‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 37 sur 129 · Elle épousa , plus tard , Christophe de La Barge · texte numérisé non relu

Elle épousa , plus tard , Christophe de La Barge

2. Les commissaires des Grands-Jours arrivèrent à Clermont le 25 septembre 1665.

:t. Hêtres, du latin fagut. Le précédent éditeur des Grands-Jours a pensé que le mot faux était une erreur de copiste, parce qu'aujourd'hui il n'existe pas de hêtres dans la plaine: mais il faut remarquer que la route

ruisseaux d'une eau fort claire et fort vive, qui se font comme deux canaux naturels, pour divertir la vue de ceux qui passent , et pour entretenir la fraîcheur et la verdure des arbres. On découvre en éloignement les montagnes du Forez d'un côté, et une grande étendue de prairies qui sont d'un vert bien plus frais et plus vif que celui des autres pays. Une infinité de petits ruisseaux serpentent dedans, et font voir un beau cristal qui s'écoule à petit bruit dans un lit de la plus belle verdure du monde. On voit de l'autre les montagnes d'Auvergne fort proches, qui bornent la vue si agréablement , que les yeux ne voudroient point aller plus loin, car elles sont revêtues d'un vert mêlé qui fait un fort bel effet, et d'ailleurs d'une grande fertilité.

Tout le peuple de Clermont et de Montferrand étoit sorti de leur ville pour voir passer cette troupe de magistrats qui venoient leur rendre justice; tous les corps assemblés étoient venus au-devant, et les derniers attendoient, d'espace en espace, le temps de débiter leurs harangues, en pleine campagne, remplies, pour la plupart, de lune et de soleil, de grands et de petits jours1. Après avoir essuyé toutes ces mauvaises rencontres , nous entrâmes dans la ville , où il fallut encore entendre des harangueurs qui ne voulurent rien perdre de toutes leurs études passées, et qui prétendirent se mettre en réputation par une ostentation fort ennuyeuse de leur méchante éloquence ; après quoi chacun se retira bien fatigué dans la maison qu'on lui avoit préparée s.

actuelle n'est pas précisément celle qu'a suivie Fléchier. Au xvne siècle, le chemin longeait les collines.

1. L'extrait de l'abbé Ducreux développe ainsi la phrase du manuscrit de Clermont : a Harangues remplies de comparaisons tirées du soleil et de ses rayons, de la lune et de sa douce lumière, des grands et des petits jours, ceux-là propres aux grandes entreprises par leur durée et leur sérénité . ceux-ci plus favorables à l'exécution des mauvais desseins que des bons . à cause des ténèbres et de l'obscurité qui les couvrent presque toujours. »

2. Dongois raconte aussi dans son journal l'entrée de Messieurs des Grands-Jours à Clermont II ne sera pas sans utilité de comparer ces deux passages. Voy. Appendice, n" X.

M. Talon ' alla d'abord visiter les prisons, pour voir si elles étoient sûres et capables de contenir autant de criminels qu'il espéroit en faire arrêter, et, suivant les chambres et les cachots , il minutoit déjà les conclusions qu'il devoit donner; il fut ensuite au palais pour le faire disposer, et prit tous les soins nécessaires pour mettre la justice en état de se faire craindre.

Le samedi et le dimanche , car nous étions arrivés le vendredi , se passèrent à considérer un peu la ville , ou à entendre une infinité de compliments particuliers des principaux officiers des justices voisines, qui venoient s'humilier devant celle de Paris , et des religieux de différentes couleurs , qui venoient en corps citer saint Paul et saint Augustin , comparer les Grands-Jours au jugement universel , et rapporter tout ce que leur fournit l'Écriture qui peut s'appliquer au sujet de la justice des hommes. Un jésuite à la tête de son collège , et un capucin le plus vénérable de sa province , se signalèrent entre les autres à citer les plus beaux endroits des saints Pères à la louange des Grands- Jours , et firent voir que saint Augustin et saint Ambroise avoient prophétisé ce qui se passe présentement en Auvergne.

