XXVI INTRODUCTION
lanthropie , il n'étale rien. Lorsque, dans son récit, il en a assez de ces détails sur la question , la torture , et sur les façons de procéder de la justice d'alors, il nous dira sans transition aucune , et simplement pour varier : « C'est une chose agréable que la conversation ; mais il faut un peu de promenade au bout , et je ne trouve rien de plus doux que de prendre un peu l'air de la campagne après avoir passé quelques heures d'entretien dans la chambre. Nous montâmes donc en carrosse avec quelques dames.... » Dans son mélange d'historiettes (et il appelle quelquefois ainsi d'affreuses histoires) il a soin d'en introduire de temps en temps d'agréables, et qui diversifient les impressions. Parmi les plus jolies , il faut compter l'idylle de la belle Étiennette et de son amoureux , tous deux pareils à Daphnis et Chloë , et la malice du sorcier qui leur joua , pendant leur première semaine de noces , un si vilain tour. Ceux qui , à la lecture , se sont effarouchés de cette espièglerie si gentiment racontée , et de quelques autres traits du même genre , ou de quelques mots francs et vifs à la rencontre , ignorent donc comment on causait alors dans la meilleure compagnie, et je dirai même, quand on s'y sent bien à l'aise et chez soi , comment on y cause aujourd'hui encore. Les jours de grande exécution , Fléchier aimerait à sortir de la ville et à se tenir à l'écart , par un sentiment d'humanité , qui se confond chez lui avec la bienséance. Après plusieurs jours de mauvais temps , et lorsqu'un rayon de soleil permet la promenade, il s'échappe volontiers et va chercher, ne fût-ce que dans quelque cloître , un lieu propice à la réflexion et à un paisible entretien. Il a introduit habilement et ménagé , à travers son récit , quatre ou cinq de ces entretiens développés , dans lesquels des personnes du lieu lui racontent , sur l'histoire et les événements du pays , ce qu'il n'a pu savoir directement de lui-même. C'est ainsi qu'au sortir de l'église des Jésuites il se fait raconter, par un janséniste de la ville, l'histoire de l'éta-
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blissement des Révérends Pères à Clermont. On était alors au plus fort de la querelle religieuse ; il n'y avait pas dix ans que les Provinciales avaient paru : Fléchier, on le sent, les a beaucoup lues, et son ironie en profite; mais il garde son jugement libre , et il se moque doucement des deux partis.
Une des idées les plus singulières qu'ont eues les contradicteurs des Grands-Jours lors de la première publication, c'a été de supposer que je ne sais quel philosophe du xvme siècle y avait intercalé à plaisir des passages ou des historiettes malignes pour faire tort à la religion et à la noblesse , et pour décrier l'ancien régime. S'il fallait discuter sérieusement cette assertion , elle ne subsisterait pas devant les preuves dites positives et matérielles. Il existe une Relation des Grands-Jours d'Auvergne, autre que celle de Fléchier. Dongois, que j'ai déjà nommé, et qui remplissait les fonctions de greffier de la commission des Grands- Jours , le même qui fut depuis greffier en chef du Parlement , et que Boileau , son oncle , a appelé quelque part l'illustre M. Dongois, rédigea à son retour à Paris, et par curiosité , un récit de ce qui s'était passé à Clermont. Ce récit , en style de procès-verbal , vient contrôler utilement l'élégante chronique de Fléchier, et il la confirme de tout point. « Il en prouve , suivant moi , l'authenticité de la manière la plus évidente. » C'est la conclusion d'un magistrat exact et consciencieux, M. Taillandier, qui a pris la peine d'examiner le manuscrit de Dongois, aux Archives1. Mais , à ne nous en tenir ici qu'à la littérature , n'avonsnous pas aussi nos preuves ? Il y a une historiette , entre autres , celle du curé de Saint-Babel , qui avait sur-
1. Depuis que ceci est écrit, M. Taillandier a développé ses preuves dans une Dissertation, insérée dans VAthcnccum français du 24 novembre 1855, qui ne laisse rien à répliquer. Il a Lien voulu mettre à la disposition des éditeurs actuels, avec une entière obligeance , tout ce qu'il avait recueilli de notes à ce sujet