‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 39 sur 129 · Jean de Brion , marquis de Combronde · texte numérisé non relu

Jean de Brion , marquis de Combronde

rince en achetant une charge de conseiller au parlement de

Paris. Mais, après l'avoir épousée, il lui proposa de faire un voyage en Auvergne pour un mois, où il la retienl depuis

quelques années , et laisse sa charge aussi inutile que si elle étoit vacante , son nom étant presque inconnu dans le parlement, et sa personne presque inconnue dans sa Chambre même. Quelque répugnance naturelle qu'eût cette dame pour la province, elle se conduit avec tant de sagesse et s'accommode si bien aux volontés de son mari, qu'on ne l'ouït jamais plaindre ni de ce long séjour, ni d'autres choses dont les autres se plaignent souvent ; elle est attachée à son petit ménage , se contentant de quelques entretiens de province , elle qui peut fournir aux entretiens les plus relevés , et ne trouve point d'exil où elle est avec son mari ou par son ordre. La bonne opinion que j'avois de son esprit et de sa vertu m'excita à rechercher sa conversation, et l'honneur que j'avois d'être déjà connu d'elle et la solitude du mari me donnèrent la commodité de la voir souvent. Je lui prêtai quelques livres nouveaux et quelques poésies que j'avois reçus de Paris , et je lui promis de lui faire part de toutes les curiosités que je recevrois à l'avenir, dont elle me sut fort bon gré.

Environ ce temps, un capucin qui n'avoit point la barbe si vénérable que les autres , et qui se piquoit d'être un peu plus du monde que ses confrères , ayant oui parler de moi , et sachant que j'avois prêté quelques livres de poésies , se souvint d'avoir vu mon nom au bas d'une ode ou d'une élégie ', et d'avoir vu quelqu'un à Bourbon , qui se disoit de mes amis ; car le bon père va de bain en bain , et se croit appelé de Dieu pour consoler les dames malades qui prennent les eaux. Il ne manqua pas de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bonté passa jusqu'à dire partout que j'étois poète. Faire des vers et venir de Paris, ce

1. Probablement l'élégie intitulée Plainte cL la Frana à Romt w<r/ï/inUte faitt >) V ambassadeur le 20 anût 1662.

^ont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces lieux éloignés , et c'est là le comble de l'honneur d'un homme d'esprit. Ce bruit de ma poésie fit un grand éclat , et m'attira deux ou trois précieuses languissantes , qui recherchèrent mon amitié , et qui crurent qu'elles passeroient pour savantes, dès qu'on les auroit vues avec moi, et que le bel esprit se prenoit ainsi par contagion. L'une étoit d'une taille qui approchoit un peu de celle des anciens géants, et son visage n'étant point proportionné à sa taille, elle avoit la figure d'une laide amazone ; l'autre étoit, au contraire, fort petite, et son visage étoit si couvert de mouches, que je ne pus juger autre chose , sinon qu'elle avoit un nez et des yeux. Je pris garde même qu'elle étoit un peu boiteuse, et surtout je remarquai que l'une et l'autre se croyoient belles. Ces deux figures me firent peur, et je les pris pour deux mauvais anges qui tâchoient de se déguiser en anges de lumière ; je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore comme leur parler , j'attendis leur compliment de pied ferme. La petite, comme plus âgée, et de plus mariée, s'adressa à moi : « Ayant de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et en faisant d'aussi beaux vers que vous en faites , comme nous a dit le révérend père Raphaël , il est probable, monsieur, que vous tenez , dans Paris , un des premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de ne céder à aucun de Messieurs de l'Académie. C'est, monsieur, ce qui nous a obligées de venir vous témoigner l'estime que nous faisons de vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tournés dans ce pays barbare, que lorsqu'il en vient quelqu'un de la cour et du grand monde, on ne sauroit assez le considérer. — Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque froide que je paroisse, j'ai toujours aimé l'esprit avec passion, et ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j'ai toujours senti une inclination particulière aies honorer. »