Pour la ville de Clermont , il n'y a guère de ville en France plus désagréable. La situation n'en est pas fort commode, à cause qu'elle est au pied des montagnes. Les rues y sont si étroites , que la plus grande y est la juste mesure d'un carrosse ; aussi deux carrosses y font un embarras à faire damner les cochers , qui jurent bien mieux ici qu'ailleurs, et qui brûleroient peut-être la ville, s'ils étoient en plus grand nombre , et si l'eau de mille belles

1. Denis Talon, avocat général au parlement de Paris, président à mortier en 1689, mort en 1698. Il était procureur général du roi à la cour des Grands-Jours. Voy. Appendice, n° III. — Fléchier parle presque toujours de ce magistrat et de sa mère avec une ironie qu'explique la rivulito dus familles Talon et de Caumartin.

fontaines n'étoit prête d'éteindre le feu. Les maisons y sont assez belles , et , ce qui est admirable , toutes soutenues en l'air , la coutume étant de creuser des caves audessous des fondements , qui ne sont appuyés que sur un peu de terre suspendue , et qui tient si ferme qu'il n'en est jamais arrivé aucun accident. En récompense , la ville est bien peuplée ; et si les femmes y sont laides , on peut dire qu'elles y sont bien fécondes , et que si elles ne donnent pas de l'amour, elles donnent bien des enfants. C'est une vérité constante qu'une dame qui mourut il y a quelques années , âgée de quatre-vingts ans , fit le dénombrement de ses neveux et nièces, en compta jusqu'au nombre de quatre cent soixante-neuf vivants, et plus de mille autres morts, qu'elle avoit vus durant sa vie. J'en ai vu la table généalogique que M. Biaise Pascal , son fils , qui a été si connu par ses inventions mathématiques et par les Lettres Provinciales , en a fait dresser pour la rareté du fait1. Après cela , peut-on douter de la propagation prodigieuse d'Israël pendant le temps de la servitude? et n'a-t-on pas sujet de demander ici ce que les Hollandois demandoient , lorsqu'ils entrèrent dans la Chine , et qu'ils virent la foule du monde qu'il y avoit , si les femmes de ce pays-là faisoient dix enfants à la fois ? Il est vrai que depuis Abraham on n'a point ouï parler d'une postérité aussi nombreuse , et qu'on peut dire qu'elle approche bien du nombre des étoiles du ciel. Quoi qu'il en soit , on fait honneur au sacrement, et Dieu donne la plénitude de sa grâce multipliante ; et cette dame nous disoit un jour fort plaisamment que les femmes n'y seroient stériles que longtemps après les autres , et que le jour du jugement n'arriveroit chez eux que longtemps après qu'il auroit passé par tout le reste du monde. Cette grande bénédiction continue , et deux ou trois dames que nous avons vues , et qui paroissent encore bien fraîches , comptent le

1 Cette dame se nommait Jeanne Enjobert . femme d'Etienne Pascal.

dix-huitième de leurs enfants, et quelques autres , que l'on prenoit pour jeunes, ne comptaient pour rien de n'avoir eu que dix garçons. Aussi la vérole, qui est la contagion des entants , s'étant répandue , s'est entin lassée dans la ville , et, après en avoir emporté plus de mille, elle s'est retirée de dépit qu'elle a eu qu'il n'y parût pas.

