De Tannée
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toutes les dames et tous ses amis d*assister au jugement de son procès , et se confiant en la civilité que lui faisoient parottre ses juges , elle prenoit leur bonté pour leur justice, ;t croyoit que l'amitié qu'ils lui témoignoient dans leurs naisons les suivoit jusque dans l'audience ; et ne faisant en mx aucune différence des juges et des amis , elle tenoit le nain de sa cause très-assuré. Cette confiance qu'elle avoit aisoit qu'elle se récrioit à tous moments dans l'audience x>ntre l'avocat de sa partie, à qui elle donna même un dénenti sur quelque chose qu'il avançoit. Mais elle en fut bien )ayée, parce que l'avocat insistant sur les droits de curat«ir qu'elle donnoit à quelqu'un dans la cause , il redit malicieusement deux ou trois fois qu'on imposoit à la cour et qu'on lui représentoit un curateur; mais qu'après avoir bien cherché, il n'avoit point trouvé de mineur dan^la cause, &isant souvenir Mlle de Beauvesé qu'elle étoit plus âgée qu'elle ne pensoit ; ce qui fit rire toute l'assemblée. Tous les juges avoient fait si bon accueil à cette fille qu'elle n'avoit pas cru qu*on dût hésiter aux opinions. Cependant l'affaire fat appointée , parce que les juges n'avoient pas assez compris tout l'embarras de ce procès. Quelques personnes de h ville attribuoient cela à quelque raison politique; quoi qu'il en soit, elle eut sujet d'être satisfaite de M. Talon, qui conclut pour elle après plusieurs détours. Il est vrai qu'elle lui avoit fait la cour assez régulièrement ; ce qui iîoit donné occasion de faire cette chanson :
Or , nous dites la Bauve * , Ètes-vous sans amour ?
Est-ce que l'on se sauve De Messieurs des Grands-Jours ?
R. Mon cœur, je vous le jure, N'aime rien dans Cfermon, Et c'est une imposture De parler de Talon.
1- C'est ainsi que Tappeloit Mme la Comtesse. {Noie de Fléchier.)
SIf MÉMOIRES DE FLÉCfflER
Quoi ! de It maréchale * Avez-TOQS tant de peur ? Et sans cette rivale Auroit-il votre ccenr?
il. Je n'ai fait la coquette Qa'à cause du procès; Et mon affaire faite, Adien pour tout jamais.
Après ces petites affaires, on examina les informations frites contre M. le baron de Sénégas', dont le procès embarrassa fort Messieurs des Grands-Jours, tant à cause du grand nombre des accusations que de Tadresse de Taccusé, qui se défendoit avec beaucoup d'esprit et de fermeté. On Taccusoit d'avoir fait élire des échevins , en quelques endroits, de son autorité privée, et d'avoir fait en leur nom plusieurs levées et plusieurs exactions à main armée , levant des gens de pied et de cheval, et faisant payer ses concussions préférablement aux deniers royaux; d'avoir empêché la levée des tailles par ses violences, et troublé Tordre des payements dans des lieux où U avoit du pouvoir; d'avoir fait plusieurs exactions et impositions particulières sur des communautés; d'avoir imposé des redevances, soit en argent, soit en autres présents dans quelques villages; établi un poids pour en tirer un denier pour livre, et fait plusieurs autres choses qui ne peuvent point l'excuser d'oppression et de tj rannie. La seconde partie de ses accusations regardoit la religion , et on le chargeoit d'avoir enlevé une bannière, d'avoir démoli une chapelle consacrée à la Vierge, et d'en avoir employé les matériaux aux fortiûcations d'une de ses maisons. On le recherchoit encore sur ce qu'il avoit fait lever les dîmes d'un prieur dans une de ses terres, et d'avoir fait défense à ses sujets de les prendre à ferme, afin de s'en rendre le maître. La troisième partie contenoit les
1 . Nouvelle allusion aux amours de Talon et de la maréchale de L'HôpiuI. 5 . Audience du 7 janvier 1 666. On trouvera à V Appendice, n* XXII , l'eitrail ilM Jt^nri^âflhti^s relatif i cette affaire.
