces princesses, Issus de sang illustre et de royal estoc, Font voir que leur grandeur, la gloire et les richesses Ont pris pour leur objet Thumifilé d'un froc.

0 vous qui travaillez à vous faire parottre , Concevez tout le bien qu'on pourroit figurer ; Pus apprenez ici que le recoin du cloître Comprend tous les honneurs qu'on pourroit espérer.

n nous fit remarquer ensuite que le même qui avoit fait les tableaux avoit fait les vers, et qu'il étoit lui seul le peintre et le poète ; qu'il savoit les belles-lettres parfaitement, et qa'il avoit traduit en vers une partie de la Somme de saint Thomas, qu'il n'avoit point voulu publier par humilité, quoique ses supérieurs l'eussent bien souvent exhorté de ne cacher point ses talents de la poésie que Dieu lui avoit donnés. Après cette petite digression, il nous fit prendre garde à une grande confusion de portraits de jacobins qui sont tous ornés diversement d'une façon assez plaisante. Le peintre, qui de plus étoit poëte, en avoit fait des représentations bizarres et poétiques. Les uns portoient des massues dans leurs mains

comme des Hercules, vêtus d*un froc, au lieu de sa peau de lion ; les autres tenoient des lances couronnées d'épines, comme s'ils eussent voulu courre la bague. H y en avoit qui portoient des torches ardentes ou des épées teintes de sang. « Voilà, nous disoit ce bon père, nos premiers martyrs qu'on a assommés à coups de massue , percés à coups de lance et brûlés avec des flambeaux ardents ; cela n'inspire-t-il pas la dévotion? » Nous en vîmes qui flattoient des lions et des renards, et qui tenoient une colombe ou un pivert sur le poing, comme on voit des chasseurs qui sont prêts à chasser l'oiseau. « Ceux-là, nous disoit-il, sont ceux qui ont vécu dans la justice originelle, et qui, selon notre docteur angélique.... « Il nous alloit citer deux ou trois articles de saint Thomas ; mais nous l'arrêtâmes pour lui demander l'explication d'un des plus curieux de tous ces portraits. C'étoit un jacobin qui tenoit une balance en main, où il y avoit d'un côté un panier plein de fruits, et de l'autre un panier avec cette inscription : Rétribuât tibi Dcvs (Dieu vous le rende), et ce Dieu vous U rmde étoit si pesant qu'il emportoit cette grande quantité de fruits qu'on avoit mis de l'autre côté. « Voilà, s'écria-t-il là-dessus, un des beaux exemples qui soient arrivés et des plus instructifs. Ce miracle que Dieu a fait par un de nos religieux montre bien que les aumônes qu'on donne aux personnes consacrées à Dieu sont assez bien payées d'un remerctment que nous en faisons. Il seroit bon qa*oii prêchât

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avec un peu trop d'embonpoint, et leur avoit donné tout l'air de gaieté de leurs religieux d'aujourd'hui, au lieu de leur donner leur ancien air de mortification. Cette galerie étoit finie par une représentation du pape environné de plusieurs cardinaux, à qui saint Dominique présentoit une requête, et, au bas du tableau, on voyoit le cheval de Troie tratné par Priam et par des messieurs et des dames de la ville, qui m>yoient rendre un grand service à leur déesse Minerve, avec toutes les circonstances que Virgile décrit dans son second livre de YÈnéide. Je fus étonné de ce mélange, et je cherchai longtemps le rapport qu'il pouvoit y avoir de l'histoûre d'Énée avec celle de saint Dominique, du fondateur des Romains avec le fondateur des Jacobins. « Je vous avois bien dit, me dit alors notre interprète , que le père qui a travaillé à ces ouvrages savoit fort bien les belles-lettres, et qu'il savoit quelque chose de plus que la Somme de saint Thomas ; il avoit lu tous les bons auteurs, et entendoit Virgile et Homère comme son bréviaire ; et comme il étoit pieux autant que sa- Tant, il faisoit un bon usage de ses lectures, et les appliquoit avec beaucoup d'esprit et de piété à Dieu et aux saints. »

Nous entrions cependant dans une autre galerie qui achève le tour du doltre, où nous lûmes d'abord une inscription latine en grands caractères, qui nous fit connottre que nous allions voir les miracles du saint Rosaire. Ce fut en cette occasion que ce bon religieux fit valoir tout ce qu'il avœt d'éloquence, et qu'il nous dit mille curiosités que nous ne savions pas sur ce sujet. < Voyez, nous dit«il, dans ce tableau, cet évêque qui est emporté par les eaux de ce fleuve rapide qui l'entraîne, et qui lève les mains au ciel pour im- ^orer son assistance dans l'extrémité du péril oii il se trouve. C'étoit un prélat qui ne croyoit point au Rosaire, qui ne vouloit point souffrir qu'on en établit des confréries dans son diocèse, et qui n'aimoit point les frères prêcheurs*;

I. Nom des moines domiuicaias qu'on appelait aussi jacobius, parce lu'ils s'établirent d*abord dans la rue Samt-Jacques à Paris.