Toutes les dames de la ville vinrent pour rendre leurs respects à nos dames , non pas successivement , mais en troupe. On ne sauroit recevoir une visite que la chambre ne soit toute pleine ; on ne peut suffire à fournir des chaises : il se passe longtemps à placer tout ce petit monde ; vous diriez que c'est une conférence ou une assemblée , tant le cercle est grand. J'ai ouï dire que c'est une grande fatigue de saluer tant de personnes à la fois , et qu'on se trouvoit bien embarrassé et devant et après tant de baisers. Comme la plupart ne sont pas faites aux cérémonies de la cour , et ne savent que leur façon de province , elles vont en grand nombre , afin de n'être pas si remarquées, et de se rassurer les unes les autres. C'est une chose plaisante de les voir entrer, l'une les bras croisés, l'autre les bras baissés comme une poupée ; toute leur conversation est bagatelle , et c'est un bonheur pour elles quand elles peuvent tourner le discours à leur coutume, et parler des points d'Aurillac1. Les échevines rendirent leur visite en corps , et firent le présent de la ville. La personne qui nous parut plus raisonnable fut Mme Périer2; les louanges que Mme la marquise de Sablé3 lui donne, la réputation que M. Pascal, son frère, s'étoit

1. On appelait points d'Aurillac des dentelles de fil qui étaient un article de commerce important au xvne siècle. Cette branche d'industrie est maintenant presque abandonnée.

2. Gilberte Pascal, qui a laissé une vie de son frère Biaise Pascal. Elle était née en 1620 et avait épousé, en 1641, Florin Périer. Elle mourut en 1687.

:S. Madeleine de Souvré. née en 1602. morte en 1678. Cette femme, célèbre par son esprh ■< laissé un recueil de Maxime* ei Pensées 'm,,,,» Paris, 1678. in 12)

acquise , et sa propre vertu , la rendent très-considérable dans la ville , et quelque gloire qu'elle tire de l'estime où elle est , et de la parenté qu'elle a eue , elle seroit illustre , quand il n'y auroit point de marquise de Sablé , et quand il n'y auroit jamais eu de M. Pascal.

Nous assistâmes , le matin du samedi , à la messe du Saint-Esprit qu'on dit pour l'ouverture de la Chambre , qu'on nomme communément la messe rouge, parce que les Messieurs y assistent en robes rouges , ou la messe des révérences, parce qu'ils vont à l'offrande en faisant des révérences de tous côtés. Le président1 y alla tout seul2, M. de Caumartin3 suivit après, et les conseillers y furent deux à deux 4. Quoique la chose se fût ainsi passée de concert , il y en eut quelques-uns qui trouvèrent qu'on avoit trop accordé au maître des requêtes , de lui avoir donné ce rang d'égalité avec le président, soit parce qu'il y a toujours opposition entre le* conseil et le parlement , soit parce qu'ils craignoient que cette préférence ne lui donnât quelque avantage dans la contestation qu'ils avoient entre eux touchant la présidence, si M. de Novion venoit à être absent ou récusé. M. l'évêque de Clermont5 fit l'office , et fut ensuite conduit dans le palais, où il fut complimenté publiquement à l'ordinaire , et rendit le compliment avec beaucoup de gravité. Tout le monde crut qu'il avoit dit de

1. Nicolas Potier, sieur de Novion, conseiller au parlement en 1637, premier président en 1678 , mort en 1693.

2. Le président de Novion fit d'abord deux génuflexions du côté de l'autel, et ensuite se tourna du côté des conseillers et de l'avocat général Talon. Après quoi, il partit de sa place et se dirigea vers l'évêque auquel il fit également de profondes révérences.

3. Louis Lefèvre . seigneur de Caumartin, maître des requêtes, né le 6 juillet 1624, mort le 3 mars 1687.

4. Le récit de Fléchier est d'accord avec celui deDongois: seulement le greffier ajoute le détail suivant : «On y fit (à la messe) les mêmes cérémonies qu'à l'ouverture du parlement; hormis que l'on ne donna point d'argent à l'offrande, parce que, à Paris, Messieurs n'y donnent qu'un sou; ce qui eût été trouvé étrange à Clermont. »

5. Gilbert de Vainy d'Arbouze, évêque de Clermont de 1664 à 1G82.

si i; LUS GRANDS-JOURS DE 1665. ^ I

fort belles choses , mais personne ne les entendit. On lit lecture de la déclaration du roi '.

