‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 49 sur 129 · novembre · texte numérisé non relu

novembre

-i\ voix à la mort; niais tout le reste fut pour elle, et se (•(intenta de la condamner au fouet, à la fleur de lis et au bannissement. Les juges mêmes s'étonnèrent après de leur douceur, et avouèrent eux-mêmes qu'il y avoit un certain hasard dans les jugements, qui, je ne sais par quel mouvement, anime ou relâche l'esprit des juges, et sauve quelquefois des criminels et condamne des misérables.

On jugea le même jour une plainte de M. Griffet, médecin de Bourbon , contre un baigneur qui , par une témérité sans exemple, avoit osé se révolter contre lui. Il n'est point d'art plus souverain que la médecine ; elle ordonne avec autorité tout ce qu'il lui plaît, et menace de mort ceux qui refusent d'obéir à ses ordonnances. Tous les malades sont ses sujets, et tous ceux qui veulent vivre reconnoissent son pouvoir et révèrent ses ordres. Aussi il n'est rien de plus glorieux qu'un médecin qui prétend qu'on lui doit honneur par un précepte de l'Écriture ' , et qu'il est nécessaire à la république. Les baigneurs de Bourbon qui n'ont pas l'esprit de juger des choses , et qui n'ont pas lu par malheur les livres de la Sagesse , n'avoient pas cette soumission d'esprit et cette obéissance aveugle pour leur maître. Ils croy oient que leur science étoit indépendante de celle d'Hippocrate et de Galien, et qu'ils savoient aussi bien les règles du bain que M. Griffet et M. Delorme. Ce dérèglement parut si étrange que ces Messieurs jurèrent par Esculape qu'ils les rangeroient bien à leur devoir ; ils le firent avec beaucoup de chaleur, et depuis ils n'ont vu que des baigneurs soumis. Mais comme ces soumissions contraintes ne sont pas éloignées de la révolte , et qu'une domination violente trouve quelquefois de la résistance, il s'en trouva un qui ne porta pas tout l'honneur qu'il devoit à M. le médecin, et qui se doit réparer par toute sorte de voie. L'occasion se présenta bientôt • le \enger l'injure reçue en vengeant les intérêts publics; et

1. Ce précepte se trouve dans l'Ecclésiastique, chap. wwui. I : « Ho- « nora medicum propter necessitatem: eleniin illuin creavil altissimus

quelque personne qui prenoit le bain s'étant évanouie entre les mains de ce baigneur révolté, il fallut lui faire de grandes leçons et le menacer d'un ton bien grave ; mais il n'eut pas assez de vertu, et s'échappant en paroles, il appela M. Griffet âne de médecin. Toute la faculté de Bourbon, qui réside en lui, en fut scandalisée, et lui fit procès devant Messieurs des Grands-Jours, qui, pour l'exemple et pour la satisfaction d'un médecin dont ils peuvent avoir besoin, si Dieu réduit leur santé à la nécessité des eaux de Bourbon , condamnèrent ce misérable à lui demander pardon, à lui payer une amende de 100 francs, et à être suspendu durant six mois de ses fonctions de baigneur; il est vrai que ce sont des mois d'hiver où son office est inutile. Voilà comme on a puni ce téméraire. Le médecin pourtant murmure encore, et trouve qu'il n'a pas sujet d'être satisfait.

Le 14, on jugea l'affaire du comte de Beaune1 sur la comédie du coffre. Ce gentilhomme, des principaux de la province et pour la qualité et pour les richesses, étant d'une noblesse ancienne, et ayant près de 50 000 livres de rentes, fut arrêté en vertu du décret pour venir se présenter à la Chambre. Jamais homme ne fut plus épouvanté que lui, quoique sa vie fût tout à fait sans reproches. M. Nau, qui se trouvoit intéressé et piqué au jeu, lui avoit dit dans sa colère des choses fort désobligeantes, et l' avoit menacé fort indiscrètement de la question. Ce procédé auroit paru fort extraordinaire en un autre, mais on ne s'en étonna pas tout à fait en lui. Quelques-uns des plus sensés avoient été d'avis qu'il ne falloit point de décret contre une personne qui n'avoit fait que rendre office à un de ses amis, et que, comme on étoit venu pour punir les criminels, il étoit à propos de traiter avec beaucoup de civilité les gens de bien ; qu'on n'avoit qu'à lui témoigner, qu'il viendroit sans peine, et qu'il étoit à propos de lui épargner la honte d'être conduit

1 . D'après le Journal de Dongois . ce personnage se nommait messire Joachim de Montaigu de Beaune.

par îles archers comme un homme prévenu de crimes; mais la résolution avoit été prise, et il en fallut passer par l'avis le plus sévère. Après que le premier feu fut passé, et que ces Messieurs irrités eurent fait un peu plus de réflexions, ils s'apaisèrent , et, pour raccommoder les choses, proposèrent de le relâcher sur sa parole et lui donner la ville pour prison. Les autres représentèrent qu'il n'étoit pas moins coupable aujourd'hui qu'hier, et qu'il falloit ou n'avoir point eu tant de chaleur, ou avoir plus de fermeté ; qu'ils étoient pourtant bien aises qu'on en revînt à leur opinion , et qu'on ne témoignât point tant d'ardeur pour un petit intérêt d'amende. Ainsi l'on se radoucit et l'on jugea que M. de Beaune seroit obligé de fournir 20 000 francs , ou de les faire fournir par Mme de Canillac, lui donnant recours contre elle1. Il donna d'abord 10 000 francs, et est encore arrêté pour les autres 10 000. A son particulier, il est condamné à une amende que les uns vouloient faire grande , et que la plupart réduisirent à 200 francs. Il est fort content de cet arrêt, ou parce qu'il croit que Mme de La Mothe ne fera point difficulté de payer la somme, dont on attend des nouvelles dans trois jours , ou parce que , dans l'épouvante où il étoit , il est bien aise de sortir d'affaire, à quelque prix que ce soit.