mais Dieu, qui prend le soin de protéger les siens, le donna en proie à Timpitoyable élément de Teau, qui Teût sans doute englouti, sans les prières de ce saint homme que vous voyez au bord du fleuve. C*étoit un jacobin qui lui tendoit la main sur le rivage. Dieu le convertit enfin là-dessus ; il eut de la foi après ce danger, et nous n'avons jamais eu depuis plus grand approbateur des confréries. » En disant cela, nous avancions, sans nous arrêter, jusqu'au dernier tableau delà galerie, parce que le reste étoit assez connu et que nous n'avions pas besoin d'explication. Il nous pria de vouloir considérer cette dernière peinture qui nous apprendroit un des grands miracles qui soient jamais arrivés parmi les confrères du Rosaire. Elle représentoit un festin où il y avoit un fort beau jeune homme qui paroissoit assez modeste parmi les excès de la bonne chèrç, et qui pourtant sembloit être assez passionné. On voyoit auprès de lui une demoiselle qui, par son sein découvert, ses habits magnifiques, et certain air un peu déréglé que le peintre avoit t&ché d'exprimer, témoignoit que ce n'étoit pas une fort honnête personne, et deux autres de même ûgure, et par conséquent de même façon de vivre. « Voilà, nous dit-il , une chose aussi remarquable et aussi extraordinaire qu'on puisse imaginer, et qu'il seroit assez difficile de croire, si elle n'étoit écrite dans un livre des miracles approuvé par deux théologiens de notre ordre ; car enfin on ne voit rien de semblable dans les mn

SUR LES GRANDS-^JOURS DE i665. i91

. oFur.eUe ofTrlt le sien à plusieurs aussi, et, perdant petit à !tit toute sa pudeur et sa retenue, elle s'abandonna à toute î de libertés , et ses passions furent le scandale de toute ^kiTiUe, comme sa beauté en avoîl été l'admiration. Dans l'état *me de la plus grande débauche, elle conserva toujours, puoe grâce particulière, le respect qu'elle devoit à la cons où elle s'étoit enrôlée, et comme ceux-là ne sauroient jrirqui se sont rais dans ce pieux engagement, elle fut reidu danger où elle éloit de se perdre par une voie tout I ^Mt eitrâordinaire. » Il nous raconta ensuite que ce jeune ne du tableau, de la tête duquel on voyoit sortir cerr petits rayons presque éteiots, étoit Notre-Seigneur qui \ travesti en galant, tout comme seroit un très-beau tiomme, selon les paroles du Sage, speciosm forma. Il ^pas eujj^illpslntroduire ; qu'on lui avoit fait même inontrant une autre partie du tableau : ^ua-t*il , un effet d'une grande miséricorde. repas, cette pauvre abusée voulut parler de sa pasiiiais Notre- Seigneur lui représenta la sienne, et, mi de figure, parut avec sa croix sur ses épaules et onne d*épines sur la tête ; ce qui toucha le cœur de Ûe débauchée, et la remit dans une vie non-seulement

mais sainte. »

fls fit obsener un côté du tableau où cette demoibit représentée se mettant dans son lit assez en ! , et ce jeune homme portant sa croix , qui semble rter à sa conversion , et l'autre où étoit peint un re où sans doute cette pénitente du Rosaire avoit fait Cession générale. Je ne pus point m'empêcher de lui qull y avoit des peintures plus dévotes et plus tounnfr^^ que celles-là, et que ces déguisements de Jésus- Christ en galant étoient un peu extraordinaires ; qu'il y ivoit tant d'autres histoires peut-être plus véritables et phis édifiantes.... «Il est vrai, reprit -il, en ne s'arrêtant pas à mon sens , qu'il y en a bien d'autres , et un de nos

192 MÉMOIRES DE FLÉGHIER

pères en a fait un volume entier.... » Je crois qu'il nous alloit raconter ce volume entier d'histoires ; mais une choche sonna , par bonheur , qui l'appeloit à vêpres : il nous fit mille excuses sur l'obligation qu'il avoit d'aller à l'office , mais qu'il ne manqueroit pas de revenir , et qu'il avoit mille belles choses à nous dh*e. Ainsi se termina notre conversation. Il ne lui fut pas malaisé d'obtenir du priair son congé , et nous ne fûmes pas assez patients pour l'attendre. Nous flmes de fort plaisantes réflexions sur les choses que nous venions de voir et d'entendre ; et faisant encore un tour de cloître , M. B***, qui se souvient de toutes les plaisantes aventures, me fit considérer, dans les portraits des alliances de saint Dominique , deux personnages qui sont remarquables, et qui furent autrefois le si^yet d'une plaisanterie dont on parle encore. Dans le temps que ce bon père, peintre et poète, travailloit aux tableaux et aux vers dont nous avons parlé, un jeune homme, nommé Pascal, qui s*entendoit en peinture , passant par le dottre un mo* ment après qu'il eut quitté l'ouvrage pour aller en communauté , monta par curiosité sur l'échafaud , et après avoir considéré l'art et le dessin de cette peinture , trouvant les couleurs toutes préparées , prit le pinceau , et voyant ces deux personnages fort disposés au dessein qu'il avoit par leur posture d'admiration , peignit un tambour à l'un et une flûte à l'autre , et se retira bien à propos derrière

