‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 48 sur 129 · Gilbert de Vainy d'Arbouze. Voy. plus haut. p · texte numérisé non relu

Gilbert de Vainy d'Arbouze. Voy. plus haut. p

si it LES GRANDS-JOURS DE 1663. Il::

coup d'onction, et je ne saurais souffrir ceux qui, sous prétexte de peu d'érudition, entreprennent de décrier sa conduite. Ils nous racontent sans respect que sa vie n'a pas toujours été conforme aux sentiments qu'il a présentement, lors principalement qu'il brûloit l'échelle du temple1; que parlant un jour de la grâce suffisante, il disoit qu'elle n'avoit pas manqué même aux enfants morts sans baptême , et qu'il croyoit que Dieu leur faisoit miséricorde ; que M. le président de Montorcier lui parlant un jour du sacerdoce dans son principe, en des termes théologiques, il se tournoit à tous moments vers un ecclésiastique pour lui demander si ces propositions étoient catholiques ; qu'il a fait un mandement pour la signature du formulaire, plus moliniste et plus pressant qu'aucun évêque de France , sans faire distinction du droit et du fait, et avec ordre aux confesseurs d'examiner leurs pénitents laïques sur cette matière, et de leur refuser l'absolution en cas de peu de sincérité; qu'enfin, voulant faire compliment à Messieurs des Grands-Jours à leur entrée , il n'avoit jamais pu en sortir. Ces choses , qui ne sont pas de grande importance , ne détruisent point la bonne opinion qu'on doit avoir de sa probité; et quelque peu d'étude qu'ait un prélat, on doit croire que les lumières du Saint-Esprit suppléent au défaut de la science acquise, et que sa bonne vie est la principale étude qui doit accompagner l'épiscopat. On ne sauroit lui disputer la gloire d'une prudence singulière à concilier les esprits et à raccommoder les querelles, qui est aujourd'hui un emploi propre à un gentilhomme , et qui étoit autrefois une des fonctions épiscopales. Son chapitre n'a point de différend avec lui, ce qui se trouve en peu de diocèses ; et la discipline y est si bien observée , et le service si bien réglé, quoique

I. L'échelle était le signe de la haute justice. C'était un échafaud où l'on montait par des degrés qui avaient la forme d'échelons, et où l'on exposait à la vue du public ceux qu'on voulait noter d'infamie. La maison du Temple , à Paris, a conservé son échelle jusqu'au xvui' siècle.

les prébendes y soient fort peu considérables, qu'on a sujet de dire, quoique avec un peu moins de respect qu'il faudroit, que Dieu ne sauroit être mieux servi pour son argent. »

A peine eut-il achevé le mot , que nous nous trouvâmes proche d'une grotte d'où sort une foule de ruisseaux qui vont serpenter dans une vallée voisine ; et le bruit des eaux et la compagnie de quelques dames que nous y rencontrâmes ayant rompu notre conversation , à peine pus-je lui faire un petit remercîment de sa relation. Une dame un peu plus curieuse que les autres voulut savoir le sujet de notre entretien , et comme je lui parlois de ce que j'avois appris des relâchements anciens du clergé de Clermont : « Ils ont été si grands, reprit une autre , qu'il y a une bulle du pape qui exempte de la juridiction de l'évêque les chanoines et les enfants qu'ils auront eus par quelque crime que ce soit. » Cette bulle nous parut d'une forme extraordinaire, et nous admirâmes et l'effronterie des chanoines de ce temps-là et celle de la cour de Rome , et nous en fîmes mille railleries en nous en retournant chez nous.

Je fus à peine arrivé de la promenade que j'appris une historiette toute récente , qui faisoit grand bruit parmi quelques conseillers des Grands-Jours. Mme de Canillac, après l'exécution de M. son mari , se retira dans un monastère des religieuses de la Visitation , pour y passer le premier effort de sa douleur dans la retraite ou dans la communication de ces filles qui, s'étant consacrées à Dieu, et jouissant d'une tranquillité et d'une paix parfaite hors du siècle , peuvent consoler ceux qui sont dans le trouble et dans l'affliction. Elle fut un jour et demi dans ce repos, s'il y avoit du repos pour elle ; mais il fallut bientôt en sortir pour aller mettre ordre aux affaires. C'est le grand désespoir de ces sortes d'affaires criminelles : après avoir perdu ses proches, il faut songer à sauver ses biens ; il faut supprimer en quelque façon sa tristesse, et oublier le malheur qui vient d'arriver