L'ouverture des Grands-Jours se fit, le lundi !, par une belle harangue que. prononça M. Talon avec une éloquence merveilleuse3. Il commença par une maxime de philosophie : que toutes choses agissent avec plus de force ou plus de foiblesse , selon qu'elles sont ou plus proches ou plus éloignées ; il expliqua ce principe par des exemples tirés de la nature , et conclut que la cour , étant fort éloignée de cette province , ne pouvoit pas y faire de grandes impressions de justice, si elle n'envoyoit des juges de temps en temps avec l'autorité du prince. Il tomba insensiblement sur les louanges du roi , et montra qu'il y avoit eu des princes qui fuy oient les yeux du peuple, dont le cabinet étoit comme un voile mystérieux qui couvroit toutes leurs actions ; qu'ils affectoient de se mettre au rang des dieux par le peu de commerce qu'ils avoient avec les hommes , et qu'ils avoient quelque sujet de soutenir leur majesté par leur retraite , et de cacher leurs défauts , de peur de s'attirer le mépris et la haine des peuples ; que le nôtre n'avoit point de ces raisons de cacher ses actions , qui étoient toutes grandes et toutes éclatantes ; qu'aussi il se communiquoit à ses sujets, et qu'il leur rendoit la justice ou par lui-même , ou par des officiers choisis qu'il leur envoyoit dans les provinces ; il fit un petit abrégé de toute la vie du roi , et fit voir qu'il ne lui manquoit que cette belle action à faire , de réprimer les violences qui se commettoient dans son royaume , et de tirer les peuples de l'oppression des puissants. Il entra ensuite dans l'éloge des

t. Voy. Appendice, n° II.

2. D'après le Journal du greffier Dongois , l'ouverture des Grands-Jours eut lieu le samedi 26 septembre. Ce fut, en effet, le samedi qu'après la messe fut lue la déclaration de Louis XIV, qui établissait la cour des Grands-Jours. Flécbier lui-même fait mention plus haut de la lecture de la déclaration.

3 Voy. Appendice, n" VII.

juges et de la justice , et dit de fort belles choses : qu'elle lui donnoit un flambeau pour faire voir qu'elle devoit éclairer les justes et qu'elle devoit consumer les coupables ; qu'elle étoit comme le soleil , qui élevoit , d'un côté , les fleurs par la chaleur de ses rayons, et qui , de l'autre, séchoit les herbes inutiles. Enfin il finit par la paraphrase d'un psaume terrible , où il y a des expressions très-fortes de la colère et de l'indignation de Dieu , et par des vœux qu'il fit pour la prospérité et pour la conservation du roi. M. le président de Novion harangua aussi avec beaucoup de gravité , expliquant les desseins du roi , et témoignant qu'il étoit bien à déplorer que les gentilshommes d'Auvergne, qui sont issus du sang des Troyens et des Romains, eussent dégénéré de l'ancienne vertu de leurs ancêtres. Cela n'est appuyé que sur l'autorité de Lucain1, qui blâme les Auvergnats d'avoir l'effronterie de s'appeler les descendants des Troyens et les frères des Romains. Après les harangues , M. Robert , qui est un jeune avocat que M. de Novion favorisoit , et qui a d'assez beaux talents extérieurs pour les exercices du palais , commença à plaider une cause fort étudiée. Depuis ce temps-là , on ne parla que des gens arrêtés dans la province. Les prévôts se mirent tous en campagne, et la terreur fut si fort répandue partout, que les plus innocents mêmes se retirèrent dans le fond des montagnes. Ayant trouvé la commodité d'aller faire une promenade jusqu'à Vichy , qui est un lieu fort agréable et fort renommé pour ses eaux , qui font des effets merveilleux sur les corps infirmes , nous allâmes coucher à Effiat , qui est une maison très-magnifique que le maréchal d'Effiat 2 a fait bâtir , dont les dehors sont très-beaux , mais le dedans

Page 1