diable, pour se moquer du saint, avoit fait cette sotte raillerie en la personne de deux de ses parents. Il fit plusieurs signes de croix sur la peinture , mais elle n'en étoit pas moins éclatante ; et quelque exorcisme qu'il fit , les couleurs n*en disparoissoient point. Ce jeune plaisant, qui ^étoit caché et qui voyoit toutes ces grimaces, ne put point s*empécher d'éclater de rire : ce qui mit ce bon religieux dans un si grand emportement de zèle , que , pour venger l'affront qu'on avoit fait à la maison de son patriarche , il le poursuivit deux ou trois tours de cloître pour le punir de son effronterie ; mais Dieu le sauva de ses mains , et l'affaire ne fut que ridicule. Voilà comme finit notre conversation et notre promenade tout ensemble.

L*afiaire de M. le prieur de Saint-Germam fut jugée : c'est un honnête ecclésiastique qui est de qualité , de la maison d'Apchon , mais qui n'a pour tout bien que le revenu de son bénéfice. Quoiqu'il s'acquitte assez bien de son devoir dans son église, par ses soins et par l'exactitude du sernce, il retient pourtant toiyours quelque chose de sa naissance. L*on connott , par ses humeurs promptes et impatientes, qu'il est gentilhomme; et le caractère du sacerdoce na pas tout à fait emporté certaines inclinations violentes qui sont le caractère de la noblesse de ce pays. Il étoit accusé d'avoir eu quelque chose à démêler avec une personne , touchant quelques intérêts de ses fermes ; de l'avoir fait venir un jour dans la sacristie , et lui avoir donné les étrivières avec toute la cruauté imaginable. Tout le monde sait que les Grands-Jours sont particulièrement la justice des opprimés contre les tyrans ; aussi fut-il bientôt déféré et arrêté par l'ordonnance de M. le président. Ce qui rente son procédé moins criminel , étoit la certitude qu'on avoit que sa partie l'avoit irrité par diverses façons désobligeantes. On faisoit voir que ce mot de sacristie étoit équivoque , et qu'on s'en servoit malicieusement pour marquer on lieu sacré , bien que ce ne fût qu'une maison particu-

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lière du sacristain ; et Ton faisoit en^dre qu'après plusieurs discours insolents que son délateur avoit tenus contre lui , il s*étoit échappé à lui donner quelques coups d'une houssine qu'il trouva par hasard sous sa main. Mais lorsqu'il fut sur la sellette , il avoua qu'il s'étoit servi de verges, et fit connottre aux juges qu'il étoit coupable. On le condamna donc à 800 livres d'amende , au bannissement de trois ans , et à quelques réparations à sa partie. Il fut encore assez heureux que son bénéfice lui fût conservé. Ses moines soUicitoient instamment pour lui , et je tenois à bon augure qu'ils fussent ainsi d'intelligence ; mais on en jugea autrement , et la plupart furent d'avis que l'amitié étant fondée sur la ressemblance , bien loin de justifier le prieur par ses moines, il falloit soupçonner les moines par leur prieur.

Comme il se trouve partout de bons ecclésiastiques , on jugea presque en même temps un bon curé de village qui , par un zèle extraordinaire , s'étoit emporté dans ses prônes contre le roi et ses ministres. Il avoit dit fort sérieusement à ses paroissiens que la France étoit mal gouvernée ; que c'étoit un royaume tyrannique; qu'il avoit lu de si belles choses dans un vieux livre qui parloit de la république romaine , qu'il trouveroit à propos de vivre sans dépendance et sans souffrir aucune imposition de tailles ; que le peuple n'avoit jamais été plus tourmenté, et plusieurs autres choses de fort grande édification, qui lui seiiibloieni, aussi bièo

scrupule d'avoir ouï de tels sermons , et résolut d'en faire sa plainte ; et comme il étoit homme de bon sens , il fit la correction fraternelle à son pasteur, lequel, non content d'avoir parlé du roi , voulut aussi parler de Dieu , et , après avoir commencé par des sottises, crut qu'il falloit finir par des impiétés et des blasphèmes , attaquant le ciel et la terre. Il fut arrêté et condamné à un an de bannissement et à quelques réparations.

La dernière audience qu'on tint devant les fêtes de Noël (bt assez plaisante, et finit fort agréablement le travail assidu de Messieurs des Grands-Jours. On y plaida fort sérieusement la cause ridicule d'un homme qui l'étoit aussi. Cétoit un bonhomme visionnaire qui s'étoit imaginé plusieurs crimes , et qui les poursuivoit comme véritables, n aocusoit sa belle-mère et ses frères du second lit d'avoir empoisonné son père, sans autre preuve que l'apparence qp'il y avoit qu'une belle-mère et les enfants qui viennent fdle n'aiment jamais les enfants du premier mariage , à cause qu'ils ont des intérêts différents, et que le partage du sang est toujours une source de division des cœurs. Cette première vision étoit si fort imprimée dans son esprit , qu'il croyoît qu'on ne pouvoit mourir que du poison quand on avoit de tels parents : aussi les accusoit-il encore de la mort de sa femme, et demandoit justice à la Chambre des Grands- Jours. L'avocat , qui n'avoit point encore plaidé et qui faisoit attendre une belle cause à toutes les demoiselles de la Yille , fit un exorde fort emphatique à Thonneur de la compagnie, rechercha tout ce qu'il y avoit de déclamatoire contre le poison et les belles-mères , et l'on peut dire qu'il épuisa toute la matière , disant beaucoup de choses qui ne disoient rien. L'affaire fut entendue comme elle méritolt, et M. Talon , se levant ensuite et se radoucissant un peu , contre sa coutume , pour montrer l'importance de b cause, rapporta deux chefs des informations : le premier ^toit que cet homme ayant toujours eu soupçon de l'em-