pour songer aux adresses d'écarter la confiscation , et de conserver ce qui reste dans la famille. Ainsi il faut agir et souffrir tout ensemble, et se mettre en peine et pour la mort des uns et pour la vie des autres. Ce fut l'embarras où se trouva la vicomtesse. Elle tâcha de mettre en sûreté l'argent qu'elle avoit , et de tromper la vigilance de quelques-uns qui l'observoient avec beaucoup de soin. Cependant les ordres étoient donnés pour diverses commissions, et le hasard fit qu'un prévôt rencontra en son chemin un paysan qui paroissoit être homme sans artifice , et qui s'approcha de lui avec beaucoup de simplicité : « Vous vous égarez , monsieur, lui dit-il , et si vous voulez faire une bonne prise, il faut aller chez M. de Beaune, où vous trouverez un coffre d'importance qu'on y a mis en dépôt depuis quelques jours. » Cet avis obligea le prévôt à prendre la route qu'on lui marquoit ; et, tournant du côté où il y avoit une si bonne prise à faire, il crut qu'il feroit sa cour au président et à M. Talon. Il ne trouva point de résistance ; on lui avoua qu'il étoit dans le château , et qu'on le remettroit entre ses mains, quand on y auroit mis le scellé. La nouvelle en fut apportée avec bien de la joie, et M. Nau fut commis pour lever le scellé , et pour découvrir ce que c'était. On n'a jamais vu tel empressement ; on en fit l'ouverture avec tout l'appareil et toute la solennité que pouvoit autoriser cette action ; mais on fut bien étonné , lorsqu'au lieu d'une somme considérable d'argent ou d'une quantité de vaisselle , on y trouva quelques pistolets rouilles et quelques vieilles serrures. C'était une chose agréable de voir M. Nau qui étoit également touché de honte et de crainte; il étoit surpris de se voir trompé , et craignant que ce pistolet ne fût un piège et qu'il reçût des ressorts qui dévoient lâcher contre lui , il faisoit une fort plaisante figure. Il fut donner l'alarme chez M. le président, qui convoqua quelques conseillers de ses amis et de ses voisins pour consul- '• i a qu'il falloit faire; les uns furent d'avis de donner un

ajournement personnel à Mme de Canillac ; mais les plus sages trouvèrent cet avis un peu violent , et jugèrent qu'il ne falloit pas affliger cette femme déjà assez malheureuse , et que ce lui seroit une peine intolérable de paroître devant des juges qui venoient de condamner son mari, et une cruauté très-odieuse de paroître eux-mêmes devant celle qu'ils dévoient plaindre plutôt que de l'accuser, et l'avis le plus raisonnable fut de décréter contre le gentilhomme et contre ceux qui avoient saisi ; ce qui fut exécuté le lendemain. Ainsi la tragédie de la mort de M. de Canillac finit jusqu'à un incident comique , soit qu'on eût changé le coffre pendant qu'on travailloit à le sceller, soit que ce fût un jeu joué pour avoir du temps à écarter le reste ; ce qui me paroît plus probable et qu'on m'a confirmé très-sérieusement.

Ces derniers jours, on a examiné l'affaire des religieuses de Marsac , qui a tenu deux ou trois audiences , et qui fut jugée le douzième jour de novembre. C'est un prieuré de filles de Saint-Benoît , sous l'abbé de Cluny, qui vaut environ trois ou quatre mille livres de rente. Mme d'Aurat, sœur de M. d'Aurat, le conseiller, fut autrefois appelée pour y apporter la réforme, et, après avoir exécuté son pieux dessein , se retira , et les religieuses élurent pour prieure Mme de Talleyrand, qui étoit religieuse de Saintes, qui vint prendre possession de la conduite de cette maison , et y a gouverné longtemps avec beaucoup de bonté et d'édification ; jusqu'à ce qu'étant dans un âge qui sembloit exiger du repos , et se trouvant d'une humeur assez tranquille pour vivre en particulière dans ce monastère, elle jeta les yeux sur Mlle de Chalais , sa nièce , qui avoit renoncé à de grands biens , et s' étoit rangée hors du siècle , dans le monastère de Montmartre , où elle vivoit dans les bonnes grâces de Mme de Guise et dans l'approbation de toutes les religieuses. Elle lui écrivit des lettres fort pressantes pour l'attirer en Auvergne , et la sollicita longtemps sans succès ,