SUR LES GRJlNDS-JOimS DE 1665. 2il
accusations de deux ou trois assassinats , de quelques emprisonnements injustes, et de plusieurs rançons tirées par une violence extraordinaire, de beaucoup d'usurpations, de plusieurs corvées exigées sans justice, exécutées par contrainte. Ce qui faisoit le plus d'horreur, étoit une espèce d'inhumanité qui méritoit une punition exemplaire, et qui marquoit une âme bien cruelle et bien tyrannique. Il avoit eu quelque sujet de plainte contre un homme qui étoit son justiciable, et comme il étoit de son naturel incapable de souffrir et fort emporté dans sa vengeance , il le fit prendre et lui voulut choisir lui-même sa prison , et le renferma dans une armoire fort humide où il ne pouvoit se tenir de* bout ni assis, et où il recevoit un peu de nourriture pour rendre son tourment plus long; de sorte qu'ayant passé quelques mois dans un si terrible cachot , et ne respirant qu'un peu d'air corrompu , il fut réduit à l'extrémité ; ce qui fit qu'on le retira demi-mort et tout à fait méconnoissable. Son visage n'avoit presque aucune forme, et ses habits étoient couverts d'une mousse que l'humidité et la corruption du lieu avoient attachée. G'étoit là l'information qui paroissoit la mieux prouvée, et sur laquelle on pouvoit établir plus de créance pour toutes les autres.
L'accusé se défendoit en habile homme, et bien qu'il parût très-méchant et très-artificieux, il embarrassoit pourtant tous les juges. Sa première défense consistoit en reproches contre tous les témoins, qu'il montroit avoir été prévenus de crimes et condamnés par justice, ou intéressés avec ses parties. Pour toutes les conclusions, il trouvoit des biais fort adroits pour s'en décharger, et faisoit voir que toutes ces exactions qu'on lui imputoit étoient des droits et des redevances dont il avoit des titres fort anciens, et fondés sardes possessions immémoriales; pour les sacrilèges, il se défendoit par plusieurs actes des habitants des lieux , et par le silence de M. l'évêque de Vabres et du prieur de Plaisance, qui auroient sans doute dressé leurs plaintes, s'il
eût démoli des chapelles, persécuté des prêtres, et usurpé les biens de TÉglise; pour les assassinats, il produisoit des pièces de justiflcation qui paroissoient assez précises, et se •défendoit de ses cruautés sur la nécessité qu*il y avoit de se servir d'un premier droit de sa maison pour emprisonner les criminels ; que le cachot dont on parloit n'étoit ni si étroit ni si horrible qu'on le dépeint; qu'il avoit puni un criminel et qu'il y avoit observé toutes les formalités de justice. Quelques raisons qu'il alléguât, tout le monde croyoit qu'il seroit condamné à mort. Mais les juges furent partagés. De treize qu'ils étoient, il y en eut sept qui opinèrent à lui faire couper le col, et six qui le condamnèrent à une grosse amende , au rasement des fortifications de ses maisons, à la confiscation de tous ses biens , et au bannissement perpétuel. Ainsi il passa à fleur de corde, et fut sauvé par je ne sais quel hasard qui domine dans les jugements. M. le président , qui croyoit qu'il falloit soutenir la réputation des Grands-Jours par l'abattement de quelques têtes orgueilleuses, avoit de sévères intentions pour ce criminel que la Chambre de justice avoit renvoyé à Clermont; mais certaines considérations de justice mêlées de politique portèrent les autres à le laisser vivre malheureux ; ils jugèrent que les preuves n'étoient pas tout à fait convaincantes, et qu'il ne falloit point donner tant de sujets aux bruits qui couroient à Paris de leur sévérité cruelle, dont on faisoit des contes fort extravagants. Bien des gens qui s'étoient préparés au spectacle , furent obligés de mortifier leur curiosité , et la plupart des messieurs de ce pays blâmèrent la douceur de la cour d'avoir épargné un gentilhomme étranger qui avoit fait assez de crimes pour justifier ceux de leur province.