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poisonnement de sa femme , avoit fait ouvrir son tombeau six ou sept ans après sa mort, pour voir s'il n'y trouyeroit point encore quelques marques du poison sur son corps. Le deuxième étoit encore plus imaginaire : il racontoit qu'étant un jour allé pour voir ses vignes , et voulant couper avec une coignée quelques branches avancées qui incommodoient les passants, le fer s'étant échappé du manche, et étant tombé inopinément sur son pied , n'avoit percé que le soulier , sur lequel il avoit formé un Y. Cette lettre à double corne lui parut une triste ligure , et considérant que ce hasard marquoit peut-être quelque vérité , et que l'impression du pied pouvoit être une figure pour la tète, quelque bonne opinion qu'il eût de sa femme , il entra en des soupçons qui le tourmentèrent durant longtemps. Sur l'exposition de ces folies , H. Talon conclut à ce qu'il fût traité et qu'on lui ftt prendre de bons bouillons. La cour, faisant droit , suivit ses conclusions et finit les audiences jusqu'après les fêtes. L'avocat qui plaida cette cause est fils d'un secrétaire du roi , nommé Bardon , qui , durant longtemps , avoit fait du bruit à Glermont par sa galanterie et par ses belles apparences. Il se faisoit suivre par deux grands laquais vêtus de belles livrées à galons verts , et marchant d'un pas grave et d'un air de magistrat, faisoit douter partout s'il n'étoit point un des Messieurs des Grands-Jours. Dès que nous fûmes arrivés à Riom , il rendit visite à M. le :>résideiït et à M. Talon, t-t k

SUR LES èRANDS-JOURS DE 1665. 197

on jour sa protection. Après qu'il se fut établi , il se mit à fréquenter les ruelles beaucoup plus souvent que les audiences , et à voir plus de demoiselles que de conseillers. D fit le galant d'importance ; et pour complaire à ses mattresses , tantôt il donnoit un écu aux pauvres qu'il rencontroit , et faisoit les plus galantes charités du monde. Tantôt il jouoit et se laissoit perdre pour gagner les cœurs et pour attraper quelque bon parti. Il faisoit bruit de son grand revenu , portoit ses habits les plus magnifiques , et surtout se mouchoit souvent pour avoir le plaisir d'étaler un mouchoir à glands et à dentelles. Il éblouit d'abord toutes les filles de la ville , qui sont d'ailleurs assez libres à appeler chez elles des galants et à les entretenir elles-mêmes, sans que personne en murmure. Quelque temps après il s'éclipsa tout à coup , et l'on ne le vit plus parottre dans la ville. Quelques-uns s'imaginèrent qu'il avoit eu de l'impatience de la longueur des Grands-Jours , et qu'il étoit allé droit au grand conseil ; d'autres crurent que ne pouvant plus soutenir sa belle dépense , et voyant qu'on étoit déjà un peu désabusé de lui , il avoit fait une honorable retraite , plutôt que de soufirir le mépris ; et que le désespoir de pouvoir trouver quelque occasion favorable à sa fortune Favoit fait retourner chez lui. Mafs on le vit revenir quelques jours après, chargé de quelque argent qu'il venoit d'emprunter sous de fort légères cautions, et l'on fut sur le point de se plaindre à la Chambre de ses artifices , et de le déférer, comme il avoit été autrefois soupçonné d'avoir fait des affaires assez importantes sous le nom de commis de M. Fouquet , bien qu'il lui fût inconnu. Enfin il plaida cette cause avec beaucoup de gravité , et il s'en fût assez bien acquitté, si elle eût été plus raisonnable , et s'il l'eût traitée moins emphatiquement.

Outre les correspondances qu'avoit à Paris M. de Caumartin pour des affaires sérieuses , il en avoit aussi pour entretenir la civilité et pour relâcher un peu son esprit par des

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lettres et des nouvelles divertissantes. Harigny* étoit un de ces derniers correspondants, qui Tavertissoit que la cour difTéroit de donner la charge de lieutenant criminel de Paris jusqu'après la tenue des Grands-Jours, pour la donner au plus grand pendeur de la compagnie , comme on résenroit les évêchés et les abbayes jusqu'après rassemblée du clergé, et lui disoit cent choses burlesques sur les affaires les plus sérieuses. On lui répondoit aussi avec beaucoup de gaieté; enfin , il écrivit cette lettre :