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soit que son abbesse l'en dissuadât, soit qu'elle aimât mieux être aux portes de Paris simple religieuse, qu'à celles de lliom prieure, soit enlin qu'un esprit d'humilité intérieure ['éloignai de toute sorte de commandement. Mais enlin les larmes et les prières de la tante l'emportèrent sur les conseils de l'abbesse, et peut-être que dans ses secondes réflexions elle trouva qu'il valoit mieux commander à des tilles d'Auvergne, qu'obéir à une princesse de la maison de Lorraine, et que l'indépendance qu'on lui offroit n'étoit pas une grâce à refuser. Peut-être même que ses directeurs furent d'avis qu'elle acceptât le parti de la supériorité , pour aller maintenir la régularité dans les provinces, après l'avoir pratiquée à Paris. Elle vint donc à Marsac, et fut reçue avec beaucoup d'honneur de la prieure et des religieuses , qui , par la bonne opinion qu'elles en avoient , ou par complaisance pour sa tante, l'élurent pour être sous-prieure. Elle exerça cette charge avec beaucoup de prudence, et après avoir passé par cet emploi , Mme de Talleyrand lui résigna son prieuré , par une procuration en cour de Rome , en se réservant une pension de six cents livres sur les fruits du monastère, séparée de la mense commune *. Les religieuses furent bien aises de cette résignation, l'acceptèrent avec joie et louèrent fort le choix de leur ancienne. Cette paix ne dura pas longtemps ; soit parce que la nouvelle supérieure , qui vouloit régner sans compagne , entra en jalousie de l'ancienne , qui retenoit encore quelque reste d'autorité sur les esprits ; soit parce que l'ancienne, qui avoit encore l'usage du commandement, en vouloit conserver l'honneur, et croyoit s'être dépouillée du titre , mais non pas de la douceur de la supériorité. Quoi qu'il en soit, elles entrèrent dans quelque mésintelligence , ce qui est presque inévitable dans les religions en ces rencontres. Les filles prirent part :

I. Partie du revenu d'un bénéfice ecclésiastique qui était affectée à l'entretien de toute la communauté. On distinguait la mente commune de la menst abbatiale , qui était réserve-1 à L'abbé.

et comme ce sexe timide regarde ordinairement le soleil levant et suit les mouvements qui lui viennent du côté de l'autorité, elles se rangèrent presque toutes vers leur prieure. L'ancienne se plaignit à tout le monde , et n'en fut pas mieux payée de sa pension. On lui montra même des clauses qu'elle n'avoit pas prévues , qu'on avoit fait passer en cour de Rome dans le règlement de sa pension. On prétendit qu'elle devoit payer sur cette pension sa subsistance dans le monastère. Ce fut pour lors que cette bonne mère s'écria à la perfidie et à la surprise , et prétendant que sa résignation étoit nulle , fit toutes les procédures qu'on fait quand on se repent d'avoir résigné , et qu'on veut rentrer dans un bénéfice. Le grand bruit qu'elle faisoit obligea la jeune de lui interdire les parloirs, et de veiller elle-même à toutes les grilles, où l'on avoit ordre de l'observer et de renvoyer toutes ses visites.

L'animosité s'échauffa encore sur le sujet d'un révérend père carme-déchaussé , qui , étant venu pour la voir et ayant été renvoyé comme les autres, jura par la mère sainte Thérèse et par son père saint Élie de s'en plaindre aux supérieurs, et écrivit, avec un zèle digne de ce prophète, des lettres pleines de tendresse pour cette pauvre persécutée, et leur donna une bénédiction si puissante qu'elles eurent le bonheur d'entrer et d'être rendues à celle dont il pleuroit la persécution. Quand on n'est pas accoutumé au silence et à la solitude, il est bien malaisé de vivre sans visiter les parloirs, et l'on a bien plus de force quand on se voit plainte. Cela fit qu'elle se rétracta avec plus d'éclat, entraînant une partie de la communauté que sa nièce n'avoit pas bien su ménager. Il fallut faire venir un visiteur, qui voulut régler cette affaire et réconcilier ces esprits animés les uns contre les autres. Il prit avec lui deux ou trois avocats, l'official de l'évêque et un père jésuite qui prêchoit le carême à Riom, et crut avoir fait un accommodement éternel; mais à peine fut-il retourné à Cluny, que la chose revint au même point , et qu'elle s'aigrit même davantage.