M. de La Mothe-Tintry S qui fut jugé le lendemain, lit
1. Gilbert de Tintry, écuyer, sieur de La Mothe, fut condamné aux galères pour trois ans. {Journal de Dongoit, à la date du 8 janvier 16^.) « Il est assez extraordinaire , ajoute Dongois . qu'un gentilhomme fût condamné
encore connottre que la cour ne vouloit plus la mort du pécheur, et que la justice étoit apaisée par la première victime qu'elle avoit immolée à son arrivée. Ce n'est pas que son arrêt ne fût bien sanglant, mais il ne fut point mortel. C'est un gentilhomme qui ne manque pas de cœur, mais qui n'a point du tout de bien et à qui rien ne pouvoit donner de la vanité. L'honneur qu'il avoit de porter l'épée, le titre de noble qui a été depuis longtemps un titre d'impunité pour les criminels , sembla lui donner droit de faire quelques violences comme les autres , et n'ayant pas grand éclat de sa fortune, il crut ne pouvoir prouver sa noblesse que par quelque crime. Il en trouva plusieurs occasions qu'il ne laissa point échapper; mais il se signala par une action très-violente qui fit qu'on l'arrêta des premiers, et qui peut-être auroit été punie exemplairement , s'il eût été en état de faire un exemple éclatant. Il avoit voulu obliger un paysan d'aller faucher son pré et de lui donner quelques journées, et l'avoit menacé, s'il refusoit, de le maltraiter. Cet homme, ou indigné des menaces ou de la hauteur avec laquelle on exigeoit son travail , ou désespérant de pouvoir tirer le prix de sa peiiie, s'obstina à ne le point servir, et peut-être même répondit-il à ses paroles menaçantes. Quoi qu'il en soit, La Mothe l'ayant un jour trouvé endormi sous un arbre, lui tira un coup de pistolet, et voyant qu'il ne l'avoit point tué, lui donna plusieurs coups d'épée et le réduisit à l'extrémité. Il crut bien qu'on ne laisseroit pas son crime impuni , et il avoit déjà pris la fuite ; mais le prévôt lui fit prendre le chemin de Clermont et le conduisit en lieu de sûreté. Il fut condamné à une amende qu'on sait bien qu'il ne sauroit payer, et à trois ans de galères. Je ne sais si la mort ne lui auroit pas été plus douce que cette vie
aux galères; mais celui-ci avoit fait des actions fort indignes d'un gentilhomme ; car il avoit donné un coup de fusil à un paysan qui étoit endormi en un pré : il avoit abattu la main à un autre et tué les poulets d'Inde d'un autre, i»
Si 4 MEMOIRES DE FLËCHIER
de forçat qu'il doit mener, et s*il n*auroit pas mieux aimé mourir à Clermont que d'aller ramer à Toulon ou à MarseiUe, tant il est fâcheux à un homme noble d*étre exposé aux injures et aux traitements qu'on fait aux plus malh^reux d'entre les hommes, et d'être enchaîné comme un esclave. En eflfet, on trouva que la douceur dont on usoit envers lui étoit bien cruelle. Aussi plusieurs personnes de qualité s'employèrent pour lui , et l'on avoit trois moyens de le délivrer : le premier étoit de prier M. l'archevêque de Lyon de demander son élargissement , et de se servir en sa faveur du droit qu'il a de donner la liberté à un forçat, toutes les fois que la chaîne passe ^ ; le second étoit de le faire demander à son capitaine par le vice-amiral, qui en devoit être sollicité par ses amis et par ses parents; et si ces deux moyens étoieht inutiles , on avoit résolu de lui fournir par charité cinq ou six cents livres de pension pour mettre quelque misérable à sa place. Mais sa plus grande peine étoit d'être traîné jusqu'en Provence, et il ne pouvoit, sans un déplaisir mortel, passer par des villages qui étoient dans la route oii il avoit des ennemis tout prêts à insulter à son malheur, et à lui rendre peut-être tous les affronts qu'il leur avoit faits autrefois. Pour éviter ce mépris qui lui étoit plus sensible que ses liens, il fit présenter requête pour faire changer son arrêt, sur ce qu'en plusieurs années de service , il avoit été blessé plusieurs fois et réduit heureusement à ne pouvoir plus servir dans les galères ; il re-
1. Le clergé avait dans plusieurs villes des droits analogues : Tévèqne d'Orléans délivrait un prisonnier le jour de son entrée dans cette viUe. L*abbé de Saint -Claude pouvait accorder des lettres de rémission pour crime capital , comme le prouve une charte de Philippe le Bon , duc de Bourgogne, en date du 9 mars 1436. Enfin le chapitre de Rouen avait le privilège de délivrer le jour de TAscension un condamné à mort. C'était ce qu'on appelait privilège de la fierté , parce que le meurtrier devait lever et porter sur ses épaules la fierté (feretrum) ou châsse de Saint-Romain, archevêque de Rouen , auquel on prétendait que Dagobert avait accordé pour la première fois le droit de délivrer un prisonnier. Voy. V Histoire du privilège de Saint-Romain, par A. Floquet. Rouen, 1833, 2 vol. in-S.