Le 16, qui fut le lundi , il n'y eut point assez d'affaires pour fournir l'audience , et l'on jugea en particulier deux femmes, toutes deux accusées d'un même crime. L'une avoit eu une inclination particulière pour le vicaire de son village, et je crois que l'inclination avoit été mutuelle - ; ils s'étoient fait

1. Le Journal de Dongois présente ici quelques différences : «Il (le vicomte de Beaune) fut condamné d'aumôner la somme de huit vingts livres parisis applicable au bâtiment des religieux augustins réformés . et payer en son nom la somme de seize mille livres parisis d'amende, adjugée par l'arrêt intervenu contre Gabriel de Beaufort-Canillac , comte de La Mothe. pour lesquelles sommes il tiendroit prison jusques à l'actuel payement. »

2. Cette fille, nommée Antoinette Farges , fut condamnée au fouet et

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leur déclaration réciproquement, et il y eût paru quelques mois après , si cette femme artificieuse n'eût caché les marques apparentes de son amour. Elle se conduisit fort adroitement, mais elle ne put point éviter le soupçon de quelque voisine malicieuse qui s'aperçut du désordre qui lui étoit arrivé; elle accoucha pourtant fort secrètement en enterrant son enfant, qu'elle prétend être venu mort au monde ; elle ne creusa pas assez avant dans la terre, et je ne sais par quel hasard un chien, fouillant en cet endroit, trouva ce petit corps, et, le rongeant, le traîna par tout le village. Les voisines ne manquèrent pas de parler ; elle fut condamnée par les juges à la mort, et fut appelante aux Grands- Jours. L'autre étoit dans la même espèce, et la seule différence, c'est qu'elle étoit plus jolie, et qu'elle ne s' étoit pas amusée au vicaire de sa paroisse, mais à quelque jeune homme de son voisinage. Elle fut plus adroite à cacher sa grossesse, et les voisines, soit qu'elles fussent moins soupçonneuses, soit qu'elle les vît plus rarement , n'en eurent jamais le moindre vent. Elle enterra son enfant comme la première, et un chien s'étant amusé à le déterrer, il s'en fit information en la justice du lieu, et le juge, qui étoit un vieux raffiné, ordonna qu'on visiteroit toutes les filles du village, et qu'on verroit s'il ne s'en trouveroit point quelqu'une qui eût du lait. Elle se trouva la misérable, et avouant sa fragilité et désavouant le meurtre de l'enfant, comme l'autre, elle fut condamnée et conduite par appel aux Grands-Jours, où les avis furent fort partagés : les uns alléguant l'ordonnance qui juge digne de mort une mère-fille dont l'enfant se trouve mort en naissant , si elle n'a découvert sa grossesse à personne , supposant qu'elle n'a gardé le secret que pour avoir plus de moyens de faire son crime impunément ; les autres trouvant que l'ordonnance étoit trop sévère, et qu'il falloit toujours juger favorablement , elles furent condamnées à

au bannissement après avoir été marquée d'une fleur de lis. Le vicaire se nommait Jean Roy. Journal de Dongois,

toutes choses, excepté La mort. Ce jugement n'aurait point passé à la Tournelle, et l'on trouvoit étrange qu'il eût passé à la Chambre des Grands-Jours.

Cependant que toutes ces choses se jugeoient, une troupe de comédiens de campagne étoit arrivée pour venir donner du divertissement à ceux qui donnoient de la terreur à tout le monde. Ils dressèrent d'abord leur théâtre, et furent prêts à jouer le lendemain. M. le président donna la première comédie aux dames dans sa maison , où elle fut représentée par des gens à peu près comme M. La Rapinière et M. L'Étoile du roman de Scarron1. Ils disoient tout rôle du mieux qu'ils pouvoient , changeant l'ordre des vers et des scènes , et implorant de temps en temps le secours d'un des leurs qui leur suggérait des vers entiers, et tàchoit de soulager leur mémoire. Je vous avoue que j'avois pitié de Corneille, et que j'eusse mieux aimé, pour son honneur, que M. d'Aubignac i eût fait des dissertations critiques contre ses tragédies , que de les voir citer par des acteurs de cette façon. Il y avoit une de leurs femmes qui récitoit assez bien , et il faut leur donner cette louange qu'ils représentoient assez bien le burlesque, parce qu'ils étoient assez burlesques eux-mêmes, et qu'ils étoient meilleurs farceurs que comédiens. Comme ils sont seuls dans la province, il faut bien se contenter d'eux. Cela fait qu'on y va presque pour y trouver compagnie plutôt que pour y entendre les comédiens, et qu'il s'y passe bien d'autres amours que ceux qu'on représente sur le théâtre. L'assemblée est composée de quelques dames de la ville qui sont de tous les divertissements , de quelques galants qui les

1. La Rapinière et L'Étoile sont des personnages du Roman comique de Scarron.

2. L'abbé d'Aubignac venait de faire paraître ses critiques de plusieurs pièces de Corneille. Il avait publié, en 1663, deux Dissertations concernant le poème dramatique . en forme de remarques, sur les deux tragédies dr Corneille intitulées : Sophonisbe et Sertorius. La même année parut encore un ouvrage de l'abbé d'Aubignac intitulé: Troisième et quatrième dissertations rnnrerntnit In tragédie de Corneille intitulée Œdipe, et réponte éi ses , nlm,.

suivent ou qui les mènent, et de quelques-uns de Messieurs des Grands- Jours qui jouent des personnages bien différents dans cette ville. Ils font dresser des échafauds pour les exécutions ; ils font dresser des théâtres pour leurs divertissements; ils font le matin les tragédies dans le palais, et viennent entendre l'après-dînée les farces dans le jeu de paume; ils font pleurer bien des familles , et veulent après qu'on les fasse rire ; et comme si la judicature étoit attachée à leur robe , ils dépouillent toute leur sévérité en la dépouillant , et ne se font plus craindre lorsqu'ils sont habillés de court. Ils voient pourtant dans la représentation du théâtre une partie de ce qu'ils voient en instruisant les procès , c'est-à-dire des tyrans qui ont opprimé les foibles, des amants qui ont fait mourir leurs rivaux indignement, des femmes qui ont donné ou qui ont reçu du poison de leurs maris, et cent autres passions dont on se plaint dans la province et dont on se rit dans le tripot 1 , qui peuvent pourtant servir pour exciter à la justice, parce qu'on les représente toujours punies.

Je ne suis point de ceux qui sont ennemis jurés de la comédie, et qui s'emportent contre un divertissement qui peut être indifférent, lorsqu'il est dans la bienséance; je n'ai pas la même ardeur que les Pères de l'Église ont témoignée contre les comédies anciennes, qui, selon saint Augustin, faisoient une partie de la religion des païens , et qui étoient accompagnées de certains spectacles qui offensent la pureté chrétienne. Aussi je ne crois pas qu'il faille mesurer les comédiens comme nos ancêtres et les Romains , qui les méprisèrent, en les privant de toutes sortes d'honneurs, et les séparant même du rang des tribus, comme on peut remarquer par un passage du livre de la République de Cicéron, que saint Augustin a cité dans son deuxième livre de la Cité de Dieu 2. Je leur pardonne même de n'être pas