Je leur répondis, avec un peu d'embarras, que j'étois le plus confus du monde; que je ne méritois ni la réputation que le bon père m'avoit donnée, ni la bonne opinion qu'elles avoient eue de moi; que j'étois pourtant très-satisfait de la bonté qu'il avoit eue de me flatter, et de celle qu'elles avoient de le croire, puisque cela me donnoit occasion de connoître deux aimables personnes qui dévoient avoir de l'esprit infiniment, puisqu'elles le cherchoient en d'autres. Après ces mots, elles s'approchèrent de ma table, et me prièrent de les excuser, si elles avoient la curiosité d'ouvrir quelques livres qu'elles voyoient ; que c'étoit une curiosité invincible pour elles. Parmi tous les livres de poésie, elles y trouvèrent la traduction de YArt d'aimer d'Ovide, par Nicole *. Je ne sais si le titre leur en plut, et si elles espérèrent y pouvoir apprendre quelque chose; mais elles me prièrent de leur prêter cet ouvrage, qu'elles avoient tant ouï estimer dans l'original. Je leur prêtai donc YArt d'aimer; je leur eusse bien voulu donner encore celui de se rendre aimables. Elles me proposèrent un petit voyage à une belle maison de campagne qu'elles avoient à deux ou trois lieues de là, et firent mille beaux desseins de me régaler.

Il arriva ce jour-là même une lettre à Mme de La Feuillade2, par laquelle on lui marquoit que j'étois prédicateur de mon métier, et qu'elle tâchât de m'engager à prêcher à Riom, dans l'église de leur monastère. Cette qualité fut d'abord connue de tout le monde, et j'allois jouir d'une

1. Cette traduction de YArt d'aimer, en vers français, ne renferme que des fragments du poëme d'Ovide; elle est de Claude Nicole, président de l'élection de Chartres, oncle du célèbre moraliste de ce nom. On retrouve toujours ici le Fléchier des premiers temps, qui, en fait de poésie, suit la mode et ne songe nullement à la contrarier; il est pour la poésie d'idylles, de sonnets, de recueils choisis, et du Mercure galant , pour la poésie à la Deshoulières.

2. Elisabeth de La Feuillade, prieure des Carmélites de Riom. Voy. p. 46. note I.

belle réputation ; mais une occasion pressante , que je n'avois pas prévue, m'obligea de partir le lendemain pour Clermont, et de rompre tous ces commencements d'habitude qui étoient déjà à demi formés. Mme de Brion prit d'abord résolution de partir aussi, et j'eus la satisfaction de m'en retourner avec elle, et de ne laisser rien après moi, que je pusse regretter. Nous passâmes par une abbaye de Saint-Benoît, où nous fûmes fort bien reçus de l'abbesse, qui est une dame de grande vertu, qui a été, durant quarante ans, coadjutrice de la précédente. Elle a de beaux droits seigneuriaux, et je me souviens qu'elle nous fit juges d'un procès qu'on plaidoit devant elle. EUe tient de jeunes garçons pensionnaires dans l'abbaye , et il y a de quoi s'étonner de voir de fort belles images vivantes dans leur clôture ; c'est un monastère fort bien réglé l.

Je remarquai par toute la campagne et dans Clermont , lorsque j'y fus arrivé , que la terreur étoit générale. Toute la noblesse étoit en fuite, et il ne restoit pas un gentilhomme qui ne se fût examiné , qui n'eût repassé tous les mauvais endroits de sa vie , et qui ne tâchât de réparer le tort qu'il pouvoit avoir fait à ses sujets , pour arrêter les plaintes qu'on pouvoit faire. Il se faisoit mille conversions , qui venoient moins de la grâce de Dieu que de la justice des hommes , et qui ne laissoient pas d'être avantageuses , pour être contraintes. Ceux qui avoient été les tyrans des pauvres devenoient leurs suppliants , et il se faisoit plus de restitutions qu'il ne s'en fait au grand jubilé de l'année sainte. La prison de M. de La Mothe de Canillac étoit le principal sujet de leur épouvante.