SUR LES GRAKDS-JOURS DE 1665. 2i5
présenta qu'il ne lui restoit que peu de forces, qu'il einploieroit pourtant le reste de ses jours au service du roi; qu'il éloit bien aise que ses blessures passées lui donnassent occasion de mieux servir et d'en recevoir de nouvelles. La décision de son sort dépend de quelques médecins qui <mt commission de le visiter. D est vrai qu'il a bien expié ses fautes, ayant passé trois mois dans le cachot, réduit à prendre le pain du roi et à soufirir toutes les incommodités de la prison.
n y eut au même temps quelques misérables qui furent aussi condamnés à la même peine et qui n'attendoient que la chaîne pour être conduits au port de Toulon, selon les ordres qu'on avoit reçus de considérer que le roi avoit besoin de rameurs, dans le dessein qu'il avoit de faire une flotte considérable. Parmi ces malheureux, il s'en trouva un qui s'étoit imaginé que si quelque fille le demandoit pour l'épouser, il seroit sauvé, croyant de bonne foi que c'étoit un ordre inviolable dans la justice, et que toute la rigueur des lois n'aUoit pas jusqu'à frustrer le dessein de deux personnes qui se recherchoient; qu'un homme qui pouvoit être aimé ne devoit point être puni , et qu'une chaîne valoit bien Tautre; il en parla à quelques dames charitables qui prenoient le soin de visiter les prisons; leur proposa que sa rançon était entre leurs mains , qu'il ne falloit que lui chercher une fille, eût-elle commis quelque faute en sa vie; qu'ils se pardonneroient tous deux et feroient un fort agréable ménage ; qu'elles feroient deux charités , l'une de lui donner une femme, et l'autre de le tirer de sa misère ; qu'enfin eUes délivreroient peut-être quelque pauvre abandonnée , auroient la consolation d'avoir secouru deux misérables et d'avoir beaucoup mérité devant Dieu. Il leur persuada si bien ce qu'il disoit , et leur parla si afQrmativement , qu'elles eurent la bonté de lui chercher ce qu'il demandoit. Il ne fut pas difficile de lui trouver, en ce pays , une fille qui fût tombée en quelque faute, et l'on n'eut
2i6 MÉMOIRES DE FLËGHIER
point de peine à la faire consentir d'épouser un homme quelque criminel qu'il fût. Les paroles furent données de part et d'autre ; on leur fit même Jt charité de l&m iooner du linge blanc et de les rendre un peu {Nrqjirei poiDr les obliger à s'aimer et à se secourir l'un l'autre. On maoakfile au prisonnier, qui la trouva fort à son gré, et témoigBft qu'il s'estimmt heureux de cette rencontre qui M doimoit occasion de sortir de ses fers , et d'entrer dans les siens; qu'il étoit plus son prisonnier qu'il n'étoit prisonnier àm Grands-Jours; et que si le destin vouloit qu'on rompit sa chaîne, il ne pouvoit le faire par une main plus agréable; qu'il l'aimeroit toujours non-seulement conune son épouse, mais encore comme sa bienfaitrice , et que rien ne seroit capable de troubler un amour soutenu par tant d'indmation naturelle et par tant de reconnoissance. Ce pauvre homme perdit ainsi sa liberté , voulant la sauver, et devint esclave de celle qu'il regardoit comme sa libératrice. La fille ne manqua point de civilité, et répondit fort honnêtement qu'elle étoit ravie de contribuer à son élargissement et à sa satisfaction; qu'elle lui avoit de l'obligation de la souhaiter comme son épouse; que bien qu'elle eût sujet de se défier des hommes et de les prendre pour des imposteurs, elle vouloit bien l'estimer sincère; qu'elle espéroit q\i'ils vivroient fort bien et qu'ils ne s'amuseroient point à se reprocher leur vie passée; que pour elle, elle ne prétendoit
déjà bien avancée , lorsque les dames qui la traitoient , la proposèrent à Mme Talon, qui étoit le conseil de toutes les personnes charitables, et qui donnoit ses ordres seuverainemient. Elle répondit qu'elle craignoit bien que la chose ne manquât dans son principe et que la loi ne fût point écrite. En efiet, elle s*en informa, et M. son fils lui ayant répondu qu'il n*aTOit jamais ouï parler de cette permutation de peine, et que le roi avoit besoin de cet homme-lk , toute la négociation fut rompue , et cet amant soupira très-amèrement, et pour avoir perdu sa maîtresse , et beaucoup plus pour avoir perdu l'espérance de sa liberté ^
