Voy. page
s*est fait craindre sans se faire haïr. Toute la haine de ce règlement qu*on a fait pour les affaires ecclésiastiques dont le clergé a fait des plaintes si publiques et si amères, est tombée sur lui ; mais il y a apparence qu'il s*en démêlera bien , et qu'après que ces messieurs les prélats auront donné au roi trois ou quatre millions qu'il leur demande , on aura assez bonne composition pour cet arrêt. Quoi qu'il en soit, il a fait de très-belles actions pendant les Grands-Jours, et c'est un excellent génie. »
Cependant le temps de la retraite approchoit , et tout le monde s'étoit rendu chez soi. Nous réprimes le chemin du canal en parlant des galanteries de M. de BariUon, des expéditions de M. Le Peletier et des actions mémorables de M. Nau. G'étoit lui qui chantoit avec plus d'emphase les chansons bachiques , qui dansoit la bourrée avec plus d'impétuosité, et qui portoit plus haut l'autorité de la justice. Il interrogea M. de Montvallat, et faillit à lui faire tourner la cervelle, et à le jeter dans le désespoir; il interrogea le vicomte de Beaune sur une chose très-légère , et le menaça d'abord de la question. Il l'épouvanta si fort qu'il n'en est revenu que bien longtemps après. Dans une querelle entre les laquais et les soldats, il voulut mettre en prison le lieutenant criminel qui étoit venu mettre le holà de la part de M. de Novion ;. il menaça l'intendant qui voulut se mêler de l'affaire , protestant qu'il n'avoit plus d'autorité devant les Grands-Jours, et faisant entendre à M. de Novion même, qui n'approuvoit pas toutes ces promptitudes , qu'il n'avoit pas plus de pouvoir que lui dans la Chambre. Enfin , on faisoit peur de M. Nau aux petits enfants; il avoit eu le soin de régler la police et il avoit eu l'industrie de manger beaucoup de perdrix à très-bon marché. Il dressa tous les grands arrêts, il réforma les poids et les mesures, sous l'autorité de Mme Talon , et fit tout ce que le plus fier lieutenant criminel eût su faire. Il ne parla doucement qu'à son maître à danser; il grondoit tous les solliciteurs, et, lorsqu'il étoit en
conversation , il tournoit tout en termes de chicane, et parloit en procureur, non pas en conseiller. Le souvenir de toutes ces discussions nous fit rire jusqu'à ce que nous nous séparâmes , après nous être promis de l'amitié l'un à l'autre. Nous partîmes le lendemain, et nous arrivâmes enfin à Paris avec beaucoup de joie, sans qu'il nous arrivât par le chemin aucune aventure considérable K
1 . Les commissaires partirent de Clermont le 4 février 1666 , et arrivèrent à Paris le 12.
FIN DES liÉMOIRES DE FLÉCmER.
La plupart des pièces publiées dans cet appendice sont tirées du journal manuscrit de Dongois , conservé aux archives de l'Empire ( section judiciaire U , 1 30 ). Il porte pour titre : Journal des Grands-Jours tenus à Clermont en Auvergne , depuis le 26 sep^ kmbre IQ^bjusques au dernier janvier 1666. C'est une copie du temps; mais en tète du manuscrit, on lit ces mots écrits de la main de Dongois : Tay fait ce recueil en 1666, au retour des Grand$>^ours. M. Taillandier, conseiller à la cour de cassation , a signalé l'importance de ce manuscrit dans un article de YAtfien^mm français , sur l'authenticité des mémoires de Fléchier. Je profite de l'occasion pour remercier ce savant de la complaisance avec laquelle il a mis à ma disposition les notes et documents qu'il avait recueillis sur les Grands-Jours de Clermont.
(Voy.p. 1,&1 et 71.)
Les Grands-Jours étaient des assises extraordinaires que des commissaires désignés parle roi allaient tenir dans les contrées où la justice ordinaire était impuissante. Ces commissaires , choisis parmi les membres des parlements et les maîtres des requêtes , étaient armés d'une autorité redoutable. Ils avaient le droit de juger sans appel, de faire des règlements pour le prix des denrées , les poids et mesures, la discipline ecclésiastique, en un mot pour toutes les parties de l'administration. Délégués immédiats de la puissance royale, ils la rendaient
présente dans les provinces éloignées, et prouvaient que ses longs bras, comme dit Bossuet, pouvaient saisir los criminels les plus redoutés jusqu'aux extrémités du royaume. Salutaire aux faibles , terrible aux méchants, Tinstitution des Grands- Jours a exercé une utile et puissante influence. Il importe donc d'en retracer sommairement l'histoire.
Lorsque la royauté,, victorieuse avec Philippe Auguste, saint Louis et Philippe le Bel, eut abattu la grande féodalité et consolidé son autorité dans la France septentrionale, elle établit le parlement de Paris au centre même de sa domination, le chargea d'exercer ses droits de juridiction souveraine, et lui donna , en même temps, la mission de tenir des assises régulières dans les provinces septentrionales, principalement en Normandie et en Champagne. En Normandie , Tancien échiquier féodal fut transformé; il ne se composa plus exclusivement de barons et de prélats, comme par le passé. Deux fois par an, des commissaires, nommés par le roi, vinrent juger les appels rendus par les baillis et les vicomtes. Les barons et les prélats continuèrent d'assister à l'échiqui^, mais plutôt pour le parer y comme dit un procès-verbal du iv* siècle, que pour juger les affaires. En réalité, les conunissaires royaux tenaient les Grands-Jours en Normandie et en dirigeaient les débats. Le nom seul d'échiquier et la présence des hauts barons et prélats du duché rappelaient Tancienne cour féodale.
11 en fut de même en Champagne : les comtes de cette province tenaient chaque année des assises où siégeaient les phis puissants de leurs vassaux ; mais lorsque le mariage de Philippe le Bel avec Jeappe de Navarre eut ri'uui la Champa^