« Je ne reçus qu'avant hier au soir la lettre que vous m*avez écrite du 20 de novembre ; je ne m'en étonnai pas lorsque j'aperçus que celui qui m'apportoit votre paquet n'avoit qu'une jambe. Je vous avoue que d'abord je crus que c'étoit quelque messager à qui l'on avoit fait couper la jambe aux Grands-Jours, pour le châtier d'avoir été plus vite qu'il ne falloit, et qu'outre cela vous lui aviez ordonné d'apporter, à l'ouverture du parlement, à Messieurs de la Tournelle*, son pied, conmie on présente le pied du cerf, que l'on a pris, au grand veneur, pour faire voir à ces Messieurs qui , pour le bien public , font ici pendre et rouer les voleurs , que votre Toumelle de campagne vaut bien celle de Paris. Il n'est bruit ici que de l'eflQroi qu'elle donne à toutes les provinces voisines , et vous y avez fait faire plus d'examens de conscience depuis que vous êtes à Clermont , qu'il ne s'y en étoit fait pour dix jubilés. Ceux que

Ceux-là, à vous dire le vrai, ne sont guère à plaindre ; et si la race et le nom en pouvoient être éteints pour jamais, un Te Deum seroit , à mon avis , aussi bien employé que pour une bataille gagnée. Mais, à propos de bataille, ma rue est tellement pleine d*officiers qui demandent des emplois , et Ton donne tous les jours tant de commissions pour faire de la cavalerie et de Tinfanterie , qu'il semble que les choses se disposent à la guerre. Quand Ton a conmie nous force millions , un nombre infini d*ofQciers , de bons généraux et un roi jeune et vigoureux , puissant et fortuné , ma foi , la guerre est une chose fort agréable, et nous sommes en itat de dire à tous nos voisins : Chi la pace no vuol^ s' habbia la guerra. Je vous écrirois plus au long ; mais quand on a k répondre à une lettre de M. de Boissy ^ , Ton n*a pas de temps à perdre , bien m'en prend de me souvenir encore de quelques mots allemands et grecs, car; sans cela, j*étois résolu de lui dire , au pis aller : Kupts iXci^ov , Kupie , ia mein ter, hebraice autem Golgotha^ sàlamalek en turc, etpari^w^, forihul en arménien, afin de bigarrer ma lettre comme la sienne. Grâce à Dieu , je sens que Ton n'a qu'à m'exciter, et que je ne suis pas encore si rosse que je ne puisse franchir une carrière quand l'occasion s'en présente. Je vous laisse donc là pour aller entretenir mon jeune ami , et TOUS me manderez si je m'en suis J^ien acquitté. Puisque TOUS avez les sceaux et que vous scellez toutes les grâces que l'on vous demande , chose à quoi vous ne devez pas être apprenti, gentUitium quippe Cavmartinortimm wms est, je vous prie de m'en accorder deux : la première , de m'aimer toujours ; et la deuxième, de faire agréer à MM. vos confi^res des Grands-Jours mes très-humbles respects. »

Tous les procès qu'on jugeoit ici n'étoient pas plaisants, et s'il s'en trouvoit qui divertissoient les juges, il y en avoit qui les irritoient et qui attiroient leur sévérité. L'affaire de

1. Louis-François Lefèvre de Caumartin, élève de Fléchier. et fils du maître des requêtes qui tenait le sceau aux Grands-Jours.

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M. de Veyrac fut une de celles qui méritoit plus de punition. G*étoit un gentilhonune de ces provinces qui tenoit fort bi^ son rang, et qui se faisoit craindre dans son voisinage. H n*y eut qu*un notaire qui se sentant fort propre à verbaliser, et croyant que la témérité de la noblesse n*iroit pas jusques k s*en prendre à sa profession, tant à cause du besoin qu*on en a qu'à cause de la crainte qu'on en doit avoir, se déclara contre lui dans quelque occasion qui se présenta, et eut le courage de faire informer, quelques menaces qu'on lui fll, et de témoigner même quelque mépris. Gela parut si étrange à cet honnête homme qui n'étoit pas accoutumé à souffrir de ces procédures, et qui ne vouloit avoir afhire ni à la justice ni à ses officiers, qu'il résolut de s'en venger et de faire une action d'éclat. Il assembla donc quelques-uns de ses amis et quelques tratneurs d'épée des villages voisins, et alla assiéger la maison de ce pauvre homme, qui, se voyant réduit à l'extrémité, résista de toutes ses forces, et se fortifia du mieux qu'il put, résolu de vendre chèrement sa vie. On s'étonnera de savoir qu'un homme de cette profession ait eu la hardiesse de soutenir les premières violences d'un gentilhomme, et que n'ayant aucune défense que celle qu'il tiroit ordinairement de sa plume et de ses procédures, il ait pris les armes pour repousser ses ennemis. Mais lorsqu'il s'agit d'éviter la mort, tout homme, soit-il notaire, devient soldat, et ces âmes ordinairement paisibles et qui ne savent que la guerre du tjrucèi>, iievieiiiient letnbk^s iursuue ie ût

SUH LES GHANDS-JOURS DE 4665. 201

craignoit que sa violence faisant trop d'éclat , n'excitât quelque émotion, crut qu'il étoit plus à propos de lui offrir composition ; de sorte que , traitant avec lui et lui promettant de lui sauver la vie, il l'obligea d'ouvrir la porte et de se remettre entre ses mains. Mais il reconnut bientôt la faute qu'il venoit de faire, et son ennemi , aussi perfide qu*tl étoit violent, ne se crut pas obligé de tenir la parole qu'il lui avoit donnée, et lui tira un coup de pistolet, donna ensuite sa maison au pillage. Cette action parut à la cour tout à fait punissable, et Fauteur fut condamné'à des amendes considérables , à la démolition de sa maison , et à la perte de sa tête.