Un gentilhomme du Lyonnois ayant ouï faire cette historiette par une des dames qui avoient été les entremetteuses de cette action de piété qu'elles avoient eu intention de faire , nous raconta qu'il étoit arrivé, depuis trois ou quatre mois, à Lyon, une chose assez singulière. Une fille qui avoit de l'esprit, du cœur et de la beauté, avoit été ou assez malheureuse ou assez méchante pour faire une action indigne
1. L*usage dont il est ici question avait existé dans plusieurs pro- Tinces. On en trouve la preuve dans la chronique intitulée Journal i^un bourgeùit de Paris tout Charlet VI et Charles VII. On y lit à la date du 10 mai 1430, ■ qu'on mena onze hommes es halles de Paris pour y être décapités, et qu'on coupa la tête à dix. Le onzième étoit un très-bel jeune fils d'environ vingt- quatre ans; il fut dépouillé et prêt pour bander les yeux , quand une jeune fille , née des halles , le vint hardiment demander, et tant fit par son bon pourchas, qu'il fut ramené au Châtelet, et depuis furent épousés ensemble. i> En Auvergne, Tusage était confirmé par la loi. On lit, en effet, dans Le Masuer en françoys selon la coutume du hault et bas pays d* Auvergne , imprimé à Lyon par Claude Davost, l'an 1505, fol. Ixix : « En plusieurs lieux et pays est de coustome que, si une femme à marier , et mesmement si elle est pucel, et requiert ung homme à mary qui est condempné à morir et est mené au gibet , len le deslivre à la dicte femme; elle lui sauvera sa vie. Mais cella est contre le droit commun. — Dans le Mazuer latin , titre de pœnis , n*" 17 , on lit ég^ement : « Item in aliquibus partibus servatur quod si puella il- « lam qui condemnatus ducitur ad patibulum requirat ut cum eo matrimo- « nialiter copuletur quod traditur ei : et isto modo ille evadit mortem , « quod est contra l. commissum. » c. de adulte, l. si ex causa S Papinianus, ft. demino. 1. j. ^finalidequesti. fol. cxiij, V. de l'édition de Lyon. 1536; p. 349 de Tédition de 1577.
Si 8 MÉMOIRES BE FLfiCHIER
de toutes ses bonnes qualités. La Justice, qui a un bandeau sur les yeux, ne se laisse point éblouir à tout cet édat extérieur, et la condamna à mort. Celui qui devoit être rexécoteur du supplice devint l'adorateur de sa beauté, et ouUiant cette cruauté que Texercice de punir et l'habitude au sang et à la mort inspire à ces sortes de gens, résolut de lui déclarer qu'il avoit de la tendresse pour elle, et se persuada qu'il seroit aimé pour le moins par intérêt ; et qu'une personne ne pouvoit pas refuser son cœur à celui qui lui conservoit la vie , car il avoit le droit de la sauver, s'il l'eût épousée, n ne manqua pas de lui faire connottre sa passion , de la conjurer de vouloir vivre , et de lui représenter qu'il avoit un moyen de la délivrer, et que si elle se sentoit capable de pouvoir l'aimer, il étoit tout résolu de la demander aux juges, et de lui donner son cœur et sa foi; qu'il ne falloit point qu'une honte imaginaire la retint, qu'il étoit doux de se racheter de la mort, à quelque prix que ce fût, et qu*il étoit un moindre déshonneur d'épouser celai qui fait mourir les criminels que de mourir comme criminelle. Elle écouta sa déclaration avec bien de la confusion, et prenant la parole à son tour : « Je serois morte assez heureuse , lui dit-elle, si tu ne m'eusses proposé un si lâche moyen pour ne mourir pas, et je ne trouve point de plus grand malheur en mon supplice que le malheur de t'avoir fait pitié , et de m'étre attiré une déclaration qui me doit