1. Ce mot, dérivé du latin tripudium, indique ici un jeu de paume.

1». « Ou uni artem ludicram scenamque totam in probro ducerent, genus

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trop bons acteurs, pourvu qu'ils ne jouent pas indififérem-

nitiit tout ce qui leur tombe entre les mains, et qu'ils n'offensent ni l'honnêteté ni l'ordre de la société civile. Nos comédiens manquèrent en ce point, plutôt par simplicité que par malice, et entreprirent de jouer une méchante parodie que quelques envieux ont composée et dont ils ont fait une satire contre M. Chapelain, dont la vertu, la prudence et l'érudition sont connues partout où il y a des gens de bien et des gens savants *. Je fus étonné lorsque j'appris qu'ils avoient eu l'indiscrétion ou l'effronterie de réciter publiquement ces vers injurieux, et de faire revenir l'ancienne licence de la comédie. C'étoit un usage de mauvais exemple, que la liberté de la république et la jalousie du peuple contre les grands avoit introduit, de mettre parmi les rôles qu'on faisoit publiquement, des satires contre les principaux citoyens d'Athènes. Ce ne fut pas une simple tolérance, ce fut une coutume confirmée par une loi qui permettoit que la comédie quod vellet vel de quo vellet nominatim diccret, dît ce qu'elle voudroit, et nommât ceux qu'elle voudroit blâmer même par leur nom. Elle attaqua d'abord les séditieux et fit des satires contre les Cléons et les Cléophons , avec quelque espèce de justice, voulant flatter le peuple, en condamnant des noms qui lui étoient déjà fort odieux ; quoiqu'il eût été plus à propos qu'ils eussent été condamnés par un censeur que par un poète, dit saint Augustin : Ejusmodi cives a censore quant a poeta notari. Mais comme la médisance s'insinue insensiblement et que la liberté se change aisément en licence , elle entreprit de décrier les gens de bien , et de dire des injures à Périclès et à Socrate. Se servant des actions et des personnages véritables et connus, comment auroitelle épargné les gens de bien, lorsqu'elle n'épargnoit pas

« id hominum non modo honore civium reliquorum carere, sed etiam tribu a moveri notatione censoria voluerunt.» De cirit. Vei, lil>. II. c. xin. l. Il s'agit probablement île la parodie satirique intitulée : Chapelain </<■' Bile avait été composée en 1664

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même les dieux ? et quel respect pouvoit-elle avoir pour la société , puisqu'elle n'en avoit point pour la religion , et qu'on se moquoit des autels sur le théâtre? Nous en trouvons cent exemples dans l'antiquité ; mais je fais une réflexion et non pas un traité sur ce sujet.

La nouvelle comédie, soit que le gouvernement fût changé et que les grands fussent plus puissants, soit que le siècle fût plus réformé et qu'on fût devenu plus sage, s'arrêta à des vraisemblances agréables , et ne chercha pas des vérités odieuses. Elle inventa des noms et des actions, et quittant cette satire découverte , elle se contenta de décrier le vice et de marquer le défaut des hommes en général, et de toucher les spectateurs sous des personnes empruntées. Ainsi Ménandre peut passer pour meilleur auteur qu'Aristophane, quand même il n'auroit pas tous les autres avantages que Plutarque lui donne, puisqu'il a été plus retenu et moins médisant. Le théâtre fut dans les mêmes dérèglements parmi les Romains , et commença par la même jalousie contre les plus puissants de leurs concitoyens; mais on réprima cette insolence, et l'on fit une loi par laquelle on condamnoit et celui qui auroit fait les vers , et celui qui les auroit récités : faisant un même crime et de l'auteur et de l'acteur de ces satires, qui actitavisset aut carmen condidisset quod infamiam facerct flagitiumve alteri1. Ils jugeoient fort bien que notre vie ne devoit point être exposée à ces insultes, et que nos actions ne dévoient être sujettes qu'aux jugements et aux suffrages des magistrats. Mais lorsqu'ils

1 . Cette phrase du traité de la République , où Ciceron cite la loi des Douze Tables . a été altérée. Voici le texte : a Nostrœ contra duodecim tabulœ , cum perpaucas res capite sanxissent , in his hanc quoque sanciendam putaverunt.si quis occentavisset, sive carmen condidisset quod infamiam faceret flagitiumve alteri. » M. Villemain traduit ainsi ce passage : «Nos lois des Douze Tables, au contraire, si attentives à ne porter la mort que pour un bien petit nombre de faits, ont compris dans cette classe le délit d'avoir récité publiquement ou d'avoir composé des vers qui attireraient sur autrui le déshonneur et l'infamie. »

faisoient paroître leur honnêteté civile, ils négligeaient la religion, et conservoient l'honneur de leurs citoyens, sans se soucier du culte de leurs dieux, puisqu'ils ne défendirent point qu'on se moquât de leurs actions ou de leurs mystères. C'est la réflexion de saint Augustin : ils eurent soin de la réputation de leurs sénateurs, et n'en eurent point de l'autorité de leurs dieux; ils avoient plus de considération pour Rome que pour le ciel ; les intérêts de la cour les touchoient plus que ceux du Capitole : Pluris habenda visa est existimatio citrix vestrx quam Capitolii ' ; et lorsqu'il se rencontroit parmi eux des gens d'honneur qui eussent trouvé mauvais que Plaute ou Naevius eussent mal parlé de Scipion ou de Caton, il ne se trouva ni censeur, ni sénateur, ni pontife qui prît la cause des dieux. Lorsque Térence excitoit un jeune comédien à la débauche par l'exemple de Jupiter , ces désordres étoient considérables , et l'on avoit raison d'employer toute l'autorité des lois pour en arrêter le cours ; mais les sages ne s'en étonnoient point , et Socrate a donné sur ce sujet un exemple de modération et de fermeté qui devroit être connu de tout le monde. Aristophane , qui étoit un poëte badin et médisant s'il en fut jamais , ayant perdu toute considération pour la sagesse , se mit à écrire une comédie très-injurieuse contre Socrate , ou à la sollicitation de ses ennemis , ou par sa propre jalousie , sur ce que ce philosophe estimoit Euripide plus que lui, et ne lui faisoit pas l'honneur d'assister à ses comédies , comme il assistoit aux tragédies de son rival. Il se proposa de le tourner en ridicule, et voyant qu'il entreprenoit non pas Cléon , qui étoit un esprit séditieux et tout à fait de mauvais bruit parmi le peuple , ni les Lacédémoniens et les Thébains , que les différends et les jalousies d'État rendoient odieux à la république d'Athènes , ni Périclès même , qui avoit des envieux et de

1. D. Augustinus. De civit. Dri . xn. Le mot curia . la cour, lo lieu où s'assemblait le sénat, désigne ici les sénateurs eux-mêmes.