Il se lit une grande quantité de procédures; on désavoua le visiteur, et les Grands-Jours étant établis à Clermont, elles y portèrent leur cause. L'ancienne demandoit qu'on déclarât la résignation nulle, et alléguoit plusieurs défauts; la jeune demandoit qu'elle fût confirmée. Une douzaine de religieuses intervenoient sur ce qu'elles disoient que ce bénéfice étoit électif, et qu'elles ne dévoient pas perdre le droit naturel d'élection qu'elles avoient. L'abbé de Mauzac, qui est M. le comte d'Albon, étoit en cause et prétendoit qu'il avoit la nomination du bénéfice; que ce bénéfice, parla nullité de la résignation et la mauvaise foi des parties, tombant en dévolu *, c'étoit à lui à y pourvoir. Quatre avocats différents plaidèrent, et M, Talon ayant d'abord éloigné la prétention de l'abbé de Mauzac sur les abus qui se pourroient glisser, si cet abbé faisoit des prieures à sa volonté, il réfuta la bulle de Paul Y, qui lui attribuoit cette nomination , et observa que la bulle contenoit une clause bien extraordinaire, par laquelle le pape confirmant la réforme établie dans ce monastère, confirmoit tous les statuts qu'elles feroient à l'avenir, pourvu qu'ils fussent dans l'honnêteté et dans l'ordre; après il insista longtemps sur le droit d'élection qu'il faudroit non-seulement conserver, mais qu'il faudroit même établir où il n'est pas. Pourtant il loua fort la nouvelle prieure et approuva la résignation , parce qu'ayant été faite et reçue avec le consentement des religieuses, elle pouvoit passer pour élection, sans conséquence pourtant. Il déclama contre les pensions réservées; mais il observa que la pauvre mère étoit fort âgée, et que probablement elle ne feroit pas grand tort à ce monastère , et conclut enfin à la maintenue de la résignation pour l'une, et de la pension pour l'autre, le tout sans conséquence, étant d'avis que M. l'évêque de Clermont y fît une visite pour remettre les esprits et rendre la paix à cette maison. Ses conclusions fu-

1. Un bénéfice tombait efl dévolu lorsque le titulaire en était privé pour incapacité ou pour quelque défaut essentiel qui entraînail la déchéance.

rent absolument suivies. J'ai appris que M. Talon avoit été un peu porté pour l'ancienne, mais que Mme sa mère, qui se mêle de toutes sortes d'affaires, avoit entrepris de les accommoder, et que n'ayant pas trouvé assez de déférence dans son esprit, lorsqu'elle lui fit demander un seing en blanc, elle en conçut mauvaise opinion, et conjura son fils de conserver tous les droits qu'il pourroit à la jeune, qui lui avoit paru plus soumise, et qui l' avoit reconnue pour juge et pour arbitre.

Le 13e1, on fit dans la Chambre le procès à une femme qu'on accusoit d'avoir eu un enfant d'un autre que de son mari, et de l'avoir tué. Son père, son mari et ses sœurs déposoient contre elle , et toute sa famille la tenoit pour adultère et pour meurtrière. Il étoit prouvé qu'elle étoit devenue grosse en l'absence de son mari ; elle l'avoit avoué devant les juges de son village, mais elle se rétracta devant les juges des Grands-Jours, et soutenant son honneur par son effronterie , elle voulut passer pour femme de bien ; et comme son mari, qui étoit maçon, avoit été fort éloigné pendant un an et demi , et que les enfants ne viennent point de si loin aux femmes, elle voulut lui faire accroire qu'il avoit été présent, et que cet enfant avoit été de lui sans qu'il y eût pensé. Il avoit beau dire que ce sont des choses sérieuses qui ne se font point avec tant de distraction, et qu'il avoit bonnes attestations de son voyage, elle vouloit toujours que ce fût lui , et le faisoit plus père qu'il n étoit ; mais son grand crime étoit le soupçon qu'on eut d'avoir tué ce qu'elle avoit fait naître avec crime. Il est vrai qu'elle étoit allée accoucher dans une grange, et que, s'étant retirée, on trouva son enfant mort sur de la paille. Il avoit les joues enflées, la tête meurtrie et les lèvres trop flétries. C'étoient des présomptions contre elle fort considérables, et, selon les lois, elle devoit mourir. Il y eut d'abord six opinions et

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