»ndition; qu'elle s'étoit rendue coupable de sa mort, qu*il f avoit de l'orgueil, et non pas de la générosité , dans cette idiony et qu'elle eût été bien plus généreuse et plus chréienne en se réduisant à faire une alliance et à mener une rie nn peu méprisable devant les hommes, qu'en souffrant x>iistamment une mort ignominieuse, et qu'elle avoit eu tort de refuser le temps d'expier ses fautes par la pénitence. Mais on répondit à cela que, l'honneur étant aussi considérable que la vie, elle avoit droit de choisir ou la mort ou le léshonneur; que sa vie n'étoit plus à elle depuis qu'on lui ivoit prononcé son arrêt ; qu'elle étoit entre les mains de la justice , et qu'il dépendoit d'elle de ne recevoir aucune Srftce , et de vouloir expier par sa mort ses fautes passées. Le jugement de M. de Beaufort de Canillac occupa la Chambre quelques jours après \ et partagea les voix de ses juges sur une partie de son arrêt. Ce gentilhomme est de la maison des Canillac, ce qui donne bonne opinion.de sa noblesse, mais non pas beaucoup de sa conduite, y ayant cm dérèglement universel dans toute cette famille. Il étoit iGCusé de quelques exactions violentes et d'une action qui tenoit un peu de l'assassinat. Il étoit allé dans un village où le faisoit quelque assemblée ou de fête ou de marché, et se promenant par les rues , peut-être au sortir de quelque débauche, et voyant un gentilhomme à une fenêtre, il dit ([uelques paroles de raillerie qui le piquèrent , et l'obligèrent de répondre aussi de son côté assez désobligeamment. Comme il est aisé de s'engager en ces sortes de contestations, ils en vinrent aux injures et bientôt à l'emportement. Beaufort, transporté de colère, entra dans la maison accompagné de quelques-uns de ses amis et de ses compagnons de débauche , et attaqua l'autre , qui se défendit fort vigoureusement et parut fort homme de cœur. Mais il fut accablé par le nombre et tué sur la place. Quoique l'action
1. Jacques de Beaufort-Canillac Ait condamné à avoir la tête tranchée, le 13 janrier 1666. {Journal de Dongois^ fol. 199.)
fût fort noire , il ne laissa pas de se trouver à rentrée de Messieurs des Grands-Jours avec MM. de La Mothe de Canillac et de Pont-du-Château , et Ton dit même qu'il étoit couché dans la même maison , lorsque le premier fut arrêté, d'où Ton peut croire qu'il se retira avec beaucoup de précipitation. 11 a été condamné par contumace à une amende de 25 000 livres, qui excède presque tout son bien, et à avoir le col coupé. Les voix furent partagées pour le rasement de ses maisons. De quinze juges, il y en eut huit qui furent d'avis qu'on procédât à la démolition sans attendre le temps de l'ordonnance ; il y en eut sept qui opinèrent à lui donner les cinq ans de la contumace. Ce fut la seconde fois que ce partage arriva ; ce qui paroissoit fâcheux et faisoit soupçonner de la division dans la compagnie, et montroit au moins quelque relâchement dans la justice.
11 en parut bien davantage dans le jugement de l'affaire de M. le comte de Canillac de Pont-du-Château*, qui, dans l'esprit de tout le monde, passoit pour le plus criminel de la province, et que la plupart de ceux qui savoient les choses eussent voulu voir à la place de M. le vicomte de La Mothe. La vanité que lui donne sa maison , étant des plus considérables d'Auvergne, le mauvais exemple qu'il a reçu de ses parents , ayant eu un père fort emporté , l'autorité qu'il tire de sa charge de sénéchal de Clermont , et la confiance qu'il avoit à cause de ses alliances avec M. le président de Novion et les Ribeyre , qui sont assez puissants par leurs richesses , lui avoient fait tout oser et tout entreprendre avec espérance d'impunité. Il épousa la flUe la plus agréable et la plus belle de ce pays, à qui la nature avoit donné beaucoup de grâce extérieure , soutenue d'un beau feu et d'un enjouement réglé , qui la faisoient passer pour
1. Le 15 janvier J6C6, messire GuiUaume de Beaufort-CaniUac, marquis du Pont-du-Château, sénéchal de Clermont, fut admonesté et condamné en huit cents livres parisis d'aumône applicables à l'hôpital général de Clermont, etc. {Journal de Dongois.) Voy. Appendice, n* XXHI.
