‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 16 sur 129 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

tout choqué : « On l'accusoit dans le inonde , dit Fléchier en parlant de ce curé condamné à mort pour ses méfaits , d'avoir instruit ses paroissiennes d'une manière toute nouvelle ; de leur avoir inspiré quelque autre amour que celui de Dieu , et de leur avoir fait des exhortations particulières , bien différentes des prônes qu'il leur faisoit en public. » Et continuant sur le même ton, il raconte comment ce curé , un jour qu'il était appelé près d'une mourante pour les derniers sacrements , avait négligé la maîtresse pour la servante : « Il ne se soucia plus du salut de sa maîtresse , dans le dessein qu'il eut contre l'honneur de la servante.... Au lieu d'écouter la confession de l'une, il faisoit sa déclaration à l'autre; et bien loin d'exhorter la malade à bien mourir, il sollicitoit celle qui se portoit bien à mal vivre ; et la prenant par la main et par le menton : — Quelle peine, disoit-il, pour moi! etc. » Et il met dans la bouche du coupable un discours tout en contrastes et en concetti. Je le demande , ce récit n'est-il pas signé de Fléchier , à chaque ligne , par le bel esprit symétrique et par l'antithèse ? Oh ! que la plaisanterie irréligieuse de Voltaire procède différemment! elle est vive, elle est alerte et hardie ; elle insulte ce qu'elle touche, elle met sans façon la main aux choses ; ou , si par adresse et par ruse, chez quelqu'un de ses disciples, cette plaisanterie en de tels sujets se déguise et se fait raffinée, riante, coquette et lascive (comme chez Parny), vous sentez le venin sous le miel :

Impia sub dulci melle venena latent.

Chez Fléchier, au contraire, nous avons, aux endroits où elle nous paraît moins convenable , la plaisanterie innocente et froide, non pas même d'un Voiture (celui-ci avait l'esprit trop libertin), mais d'un disciple compassé de Balzac, qui développe et déplisse lentement sa pensée, et ne fait grâce d'aucune des broderies qu'elle renferme.

Parmi les plaisanteries et les gaietés qui se mêlèrent aux

INTItODUCTION. \\l\

Grands-Jours, il en était une assurémenl plus leste ci plus

dégagée, plus ronde que la sienne: c'était celle de Marigny, le fameux Frondeur, le gai chansonnier. Marigny était une des créatures de Retz, à qui il s'était comme donné durant la Fronde , et qui l'employa plus d'une fois à jeter du ridicule sur ses adversaires. Il avait le génie du vaudeville et de la parodie. 11 faisait profession de divertir ses amis et patrons, et de les faire rire à tout sujet. M. de Caumartin s'était accoutumé à ce joyeux sel que répandait Marigny, et ne s'en passait pas volontiers. Pendant les Grands-Jours, et dans l'intervalle des pendaisons, il entretenait avec lui une correspondance récréative, et lui écrivait à Paris pour l'exciter et le provoquer. Fléchier a inséré dans son journal une de ces lettres burlesques de Marigny. « On lui répondoit aussi avec beaucoup de gaieté, » ajoute-t-il. Je serais étonné si cet on ne cachait pas Fléchier lui-même , qui dut quelquefois tenir la plume au nom de toute la société, et se mettre en frais de burlesque, ce qui ne lui allait pas.

Fléchier ne rit pas aux éclats ; il sourit, — il sourit en jetant un coup d'œil au miroir , et en regardant spirituellement son voisin ; il a la gaieté prolongée et discrète , un peu étudiée , comme sa grâce.

Je ne prétends pas analyser les Grands-Jours, qu'on va lire; je n'ai voulu qu'indiquer l'esprit dans lequel cette lecture doit se faire , et quelques-unes des réflexions auxquelles elle prête. Il y a des portraits piquants, d'un demicomique achevé, et qui, pour la finesse du trait, rappellent ceux d'Hamilton. M. Talon et sa digne mère, qui a la manie de tout présider et de tout régenter autour d'elle ; M. de Novion, le fastueux et le galant avec sa nuance légère d'iniquité ' ;

1. Cette nuance, encore légère du temps de Fléchier, ne fit que se marquer et trancher de plus en plus avec les années. M. de Novion, devenu premier président du Parlement après M. île Lamoijmon. parut un magistrat scandaleux : «Le premier président de Novion étoit fortaccusé de vendre la justice, dit Saint-Simon, et on prétend qu'il fut plus d'une fois pris sur le

Page 1