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mauvais interprètes de ses actions , mais un philosophe qui passoit pour le plus homme de bien de son temps , au jugement de l'oracle même, il résolut d'y employer toutes les grâces de la raillerie et de gagner , par ses bons mots , les applaudissements de la multitude. Il réussit dans son dessein, et trouva des esprits, qui étoient naturellement portés à s'élever contre les sages magistrats et les hommes vertueux, disposés à écouter toutes ses folies. Ce spectacle les surprit si agréablement et leur parut si plein d'esprit , qu'ils battirent des mains mille fois , et le déclarèrent vainqueur par mille cris de joie redoublés. Socrate , qui étoit le plus grave, le plus modeste et le plus juste de tous les hommes , ne fréquentoit point les théâtres , et n'aimoit point la comédie , parce qu'elle lui paroissoit trop injuste et trop dissolue. L'estime qu'il avoit pour Euripide , tant à cause de sa sagesse qu'à cause de la force judicieuse de sa poésie , l'engageoit à se trouver aux défis que lui faisoient les nouveaux poètes tragiques , ou aux théâtres publics , ou dans le Pirée ; il avoit toujours témoigné beaucoup de répugnance lorsque Alcibiade et Critias le voulurent mener , comme par force , à la comédie. Aristophane , piqué ou corrompu par argent , choisit le jour de la fête des Bacchanales , où toute la Grèce s'assembloit , et crut faire un affront bien sanglant à ce philosophe ; mais cet homme sans reproche vint lui-même à l'assemblée , monta sur le théâtre , et voyant que quelques étrangers demandoient avec beaucoup de curiosité où étoit ce Socrate dont on parloit tant , il se leva et se tint debout durant tout le temps de la comédie , sans rien perdre de son repos ni de sa gravité. M. Chapelain a été si peu touché de cette parodie diffamatoire , qu'on peut croire qu'il en mépriseroit la représentation avec la même force d'esprit qu'il a témoignée lorsqu'on lui en a donné les premières nouvelles. Mais nous sommes dans un siècle où l'on a besoin de bons exemples , et où l'on doit empêcher qu'on ne décrie la vertu. Et si

la laveur du ciel l'ait naître parmi nous des Socrates, la justice des hommes doit punir les Aristophanes qui les persécutent devant le monde. Ce fut cette considération qui obligea Messieurs des Grands-Jours de faire défense aux comédiens de réciter à l'avenir de telles satires. Ce fut M. de Caumartin qui représenta à l'assemblée que c'étoit une chose qui concerne les bonnes mœurs ; qu'il étoit de la justice publique de régler ces sortes de dérèglements ; que si l'on souffroit cet usage de médire des gens de bien , on ne verroit aucune vertu à l'épreuve de la calomnie ; qu'on joueroit les plus sages par leur nom , et qu'on rendroit ridicules les actions les plus sérieuses ; que c'est un intérêt public et particulier qui le poussoit à leur donner cet avis ; que ceux qui récitoient des satires contre un homme d'honneur et un auteur de réputation, pouvoient en réciter contre Messieurs des Grands-Jours, et qu'il se pourroit trouver dans la province des poètes satiriques , aussi bien qu'à Paris; qu'enfin il étoit ami de M. Chapelain, et qu'il avoit trop d'estime pour lui pour assister à des représentations qui offensent la vertu en général , plutôt que son mérite particulier, et qui doivent être plus fâcheuses à ses amis qu'à lui-même. Toute l'assemblée trouva la proposition fort raisonnable , et l'on fit défense aux comédiens de jouer à l'avenir cette parodie.

M. de Chastillon donna , ce soir même , à souper après la comédie , fort proprement. Il avoit prié quatre dames de ce pays et plusieurs autres dames. Messieurs, tant des Grands-Jours que de la province , y assistèrent , qui en étoient avertis plutôt que priés, et qui venoient à une conversation plutôt qu'à un festin de cérémonie. On y dansa , on y vint en masque, et on s'y divertit avec beaucoup de liberté jusqu'après minuit. La fête fut plus galante que magnifique, et telle qu'un garçon et un galant homme la devoit donner.

Quelque divertissement qu'un eût pris le soir, il falloit

venir au palais le matin ; et quoiqu'on eût été gai jusqu'à deux heures après minuit , il falloit reprendre son sérieux cinq heures après , et faire le juge après avoir fait le galant. On jugea une affaire qui est d'assez bel exemple pour être sue , et qui fait voir qu'il y a d'honnêtes femmes dans le monde. Dans un village d'Auvergne qu'on nomme Mirefleurs , il y avoit une villageoise assez belle , qui eût pu plaire non-seulement aux bourgeois de son village , mais même aux plus délicats de la cour. Toute la jeunesse de ces quartiers-là avoit brûlé pour elle , et après avoir attiré tous les yeux , elle avoit gagné tous les cœurs de ceux qui l'avoient regardée ; mais elle avoit autant de pudeur que de beauté , et l'honneur lui fit toujours mépriser l'amour indiscret. Une certaine modestie sévère qu'elle affectoit de faire paroître sur son visage, et je ne sais quel air impérieux et indifférent , laissoient tous les jours quelqu'un de ses amants dans le désespoir , et faisoient que tous se sentoient forcés de l'aimer, et qu'aucun n'osoit espérer d'en être aimé. Aussi , quoiqu'on ne soit pas accoutumé parmi ce petit monde à faire l'amour respectueusement , elle avoit gagné sur l'esprit de tous ceux qui la voyoient, qu'ils auroient autant de sagesse que de bonne volonté pour elle , et leur avoit protesté qu'elle jugeroit de leur amitié par leur retenue , et par ce moyen les avoit quasi tous rendus honnêtes gens , autant que leur condition le pouvoit permettre. Comme c'est le sort qui fait les mariages , ses parents la donnèrent à un homme qui passoit pour le plus sage , et qui fut pour le moins le plus heureux de son village. Elle l'aima, dès qu'elle l'eut pour mari , avec tant de fidélité , qu'on jugeoit bien qu'elle ne pouvoit cesser de l'aimer et n'en pouvoit aimer aucun autre. Quelques-uns de ses anciens amants lui rendirent en compagnie quelques visites après son mariage ; et n'ayant pas été assez heureux pour être maris , ils s'estimoient encore assez fortunés d'être ses amis , et vivoient avec elle de cette manière respectueuse qu'elle leur avoit

toujours proposée. 11 y en eut un qui n'eut pas toute la modération qu'il falloit, et qui eut la hardiesse de lui faire une déclaration d'amour en des termes fort embarrassés , qui n'expliquoient pas bien ses pensées , mais qui découvroient sa passion , et qui se faisoient d'autant mieux entendre qu'ils sembloient être confus et peu intelligibles. On peut juger avec quelle fierté cette beauté sévère répondit à cet effronté. Elle lui interdit sa maison ; elle le menace de découvrir à son mari son insolence , et lui représente en trois mots qu'il devoit la connoître , qu'elle étoit au désespoir qu'on eût osé seulement lui faire une proposition d'amour contre sa fidélité ; et le regardant d'un air sévère , elle appela deux ou trois de ses voisines , et sous prétexte de leur faire voir de la toile qu'elle venoit d'acheter, elle s'arrêta avec elles en conversation , et ne regarda plus ce misérable , qui sortit moins satisfait , mais non pas moins passionné. Il y a des mouvements si forts en amour, qu'il faut beaucoup de sagesse pour les modérer. Ce galant n'en eut pas assez pour se vaincre, et un jour, sachant que le mari de cette belle étoit , pour quelque affaire , à un village au delà de la rivière , il se servit de cette occasion , et résolut d'avoir par force ce qu'il ne pouvoit obtenir par le mérite de sa passion. Il eut l'adresse de se cacher dans la maison ; il entra la nuit dans la chambre où elle étoit couchée ; elle y avoit laissé une chandelle allumée , ou à cause qu'elle étoit seule, ou qu'elle craignoit de se trouver dans les ténèbres; il se glissa jusque dans le lit et voulut tenir la place de l'absent ; mais le bruit qu'il fit dans l'embarras où il se trouvoit l'ayant éveillée, elle fit un cri qui eût pu alarmer le voisinage, si la maison n'eût été un peu séparée des autres. Elle saute de son lit, lui dit les choses les plus touchantes du monde, pour l'obliger à se retirer sans poursuivre son mauvais dessein, et quelque crainte qu'elle eût, elle le menaça de son désespoir. Cet homme insolent ne se laissa toucher ni à ses larmes ni h ses prières, et voulut s'a-