SUR LES GRANDS-JOURS DE iG65. 221
la merveille de la province *. Tout ce qu'il y avoit de galanterie s'adressoit à elle , et elle ne laissoit aux autres dames de Clermont que des cœurs qui n'osoient pas prétendre à lui pouvoir plaire. M. de Chandenier* lui fit longtemps la cour à grands frais, et n'épargna rien pour la divertir et pour satisfaire sa gaieté. Les principaux de la province venoient lui rendre leurs hommages et soupirer pour elle cinq ou six mois de Vannée ; et cette beauté si vive et si animée charmoit tout le monde et par ses yeux et par son esprit. Entre tous ceux qui la recherchèrent , M. de Pont-du-Château fut le plus heureux, et s'il ne contenta pas tout à fait sa raison, il flatta son ambition , et la fit résoudre à être moins heureuse fenmie pour être comtesse. Les parents l'avantagèrent par-dessus ses autres sœurs, en faveur de la qualité du mari , qui , croyant leur faire grâce de les allier à sa famille, la leur faisoit de temps en temps payer assez chèrement. Lorsqu'il avoit besoin d'argent, il menaçoit de tuer son beau-père, et maltraitoit si fort Mme sa femme, qu'il faOoit, pour apaiser le courroux de l'un et pour soulager la misère de l'autre , lui accorder ce qu'il demandoit. Le chagrin continuel et l'embarras de son domestique ont tellement changé cette belle , qu'on n'y reconnolt plus aucun reste ni de cet agrément extérieur, ni de cette agréable vivacité qui la faisoient aimer de tout le monde. Comme le comte étoit adonné à toute sorte de débauche et n'avoit pas pour elle toute l'estime qu'elle eût souhaitée , elle tomba dans un abattement qui changea tous les traits de son visage et supprima toute sa belle humeur. La solitude qu'elle affecta et la vie rustique qu'elle alla mener dans une de ses terres , achetèrent de la rendre méconnoissable , et un accident qu'elle «^imagina, peut-être avec quelque raison, lui être arrivé
1. MicbeUe Ribeyre, fille d'Antoine Ribeyre et de Marguerite Fayet. Voy. appendice , n* IX.
2. François de Rochechouart , marquis de Chandenier, nommé capitaine ^^ gardes du corps eu 1642 , disgracié en 1651 , mort en 1696.
222 MÉMOIRES D£ FLËCHIER
par les infidélités de son mari, faillit à la faire mourir. Le mal et les remèdes violents qu'il lui avoit donnés Font réduite à de grandes foiblesses de corps et d'esprit, et celle qui donnoit de l'amour à tous les hommes raisonnables et de la jalousie à toutes les dames , ne donne plus que de la pitié aux uns et aux autres. Elle se plaint de je ne sais quels vents renfermés dans son estomac, qui sortent à tous moments avec élans, et qui , entrecoupant ses discours, foot croire à ceux qui ne savent pas son incommodité, qu'elle est sur le point d'entrer en convulsion; ce qui fait une assez triste figure dans la conversation. Ceux qui savent l'ambition qu'elle avoit de plaire à tout le monde et d'être cajolée , disent qu'elle mettoit tout son bonheur à voir une foule d'amants auprès d'elle; qu'elle comptoit avec plaisir tous les cœurs qu'elle avoit enflanmiés , et s'étudioit à faire remarquer avec adresse le nombre de ses conquêtes , et que, pour flatter sa vanité, elle ne savoit pas trop la bienséance, recevant avec beaucoup de douceur et ceux qui lui pouvoient toucher le cœur, et ceux qui ne faisoient que grossir sa cour. Ce n'est pas que la médisance ait eu sujet de décrier sa conduite , et qu'on Tait jamais accusée que d'ambition et d'amour-propre. Cette bonne opinion qu'elle avoit d'elle-même et de ceux qui l'aimoient lui a fait trouver la retraite de ses adorateurs et la perte de sa beauté si insupportables, qu'elle en est inconsolable, toutes les fois qu'elle y pense; elle cherche la conversation des personnes âgées , parce qu'elle croit que les jeunes gens ne l'estiment plus, et tient des discours fort tendres à son petit chien sur ce qu'il est le seul qui la flatte et qui la caresse. On l'a vue quelquefois devant son miroir se plaindre , et dire en pleurant : Qu'est devenue cette Michon qui gagnoit les cœurs et qui attiroit tous les villages par où elle passoit , et faisoit dire aux personnes qui ne savent flatter, et qui sont plus sincères que celles qui vivent dans les villes, qu'elle emportoit le prix sur toutes les autres? Ainsi, ne trouvant en elle aucun sujet de vanité