Ce n*est pas assez de punir les crimes commis , il faut que la justice empêche les désordres qui peuvent arriver ; il faut qu'elle soit sévère pour le passé, et prévoyante pour l'avenir, et qu'elle donne des arrêts et fasse des règlements selon les rencontres. C'est ce que faisoit la cour des Grands- Jours, qui, étant établie pour réprimer les oppressions et pour corriger les dérèglements des provinces, n'avoit rien de plus pressant que de remettre l'ordre dans l'étendue de son ressort ; et comme un des premiers abus dans la distributioi de la justice est l'ignorance ou la lâcheté des juges, M. Talon représenta qu'il falloit leur donner quelques règles pour les conduire, et quelques dépendances pour les tenir dans la retenue. Sa requête fut mise entre les mains de M. Nau, qui est un excellent homme pour faire et pour rapporter ces sortes de règlements, et qui a été d'un grand usage pendant tout le cours des affaires de ces provinces ; et sur ses mémoires, la cour ordonna * : 1" que les seigneurs hauts justiciers seroient tenus de nommer pour leurs juges des personnes de probité et de capacité, et qu'ils auroient soin qu'ils fussent exacts en l'exercice de leurs charges, à peine d'amende arbitraire pour la première fois, et d'être

1- Le Journal de Dongois, à la date du 10 décembre 1665, donne textoelIeiDeQt la règlement relatif aux hautes justices.

20t MÉMOIRES DB FLfiŒIER

responsables civilement de leurs fautes » en cas de récidive ; 2* que les juges seroient obligés d'informer de tous crimes et faire les procès de leur compétence, soit qu'il y ait partie civile ou non ; 3*" qu'ils instruiroient les procès où il n'y aura partie civile, gratuitement et sans épices; ce qui s'observera aussi en cas que la partie soit pauvre et ne puisse fournir aux frais ; ce qui se doit encore observer dans les affaires civiles, en cas de pauvreté des parties; enfin, que les seigneurs seront obligés de faire punir les crimes conunis dans leur territoire, à peine de privation de leur justice pour eux, et de privation d'office pour les juges; qu'il seroit informé de toutes les compositions faites par les juges ou seigneurs avec les accusés, et le procès fait et parfait selon les ordonnances ; 4<' que les juges seroient tenus de prononcer contre les accusés, suivant la rigueur des ordonnances, sans prétendre de modérer la peine pour obliger les accusés d'acquiescer à leurs jugements, à peine d'interdiction contre les juges ; 5* défenses leur sont faites de recevoir l'acquiescement des condamnés à mort et aux galères, et leur est enjoint de les envoyer incessamment sous bonne et sûre garde dans la conciergerie du palais, et leur procès au greffe de la cour ; 6* que tous les seigneurs hauts justiciers seroient tenus d'avoir des prisons fortes et en bon état, un geôlier pour leur garde, et un registre chiffré au commencement et à la fin ; V que les seigneurs romiiiroiil \^- piita iiux accu.si^^ Je crina's, aurcim uu audi

ternes d*en disposer à leurs volontés, et d'abuser des droits de leur justice ^

Ces règlements se faisoient à loisir et sans interrompre le cours des affaires , et c*étoient les moindres occupations de la justice, quoiqu'elles ne soient pas peut-être les moins importantes. Le grand emploi de ces Messieurs étoit d'examiner les informations contre la noblesse, et de purger les montagnes d'une infinité de désordres que l'impunité et l'ignorance y ont introduits. Le crime, qui est toujours accompagné de honte et qui cherche naturellement les ténèbres, n'a point trouvé de retraite ni plus sûre ni plus secrète que ces rochers escarpés que la nature semble n'avoir pas faits pour des personnes raisonnables , et n'avoir désignés que pour l'habitation des animaux. Il s'y trouve des hommes qui le sont si peu , qu'on n'y connolt aucune marque de raison, ou parce que vivant sans instruction, ils sont abandonnés au désordre de la nature déréglée, ou parce qu'étant séparés de toute sorte de société et de politesse , ils ont des exemples de malice ou de grossièreté, et n'en ont aucun de douceur et de modération dans la vie. Ainsi, quoiqu'il s'y passe des choses qui font horreur, on peut dire ({u'ils sont simples et ignorants par malheur, et qu'ils sont méchants par simplicité ; il est vrai qu'il s'y trouve des simplicités toutes pures.