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vancer vers elle, mais l'honnêteté donne de la force, et la fureur fait, en ces occasions, ce que la crainte et la foiblesse ne permettroient pas en d'autres. Elle chercha le moyen d'éviter ce déshonneur, et trouvant une hallebarde au coin de la chambre où elle s'étoit réfugiée, elle en perça le cœur de ce malheureux qui brûloit pour elle. A peine en sortit-il deux ou trois soupirs ardents avec lesquels il expira. L'amour qu'elle portoit à son mari lui fit trouver du plaisir même dans son crime, et l'horreur qu'elle avoit pour le crime de cet amant malheureux étouffa en elle tous les sentiments de pitié , et cet homme sacrifié à sa chasteté fut un spectacle qui ne lui déplut pas pendant cette nuit; elle sortit pourtant tout effrayée de sa maison, appela quelques-uns de ses voisins et leur fit le récit de son action. Le témoignage de ces bonnes gens et la réputation de sa vertu la firent absoudre.

Cette action , qui ne la rendoit pas criminelle devant les juges, la rendoit encore plus agréable qu'elle n'étoit aux yeux de son mari ; mais les parents du mort ayant fait informer et porter l'affaire devant les Grands-Jours, où le meurtre étoit bien prouvé et la vertu de la meurtrière peu reconnue, la cour obligea toute cette famille à se venir présenter, et la condamna à une amende considérable pour des gens d'un bien et d'une condition fort médiocres. Cette action peut être considérée ou selon les lois de la société, ou selon les règles du christianisme : selon les lois, cette femme étoit excusable de s'être portée à cette extrémité contre un homme qui venoit lui faire violence ; il y a une défense légitime pour l'honneur, comme il y en a une pour la vie; l'honnêteté et la pudeur ont leur désespoir lorsqu'on les presse, et on leur permet un premier mouvement comme à des passions justes et raisonnables, lors même qu'elles semblent sortir des bornes de la raison. Si le droit a permis aux maris de tuer les deux adultères et de venger l'honneur de leur famille dans leur premier emportement, ne croyant

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pas qu'on peut réprimer un ressentiment si violent et si pardonnable, pourquoi ne seroit-il pas licite à une dame qui se voit réduite à se défendre contre la force, de sacrifier à sa chasteté celui qui veut la contraindre au crime ? Ces sortes d'amours ne peuvent être punis que par la mort. Elle pourroit être meurtrière pour n'être pas infidèle ; l'ardeur de conserver son honneur pouvoit être aussi forte en elle que la passion de le lui ravir étoit insolente en lui-même. Quelqu'un avoit si bien instruit cette aimable homicide, ou elle avoit de si beaux principes d'esprit, qu'elle répondit avec beaucoup de grâce et de force à ses juges, qu'elle faisoit gloire du crime dont on l'accusoit, et que c'étoit un éloge pour elle que d'être accusée d'être trop pudique ; qu'elle avoit plus de honte d'avoir pu être sollicitée par un amant forcené, qu'elle n'avoit de peur d'être condamnée par des juges sévères ; et qu'une femme qui avoit eu le courage de tuer, auroit bien aussi le courage de mourir pour ce sujet ; que la nature avoit donné aux hommes la force de repousser toutes sortes d'injures, et n'en avoit laissé aux femmes que pour résister à leur déshonneur ; qu'on faisoit un crime de ce qui devoit être un exemple à tout son sexe ; qu'on ne devoit pas considérer en cette rencontre une femme qui tue, un homme qui meurt, mais un amant qui est transporté d'une passion brutale, et une femme qui devient cruelle pour être chaste ; qu'enfin elle avoit ouï parler de Lucrèce, et qu'elle savoit qu'il y a eu des siècles où ces crimes-là ont mérité des récompenses. Elle disoit ces choses avec une modestie qui témoignoit son innocence, et faisoit connoître à ces Messieurs qu'elle n'avoit fait que punir un criminel qu'elle leur eût réservé pour faire un exemple de leur plus sévère justice, si le péril n'eût été pressant, et si elle eût pu se sauver sans le perdre. Selon les maximes de la religion , saint Augustin est d'avis qu'il n'est point permis de tuer, même dans ces occasions, et tient le précepte si général, qu'il ne croit pas qu'on puisse l'aire mourir quelqu'un inno-

cemment, si ce n'est par l'ordre de Dieu, comme les héros de l'ancienne loi qui ont entrepris des guerres sanglantes, et comme Abraham, qui fit un acte de piété d'une résolution parricide, ou par une inspiration particulière, comme Samson et Jephté , ou par l'autorité d'une dignité publique qui porte un caractère de justice et qui a ordre du ciel de punir les coupables *. Il est malaisé de faire l'application de ces règles à cette action particulière. Il trouve même que c'est un crime à une dame de se tuer pour éviter le déshonneur, et ne peut point souffrir qu'on allègue l'exemple de Lucrèce. Il faut, dit-il, qu'elle ait été ou déshonnête ou injuste; elle a fait de deux crimes l'un, ou l'adultère ou l'homicide; ou elle consentoit à la perte de sa pudeur, et elle étoit criminelle ; ou elle n'y consentoit pas , et elle étoit meurtrière d'une personne chaste et innocente. Ainsi l'on peut dire avec raison : Si elle est adultère , pourquoi la loue-t-on depuis tant de siècles? si elle est chaste, pourquoi se tuoit-elle? C'est une vanité de Romaine qui n'aimoit pas tant l'honnêteté qu'elle craignoit la honte, et qui ne cessa de vivre que parce qu'elle n'osoit paroître devant le monde; pourquoi faisoit-elle un crime elle-même pour éviter celui d'un autre ? Quoi qu'il en soit, saint Ambroise est d'un avis contraire, et il prend plaisir, dans le livre de ses Offices, de louer la constance et la résolution de quelques vierges qui se sont précipitées, ou qui ont prévenu par un meurtre ou par une mort volontaire les violences de leurs tyrans.