présente, elle se flatte sur le passé, et, pleurant ce qu'elle est, elle se console sur ce qu'elle étoit il y a quelques années. H est vrai qu'elle avoît eu cette passion de parottre béUe dès son enfance, et que sa mère, qui étoit fort sage et fort modeste , et qui vouloit corriger cette humeur altière , choisissoit quelquefois son temps, et disoit en bonne compagnie, que toutes ses filles étoient assez belles, et que la seule Hichon ne Tétoit pas ; qu'il est vrai qu'elle avoit quelque apparence assez agréable et le teint du visage assez blanc, mais que la couleur du reste du corps étoit bien dif- Krente.U n'y avoit que ce moyen d'arrêter cette fille orgueilleuse, qui méprisoit jusqu'à sa mère. Il y a quelque temps qu'elle se rend justice et qu'elle est désabusée de cette foible passion , et lorsqu'on lui dit, pour la consoler, qu'elle n'a pas perdu ses agréments, elle répond que, si cela étoit, M. de Ghandenier seroit encore en Auvergne , et que pluùesars autres n'auroient pas quitté la province. Mais elle a assez expié ses fautes passées depuis qu'elle a épousé ce gmtilhomme , qui , dans la prison même , l'a maltraitée , lorsqu'elle le visitoit, et a écrit des lettres fort injurieuses, lorsqu'elle étoit empressée à solliciter ses juges pour lui. KDe avoit accoutumé de dire que le ciel avoit fait leur mariage, et que c'étoit la Providence qui avoit voulu les rendre hmireux , qui les avoit faits tous deux agréables , puisque M. le comte n'eût su aimer une femme qui n'eût été belle , comme elle n'eût su aimer un homme qui n'eût été beau. Ole eût beaucoup mieux fait de le souhaiter bon.
Pour revenir donc à son histoire, il faut remarquer que le rang qu'il tient en qualité de sénéchal , l'obligea de porter la parole à Messieurs des Grands-Jours à la tête de la Qoblesse de la province, dont il s'acquitta cavahèrement , mâant pourtant le soleil et la lune et tous les astres dans $a harangue. Il eut beaucoup de hardiesse ou beaucoup de confiance, et voulut malheureusement en donner aux autres, car il avoit prié plusieurs gentilshommes de l'accom-
±±k XÉMOUIES DE FLËCHICR
pagner, et les aToit attirés à Clermont , pour assister à la cérémonie de Teotrée de la justice, entre lesquels furent M. le vicomte de La Mothe, qui eut le col coupé, et MM. du Palais et Beaufort-Canillac, qui se sauvèrent heureusement, et qui ont depuis été effigies*, si bien qu*il peut dire qu'il est la cause de la mort de Tun, et qu*il a bien exposé les autres. Pour lui , il ût quelques jours semblant de se retirer, et revint après à Clermont, où Ton dit qu*on résolut d*abord qu'il se remettroit de lui-même dans les prisons, et qu'après on trouva plus à propos de le faire arrêter dans les formes. Ce qui fut fait. Il étoit accusé de plusieurs crimes , dont tout le monde est persuadé qu*il est coupable, et dont personne n'a voulu le convaincre. Une infinité de témoins qu'on a ouïs semblent n'être venus que pour le justifier. On l'accusoit d'avoir tué le baron d'Anglar en duel, et la chose est constante dans le pays , mais on n*a su en trouver des preuves; d'avoir fait de terribles vexations dans ses terres, mais tous ses justiciables se louoient de lui, dès qu'ils étoient devant les juges; on lui imputoit d'avoir exigé des corvées, mais ses sujets disoient qu'il avoit été trop modeste sur ce point , et qu'ils lui en dévoient bien davantage , pour reconnoltre les bons oflices qu'il leur rendoit continuellement. Enfin, on étoit obligé de conclure, sur les dépositions, ou qu'il étoit bien servi ou qu'il étoit bien innocent. Il se trouvoit pourtant des parties contre lui. Celui qui le poursuivoit avec plus de chaleur étoit un conseiller de la cour des aides de Clermont, nommé Chardon*, qui s' étoit obstiné à pousser son ressentiment, et qui s'étant jeté plusieurs fois aux pieds du roi et lui ayant présenté divers placets, sans se rebuter des longueurs ni des mépris que certaines personnes faisoient de lui, avoit été la principale cause de la tenue des Grands- Jours. La cause de cette poursuite opiniâtre étoit