Celle d'un curé de village que nous avons vu ici est de cette dernière espèce. Il avoit fait une action qui iit du bruit dans sa paroisse , qui lui donna de grands remords , et qui faillit à lui faire perdre son bénéfice. C'étoit un homme fort attaché à ses fonctions et à l'administration des sacrements, et qui aimoit particulièrement à marier et à enterrer dans son église , faisant grand cas et des mariages et des convois, parce que, par les uns , il contribuoit au dessein de

1. Yoy. le Becueil des arrêts, déclarations, etc., de la cour des Grands- ^owi. Cicrmont , Jacquard, 1666, in-4. Le règlement dont parle Fléchier y **té imprimé p. 147 et suiv.

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Dieu de peupler le monde, et par les autres, il suivoit rusage de TÉglise : il prioit pour le repos des fidèles ; mais il trouvoit encore une raison assez touchante dans ces deux emplois , c'est que c'est une coutume louable dans ces provinces de prier le curé à la noce, après qu'il a fait les cérémonies de l'administration du sacrement et donné la bénédiction aux mariés , et de l'arrêter à un festin , qui n'est pas quelquefois trop funèbre, après qu'il a chanté les prières des morts. Ce repas des noces ou des funérailles le rendoit fort assidu en ces occasions. Un jour qu'il étoit à la noce assis au bout de la table , un chien qui vouloit avoir sa part du divertissement et profiter de la fête, s'approcha de lui et lui enleva tout ce qu'on lui avoit servi sur son assiette. L'action ne parut pas honnête , et il témoigna à ses paroissiens que c'étoit contre les bonnes mœurs d'entretenir des animaux si mal appris , et se contenta pour cette fois de faire la leçon au mattre. Après cette petite émotion , il se remit à manger, et l'on lui servit de ce qu'il y avoit de plus délicat sur la table ; mais à peine étoit-il consolé du premier aflront, qu'il lui en arriva un second par une seconde insolence du même chien. Après, ne pouvant pas modérer son premier mouvement, il le poursuivit quelques pas et lui donna un coup de pied, et croyant l'avoir chassé bien loin de lui , ne pensoit plus qu'à se réparer des distractions qu'il avoit eues. Mais ni ses menaces ni ses coups itHreitt point son eniiepii

aucune fonction ecclésiastique, et Testimoient aussi irrégulier et aussi punissable que s'il avoit tué la mariée. Sur cela, on jeta un dévolu sur son bénéfice, et le pauvre homme se voyant pressé vint demander des lettres de grâce , et donna bien du divertissement aux juges.. Comme je trouvois étrange qu*on ne sût pas distinguer les meurtres et qu'on connût les dévolus , on me répondit que la simplicité n'alloit pas jusqu'à détruire la cupidité , et que l'intérêt et le désir d'avoir leur enseignoit ce que personne ne pouvoit leur avoir appris ; et ils habitent dans des villages séparés du reste de la province par des rochers presque inaccessibles, et par des remparts de neiges qu'on ne sauroit franchir que dans les chaleurs de l'été, et qui les tiennent assiégés dans leurs maisons la plus grande partie de l'année. Cette historiette et quelques autres de peu d'importance ont diverti la dernière séance des Grands-Jours avant les fêtes de Noël, et tous ces Messieurs qui souhaitoient du repos se disposèrent à passer le lendemain dans les exercices de piété, et ne songèrent plus qu'à s'accuser eux-mêmes et à se punir par la pénitence K

Ce même jour, M. le président reçut bien de la joie de l'heureuse couche de Mme Ribeyre, sa fille. Les soins et les bontés particuUères qu'il a pour ses enfants et l'attachement qu'il témoigne pour sa famille , lui rendent toutes les choses (jui regardent ou sa prospérité ou leur divertissement bien plus sensibles qu'aux autres pères. L'inquiétude qu'il avoit pour elle , la joie qu'il eut lorsqu'il apprit qu'elle étoit délivrée, et particulièrement le soin qu'il avoit eu de faire venir de Paris le renommé Boucher, étoient des marques de sa tendresse. Il eût volontiers ouvert toutes les prisons des Grands-Jours et accordé toutes les grâces qu'on accorde à la naissance des dauphins de France. Mais, parce que la justice ne souffroit pas qu'on brisât les fers des prisonniers et

1. DoDgois donne les lettres de rémission où cette ridicule affaire se trouve relatée. Voy. Appendice, n* XXI.

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qu'on ouvrit les portes des cachots à tant de coupables, il se contenta de donner la liberté à M. le comte d'Apchon, qui est un des principaux seigneurs de la proyince, qu'on accusoit de quelques concussions, et qu'on avoit depuis quelques jours fait conduire dans les prisons. M. Le Péletier, qui avoit eu commission de visiter la haute Auvergne, et qui fouilloit les greffes de toutes les montagnes avec plus d'exactitude qu'on ne sauroit s'imaginer, sur quelques plaintes qu'on lui avoit faites de sa conduite, l'envoya à Clermont sous la conduite d'un exempt, où il eut d'abord la ville pour prison , et protesta partout qu'il n'étoit pas en peine de justifier ses actions; qu'il n'avoit point excédé ses droits, et qu'il avoit ses titres tout prêts pour rendre compte de sa manière d'agir dans ses terres. La liberté qu'il avoit de voir le monde et de se divertir lui faisoit trouver son séjour en cette ville assez agréable. Hais M. Le Peletier ayant écrit qu'il n'étoit pas si innocent qu'il paroissoit, et ayant informé la cour de quelques nouvelles plaintes qu'il avoit reçues contre lui , on le fit arrêter tout à fait , et lui ôtant le pea de liberté qu'il avoit dans la ville, on le mit au nombre des criminels déclarés dans la prison , où , rappelant dans son esprit les idées fâcheuses de quelques années qu'il avoit passées dans la Bastille, il souffroit toutes les peines que son malheur présent et le souvenir du passé lui faisoient sentir, et étoit tourmenté de deux prisons à la fois. Il auroit été j*à la lin des Qrauds-Jours en ml état , si la sollicita-