A peine étions-nous arrivés , après le 25 septembre , que M. le président et M. Talon conclurent ensemble de faire

1. L'abbaye de Cusset. dont il s'agit, était alors gouvernée par Diane- Thérèse de Linars. La plupart des abbayes de fondation royale avaient droit de justice.

si i; LES GRANDS-JOURS l>K 1665. M

arrêter M. le vicomte de La Mothe de Canillac1, fort considéré pour sa qualité dans la province, et, au sentiment de tous, le plus innocent de tous les Canillac. La comparaison que j'en fais avec les autres de son nom ne le justifie pas tout à fait, et ces sortes d'innocents ne veulent dire que moins coupables. L'ordre fut donné au premier huissier de prendre avec lui le prévôt d'Auvergne , avec ses archers , et de ne lui communiquer ses ordres que lorsqu'il faudroit les exécuter , parce qu'on savoit qu'il étoit des intimes amis du vicomte , et qu'il venoit même de donner à dîner ce jour-là. Ils allèrent donc ensemble dans la maison, où il étoit déjà couché, et l'huissier lui ayant intimé ses ordres d'un ton de voix un peu éclatant , comme il a le ton un peu haut , le criminel fut si étonné , qu'il ne sut depuis ce qu'il faisoit , si ce n'est qu'il mit entre les mains du prévôt quelques lettres qu'on tient qu'il venoit de recevoir d'une maîtresse ; car il étoit homme à galanterie. Il fut conduit dans les prisons de la ville , attendant qu'on lui fit son procès. On l'avoit fort raillé à table sur les Grands-Jours ; mais il se trouvoit si innocent , qu'il ne se croyoit point en danger , et qu'il ne craignoit point de s'exposer à la plus sévère justice; il déploroit même l'obstination de quelques gentilshommes de ses amis qu'il avoit avertis de se retirer , et qui demeuroient encore , contre ses avis , dans la province. Voilà comme on s'aveugle dans ses intérêts propres , et particulièrement dans la confiance de son innocence. Cependant il est accusé, il est pris le premier; il est Canillac; il a été d'un mauvais parti. Voici le fait :

Dans le temps des guerres civiles , M. de La Mothe, qui avoit quelque crédit dans la province , fut sollicité de s'at-

I. Le vicomte de La Mothe-Canillac fut arrêté le 3 octobre Ififi.V Les gazettes et autres journaux de l'époque prouvent avec quel intérêt on suivait les événements des Grands-Jours. On en trouvera quelques extraits ,'i l'Appendice , q° I.

tacher aux intérêts de M. le Prince1 , et reçut une somme d'argent de lui pour lever des troupes de cavalerie. Il employa ses soins et ses amis , et particulièrement un gentilhomme nommé d'Orsonnette , à qui il donna 5000 francs pour faire quelques compagnies de cavaliers ; et croyant avoir mis ordre à toutes choses, il se rendit auprès de M. le Prince, qui , ne trouvant pas son argent bien employé, et ne voyant pas venir des troupes aussi promptement que l'exigeoit la nécessité de ses affaires , en témoigna quelques plaintes et s'emporta contre le vicomte. Lui, qui est assez fier de son naturel , ne souffrit pas les reproches qu'on lui faisoit là-dessus, et, se retirant du parti du prince, se rendit en Auvergne et demanda compte à d'Orsonnette de l'argent qu'il lui avoit confié. Ce gentilhomme ne lui rendit ni argent ni cavaliers ; soit qu'il eût considéré qu'il falloit lever des troupes contre le parti du roi , soit qu'il eût besoin de la somme qu'on lui avoit remise entre les mains , il n'exécuta point les ordres qu'il avoit reçus , et suivit les lois que la fidélité ou la nécessité lui proposèrent. Il fut pourtant contraint de rendre raison de sa conduite, d'avouer la dette et de s'obliger à restituer cet argent. On prétend qu'on lui donna une année entière de terme ; après quoi faisant difficulté de payer , au lieu d'un procès , il se fit entre eux une querelle de gentilhomme , et la haine croissant avec le temps , ils en vinrent à des voies de fait. Le malheur de l'un et de l'autre fit qu'ils se rencontrèrent accompagnés de leurs domestiques. On tient que M. de La Mothe avoit l'avantage du nombre , et que sur cette confiance il attaqua son ennemi qui , se voyant plus foible , se mit en fuite. Quoi qu'il en soit , M. de La Mothe blessa son ennemi et un de ses gens , tua son fauconnier qui fuyoit avec lui ; voilà le fait'. L'accusé et l'accusateur sont présentement d'accord ,

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