Quelques jours après, on présenta les lettres de grâce que M. de Caumartin avoit scellées pour un jeune homme de Clermont, nommé Gaschier, fils du lieutenant criminel, qui avoit tué sans dessein une femme de la même ville. C'est la coutume dans la province que , lorsqu'il se fait quelque fête solennelle, ou pour quelque réjouissance publique, ou pour l'entrée de quelque personne considérable,

I. «Sine data lege . sine expressa jussione. sine latenti inspiralione. »

toute la jeunesse s'assemble, et s'étant mise sous les armes, l'ait le tour de la ville en bel ordre pour faire honneur à la fête. Chacun cherche les armes les plus bruyantes, et c'est une gloire parmi eux d'avoir tiré le plus grand mousquet et d'avoir fait le plus grand bruit. Lorsque M. l'évoque de Clermont ' lit son entrée et qu'il reçut les compliments de tous les corps , il y eut une troupe fort nombreuse d'habitants armés qui allèrent au-devant de lui, et l'accompagnèrent jusque dans son palais en le saluant incessamment de toute leur mousqueterie. Son cheval, qui étoit fougueux, bondissoit si fort qu'on craignoit que la joie ne fût troublée par quelque malheur , et que le prélat ne fût pas assez bon cavalier pour soutenir ces agitations violentes. Ce cheval croyoit d'être dans un champ de bataille plutôt que dans une ville de paix , et porter un général d'armée , non pas un évêque. Toutes les bénédictions que l'évêque donnoit à peine restoient à demi formées en l'air, et il ne pouvoit faire qu'un demi-signe de croix , que le mouvement interrompoit à tous les coups qu'on venoit d'entendre. Toute la ville loua Dieu de leur avoir donné pour le gouvernement de son église un homme qui , outre qu'il étoit homme de bien , étoit encore bon écuyer, et l'on reconnut l'importance qu'il y a qu'un évêque soit bon homme de cheval, lorsqu'il fait son entrée dans ces provinces. Ce Gaschier dont je parle étoit de cette joyeuse escadre, des plus lestes et des mieux armés , et voyant une bourgeoise de sa connoissance qui, pour voir passer la pompe plus en repos , étoit montée avec quelques-unes de ses compagnes sur un monceau de pierres assez élevé , ou pour la saluer, ou pour l'épouvanter par divertissement , tira son mousquet si proche d'elle que la poudre et le feu ayant fait un effort considérable et pénétré jusqu'au corps au travers des jupes , elle resta morte sur la place. Le gendre de cette pauvre malheureuse qui étoit présent , voulut venger la mort de sa belle-

I. M. de Vainy d'Arbouze avait fait son entrée à Clermonl 11- :îii qo vembre 1664

mère , et poursuivit son meurtrier l'épée à la main ; mais ou l'arrêta. Ce criminel involontaire représente aujourd'hui ses justifications , et a reçu des lettres de rémission qui ont été lues et examinées.

Le 28e novembre ', l'affaire de MM. du Palais fut décidée, qui fut la première contumace qu'on ait jugée dans la cour des Grands- Jours. L'arrêt en fut sévère , parce que l'action avoit été fort criminelle. M. le comte du Palais ayant acheté Feurs , qui est un bourg fort considérable dans le Forez , et prétendant faire valoir les droits de seigneur avec un peu trop d'autorité, M. de Magnieu, qui est un homme de qualité, qui avoit des terres dans l'étendue de sa paroisse , eut quelque intérêt à démêler avec lui , qui ne sembloit pas fort important dans le fond , mais qui le devint dans les suites. Les premières plaintes se firent de part et d'autre dans l'ordre de la justice , et il sembla que le procès devoit se terminer dans les formes ordinaires. Mais comme il se glisse ordinairement un certain esprit d'animosité et d'aigreur entre ceux qui plaident , et que la haine ou la vengeance achèvent souvent ce que la justice a commencé, cette affaire changea de face , et devint une affaire d'honneur, après avoir été de pur intérêt. Cela fit qu'il y eut entre ces deux gentilshommes une inimitié déclarée, ensuite de laquelle on accuse M. du Palais d'avoir voulu faire assassiner M. de Magnieu et de lui avoir fait dresser des embûches 2. Soit que ce fût pour cet assassinat, ou pour quelque autre raison de justice , ce dernier, sur les plaintes qu'il avoit faites de son ennemi , obtint un décret contre lui , et lui envoya cinq huissiers à sa maison du Palais pour lui faire quelque sommation, ou pour lui signifier quelque ordre qui ne lui étoit pas fort agréable. L'on dit qu'il en avoit été averti , qu'il avoit mandé quelques-uns de ses

1 . Le 23 novembre , d'après le Journal de Dongois. Le récit du greffier n'est pas entièrement d'accord avec celui de Fléchier. Voy. Appendice, n° XVIII.

2. Fléchier atténue les charges qui pesaient sur les marquis du Palais. Voy. Appendice, n" XVIII.

anus, et qu'il avoit assemblé chez lui tous les braves de son voisinage. Les huissiers ne manquèrent pas de venir exécuter leur commission dans toutes les formes, à la porte du château, et de témoignera ces messieurs qu'ils étoient sujets aux lois et aux ordonnances des juges, comme les autres. Cette hardiesse ne leur plut pas ; ils délibérèrent s'ils dévoient s'en venger sur-le-champ, ou s'il falloit différer quelque temps leur ressentiment pour l'assouvir avec plus de violence et avec plus de sûreté. Quelque chaleur qui les emportât , ils furent capables d'un peu de modération , et se contentèrent pour lors de leur donner la chasse et de les menacer. Il n'étoit pas malaisé d'épouvanter ces sortes de gens , qui se retirèrent au premier village pour y passer la nuit ; mais personne ne voulut les recevoir, parce qu'ils étoient ennemis de M. du Palais qu'ils aimoient ou qu'ils redoutoient. Ils ne furent pas mieux reçus dans les autres endroits pour les mêmes considérations , et quelque tard qu'il fût , ils furent obligés d'aller loger à six lieues de là, où, après s'être retirés, ils reposoient fort profondément, lorsque deux troupes de gens à cheval arrivèrent du Palais, entrèrent avec violence dans l'hôtellerie , passèrent dans une chambre où trois de ces huissiers étoient couchés , et tirant plus de vingt coups de pistolet en tuèrent deux, et cassèrent l'épaule au troisième, qu'ils obligèrent de se traîner encore tout sanglant jusqu'à la chambre de ses compagnons, lesquels, se voyant dans la dernière extrémité, se jetèrent à leurs pieds , implorèrent toute leur pitié, et n'attendoient plus que la mort1. Quelques-uns, échauffés dans le premier meurtre, furent d'avis qu'il falloit achever; mais quelqu'un plus modéré, si l'on peut dire qu'il y eût de la modération en ce rencontre, opina à la vie. Ainsi on les laissa vivre, mais on leur fit souffrir des peines extrêmes : on les mena jusqu'au Palais tout nus dans la plus grande rigueur de la saison; on leur donna mille coups

l Le récil de Fléchier adoucit encore ici les détails de ces odieuses violences. Voy. Appendice, a' XVIII.