IP

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gnité ou quelque grand emploi rendent considérables aux provinces. Tout le monde le regardoit comme une personne Ténérable , et la pauvre petite faculté de médecine et de chirurgie de Qermont lui rendoit ses très-humbles hommages. On l'appela par honneur à plusieurs consultations , et M. de Novion le traita toujours avec toute la civilité qu'il croyoit devoir à un homme qui venoit de Paris pour son lervice , et qui quittoit des pratiques qui pouvoient lui être fort importantes. Il fut défrayé de ses voyages, il eut 1800 francs; il remporta plusieurs présents , et tout cela n'empêcha pas qu'il ne se plaignit un peu de son voyage. Mme de Fleury, sœur de M. Talon, qui étoit accouchée depuis un mois , n'eut aucun regret de n'avoir employé qu'une bonne fonme qui passe pour très-habile en son métier, et qui n'est point du tout difficile à contenter.

La fête se passa en dévotion , depuis le matin jusqu'au loir. Toute l'assemblée fut dans l'église des pères de l'Oratoire, où l'on fit ce jour-là une solennité particulière à cause de la dévotion de l'enfant Jésus qu'ils ont établie dans toutes leurs maisons. J'avois été prié d'y prêcher, et je puis dire (pe l'auditoire y fut aussi plein et aussi choisi qu'un auditoire de Paris. Tous les Messieurs des Grands-Jours, toutes les dames de la ville , et tout le monde poli de la province qae la douceur de la compagnie et des divertissements de Qermont ou la nécessité de leurs affaires avoit attiré , s'y trouvèrent. Il fallut haranguer devant les premiers orateurs du parlement , et prêcher la justice à ceux qui la rendent ; il fallut leur prononcer les maximes de l'Évangile avec autant de gravité qu'ils prononcent eux-mêmes leurs arrêts ; faire le juge des juges mêmes, et leur parler de la chaire avec autant d'autorité qu'ils parlent de leur tribunal. Les fttes se passèrent assez tristement à cause des neiges et de la rigueur de la saison. Tout ce qu'on put faire pour ne s'ennuyer pas ces trois ou quatre jours , fut de jouer chez les principaux et de se tenir en conversation auprès d'un bon feu.

Aux premières audiences \ on jugea le procès de Mlle de Beaavesé, qui est, comme j*ai déjà dit, une 011e bien faite, et qui seroit fort agréable si elle n*affectoit pas tant de Tétre. Je crois pourtant que ce n*est pas tant par affectation que par habitude. Son esprit est assez médiocre , et pour peu que les douceurs qu'on lui dit fussent enveloppées, ce n'étoit plus douceurs pour elle. Je vis un homme qui lui faisoit des déclarations d*amour dont elle ne s*apercevoit pas, et qui trouvoit , après avoir bien parlé de sa passion naissante , qu'on étoit malheureux de Taimer, et d'avoir de l'esprit. Je me souviens qu'un soir, après souper, elle nous dit cent ingénuités qu'elle appeloit des malices, et qu'elle donna bien du divertissement à deux ou trois dames qui avoieut de l'esprit et qui l'engageoient à montrer qu'elle n'en avoit pas beaucoup. Ce n'est pas qu'elle ne fût assez agréable en conversation ordinaire, particulièrement lorsqu'elle débitoit son discours sur la maison de Savoie et sur Mme la Comtesse. Elle étoit fille d'un gentilhonmie de Provence, qui, s'étant allié avec une personne qui n'étoit pas de sa qualité, et ayant fort mal conduit ses affaires, avoit réduit sa maison à un état assez misérable. Il s'agissoit de rentrer dans un bien engagé , et de soutenir quelques arrêts contre lesquels on s'étoit pourvu en vertu de requête civile. Les avocats tinrent plusieurs audiences, et leurs plaidoyers étoient si embarrassés dans des formalités de droit, et chargés d'un si grand nombre de procédures, qu'après avoir ouï leurs discours , je ne fus pas plus instruit qu'auparavant du droit des parties, ni du fait même de la cause. Comme je me plaignois de mon peu d'intelligence devant quelques-uns des juges, ils me consolèrent en m'assurant qu'ils n'y avoient rien compris eux-mêmes. Aussi l'affaire fut appointée au grand regret de tout le monde , qui étoit persuadé ou qui vouloit l'être du bon droit de la demoiselle. Elle avoit prié

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