de fouet durant le chemin , et on les renvoya presque aussi morts que leurs compagnons, avec défense de regarder derrière eux sous peine de la vie. Quoique le marquis du Palais fût fort jeune en ce temps-là , il n'a pas laissé d'être compris dans l'information, comme ayant été remarqué luimême avec un de la maison de Canillac, qu'on charge extrêmement , et qui est mort pour son bonheur et peut-être pour celui de quelques autres. La partie de ces messieurs ne manqua point de faire les poursuites qu'il falloit faire. Le procès fut instruit et prêt à juger ; mais , soit qu'ils fussent las de plaider, ou qu'ils ne voulussent pas être la cause de la mort de plusieurs personnes de qualité , ils remirent leurs intérêts à M. de Villeroi , qui les accommoda et les mit hors de tout intérêt civil. Mais les Grands- Jours étant survenus , et M. Legrand, conseiller au parlement de Paris, étant venu dans la province, et ayant donné le procès entièrement instruit , il fut jugé sans que les parties intéressées en eussent eu le moindre soupçon. Par arrêt , MM. du Palais père et fils furent condamnés à avoir la tête coupée , et quelques juges même furent d'avis qu'ils fussent roués vifs; leurs biens furent confisqués; l'amende fut de 40 000 livres : on procéda à la démolition du château du Palais l. Quelques-uns de ceux qui s'étoient trouvés à l'occasion furent condamnés à la roue. Ainsi la justice se vengeoit elle-même et faisoit craindre ses arrêts à ceux qui avoient autrefois si mal reçu ses ordres. Mme la marquise du Palais , femme du fils , se rencontra par hasard ce malheureux jour à Clermont , où elle

1. a Les sieurs marquis du Palais, père et fils, furent condamnés d'avoir les têtes coupées; leurs biens situés en pays de confiscation furent déclarés acquis et confisqués ; sur le tout néanmoins pris trente-deux mille livres parisis d'amende. La terre du Palais fut privée de toute justice; elle fut déclarée réunie à la royale . dont elle ressortissoit , et il fut ordonné que le château du Palais seroit incessamment démoli et rasé; que les bois qui y servoient d'ornement seroient coupés à trois pieds de hauteur. Saint-Michel , La Roche , Champagne , Le Picard , La Madelaine et La Rozée , valets , furent condamnés d'être rompus vifs et d'expirer sur la roue, et en quatre mille livres d'amende solidairement.» Journal dp l>ongois.

étoit venue , ou pour voir quelques-uns de ses parents , ou même pour se divertir dans la ville , puisqu'elle n'entendoit plus parler du procès qui devoit , à son avis , être instruit à grand bruit , et faire craindre longtemps auparavant que d'être en état. Il n'est pas hors de propos de remarquer que cette dame est d'une qualité fort relevée, de la maison de La Tour d'xVuvergne , parente au trois ou quatrième degré de M. de Turenne ; elle a la taille avantageuse , des yeux bleus qui ont de la douceur et qui ne laissent pas d'être animés; un tour et des traits de visage qui sont fort beaux , et un teint fort vif et fort uni. Sa beauté fit bien du bruit, lorsqu'elle fut à Clermont , dès qu'elle y parut ; et la plupart des galants d'Auvergne adorèrent cet astre naissant. M. de L'Anglar fut le plus constant et le plus passionné , et il alloit être le plus heureux , si le destin qui trouble souvent les plus belles passions, n'eût été contraire à son amour, et ne l'eût ravi à cette belle, qui l'aimoit autant qu'elle en étoit aimée. Car ayant eu querelle avec M. le comte de Canillac et s'étant allé battre avec lui, il fut tué d'un coup de pistolet. Quelques-uns assurent que le comte étant l'agresseur et voulant donner le choix des armes par civilité, selon l'usage qui s'observe ordinairement dans ces combats particuliers, il lui présenta deux pistolets, dont l'un étoit chargé à balle et l'autre ne l'étoit point , avec résolution de vouloir se servir de son avantage , si le pistolet chargé de plomb lui tomboit en partage, ou de prévenir quelque chose et de tirer en l'air comme un coup d'essai , si l'autre lui étoit échu , afin d'avoir moyen de le relâcher ; que le choix fut fait selon son désir, et que , tirant son coup sans crainte, il en blessa son ennemi à mort. Je n'oserois point assurer une chose qu'il seroit très-malhonnête d'avoir faite et qu'il seroit très-imprudent d'avoir dite; je me contente de dire que Mlle de La Tour eut bien du déplaisir, et qu'elle plaignit extrêmement et le malheur de son amant et celui de son amour.

Environ ce temps-là, le marquis du Palais s'étant retiré

dans une de ses terres qui n'est qu'à une lieue de la Roche, où demeuroit cette belle , lorsque sa mère la ramenoit dans sa solitude , prit occasion de la voir, comme par droit de voisinage. Il connut bientôt qu'il étoit impossible de la voir sans l'aimer, et se trouva sans y penser engagé à des charmes qui lui parurent inévitables , si bien qu'après l'avoir vue comme voisin , il vint la revoir comme amant. Il avoit de l'esprit et de l'amour, il se conduisit si bien auprès de la demoiselle, qu'il mérita d'en être aimé. Sa qualité , son bien, sa bonne grâce y contribuèrent beaucoup , et firent qu'elle reçut sa première déclaration avec beaucoup de douceur et même avec quelque espèce de joie. La mère, qui n'avoit pas de bien à donner à sa fille , et qui trouvoit tous ses avantages dans ce parti , ne désavoua point son inclination , et l'affaire se trouva fort résolue de part et d'autre. Il fallut en donner avis au comte du Palais le père , qui voyoit sa maison assez engagée , et n'espérant de raccommoder ses affaires que par le mariage de son fils , s'opposa de toute son autorité à ses amours , et crut qu'il devoit considérer en cette occasion nonseulement sa satisfaction particulière , mais encore l'intérêt de sa maison et l'avantage de sa famille. Il lui défendit de la voir ; il le menaça de toute son indignation , et lui proposa d'autres partis pour le divertir de celui qu'il recherchoit ; enfin il employa tous les moyens pour réduire cet esprit prévenu. Mais la défense redoubla son désir; les menaces ne firent, que l'enflammer davantage , et les autres filles qu'on lui proposa ne firent que lui faire connoître la différence de celle qu'il aimoit d'avec toutes les autres. Il poursuivit donc son dessein , et se déclara si fort contre les intentions de sa parenté, que son père obtint de M. l'évêque de Clermont une défense à tous les curés de son diocèse de marier ces deux amants. Mais l'amour a mille adresses et trouve mille inventions pour rompre tous les obstacles qu'on lui oppose. Il alla consulter la mère de la fille, avec laquelle il résolut qu'il la rencontreroit le lendemain , et que , la mettant dans son

carrosse, il l'emmèneroit liors du diocèse, et l'épouseroil eu face d'église; la chose lut exécutée. Elle sortit de la maison, sous prétexte de se promener avec un ecclésiastique, qui sans doute avoit la confidence de la mère , et à peine eurentils avancé dans la campagne, que le marquis arrive, et lui donnant la main, la fait monter dans son carrosse, et va l'épouser dans un village voisin, d'un autre diocèse que celui de Clermont ; il revint encore faire la noce chez la mère et \ coucher la même nuit. Lorsque le comte du Palais apprit la nouvelle de ce mariage , il en fut au désespoir, il s'en plaignit en justice et lit informer comme si on eût enlevé son fils. La dame, qui ne songeoit qu'au bonheur de sa fille, fut avertie par ses amis de faire informer de son côté , de traiter L'affaire d'enlèvement et d'implorer les lois pour épouvanter le père et pour l'obliger de ne résister plus à ce mariage. La chose réussit comme on se l'étoit proposé, et le comte avisé consentit enfin volontairement à ce qu'il ne pouvoit plus empêcher. Leur joie fut si grande , et le plaisir qu'ils avoient d'être ensemble les occupa si fort depuis , qu'ils ne songèrent pas même à tirer du greffe les informations qui avoient été faites de concert contre l'enlèvement prétendu de la fille ; de sorte que les Grands-Jours ayant été établis à Clermont, comme on se fut saisi de leur part des grosses de tous les procès , on y trouva celui-ci pour lequel il eût été assigné à la cour. Mais on avoit contre lui une affaire plus importante, et l'enlèvement étoit peu de chose, si le meurtre et la rébellion de justice ne l'eût rendu plus criminel. L'arrêt fut donné le matin, et Mme du Palais, qui croyoit qu'il falloit de longues procédures pour l'instruction , et qu'elle en seroit avertie longtemps auparavant , comme tous les autres l'avoient été , entendit des laquais qui s'entretenoient de ce qu'on avoit fait le matin à la Chambre des Grands-Jours ; mais elle n'y fit nulle réflexion, et allant voir le comte de Ganillac dans la prison, elle voulut se divertir avec lui de la nouvelle qu'elle avoit ouïe; mais elle fut bien

surprise, lorsque le comte , la larme à l'œil, lui confirma cette fâcheuse condamnation. Et elle tomba évanouie à ses pieds , et comme on l'eut fait revenir, elle monta en carrosse toute délacée qu'elle étoit , et s'en vint tout en désordre chez madame sa sœur, où nous étions logés. Elle monta dans la salle où Mme de Caumartin étoit avec quelques dames de la ville qui étoient venues lui rendre visite ; et avec des cris et des lamentations que je ne saurois exprimer, elle toucha si fort toute la compagnie que chacun joignit ses larmes avec les siennes , et qu'on eût eu de la peine à deviner laquelle de ces dames pleuroit son mari condamné, tant la douleur d'une belle personne inspire des sentiments de pitié. Je ne vis jamais douleur plus emportée : tantôt elle prouvoit l'innocence de son mari , et s'arrêtoit au milieu de sa raison ; tantôt elle reprochoit aux juges leur cruauté; tantôt elle louoit la tendresse de son mari pour elle. « C'est moi, disoit cette dame éplorée , c'est moi qui suis la cause de tous ces désordres , et quelque innocent qu'il soit, Dieu le punit pour m'affliger ; son seul crime est d'avoir épousé une malheureuse. » Les sanglots interrompoient ses discours; enfin s'apercevant qu'elle embarrassoit tout le monde , elle sortit brusquement, et après quelques mots de considération que nous lui dîmes , elle fut conduite chez quelques conseillers de la ville pour consulter les moyens qui lui pouvoient rester de conserver quelque chose de son bien. Sa douleur l'avoit si fort transportée , qu'elle ne songeoit à son mari que pour le plaindre. Gomme il ne s'attendoit point d'être jugé si promptement , il étoit resté dans une de ses terres , et se croyant innocent , ou espérant avoir des informations et des témoignages pour sa décharge, il ne craignoit point son jugement. Quelques personnes sages furent d'avis de commencer par songer au danger où il étoit exposé, et de lui envoyer bien vite un courrier en poste. Quelque diligence qu'on pût faire, à peine eut-il le temps de se sauver; les archers le poursuivirent de si près qu'ils l'atteignirent, et, lui réduit au bord

ni R LES GRANDS-JOl RS DE 1665. I iS

d'une rivière, lui crièrenl qu'ils l'arrêtoient par ordre dn roi. Mais L'extrémité où il étoit lui donna du courage et fit qu'il se jeta dans la rivière à cheval; et comme il étoit bien monté, il la traversa à la nage, et se sauva fort heureusement, laissant ceux qui le poursuivoient bien étonnés à l'autre bord. Cette dame est inconsolable; elle ne plaint ni ses biens ni trois enfants qu'elle a ; elle ne regrette que l'éloignement de son mari; ellevivroit encore heureuse, s'il ne lui falloit point vivre en veuve , et dans son désespoir, elle se destine à pleurer les jours et les nuits son infortune.

Le 26 du mois, M. le président ayant reçu une lettre de M. Colbert, qui portoit quelques ordres du roi touchant la prorogation des Grands-Jours ' et l'enregistrement de la commission de M. de Caumartin pour la présidence, en cas de récusation ou d'absence, il assembla tous les conseillers à sa ruelle, et leur proposa ses deux affaires. Après la lecture des ordres de la cour et des avis du ministre qui témoignoient que le roi étoit très-satisfait de leur conduite, et qu'ils n'avoient manqué qu'en ces deux points; qu'ils dévoient considérer que c'étoit un grand prince fort absolu et qui vouloit être obéi, et qu'il leur conseilloit en ami de n'attendre pas de nouveaux ordres. Pour savoir le sujet de cette lettre, il faut remarquer que le roi avoit envoyé, depuis quelque temps 2, une prorogation des Grands-Jours, sur la connoissance qu'il avoit des grands fruits que faisoit cette justice dans la province , et de la nécessité de poursuivre les desseins qu'il avoit eus de rétablir l'ordre, avec ordre de la vérifier dans la Chambre même. Ces Messieurs, qui ne font qu'une partie du parlement, lui envoyèrent cet arrêt de prorogation, afin qu'il le voulût vérifier lui-même, soit pour rendre cette déférence à leur compagnie, soit pour n'être point engagés à registrer aussi la commission pour la présidence dont ils avoient ordre. Le roi n'approuva point qu'ils

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