‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 58 sur 129 · janvier lGfiG, d'après le Journal de Doiujnis · texte numérisé non relu

janvier lGfiG, d'après le Journal de Doiujnis

SUR LliS GRANDS-JOURS DE l(J(j.*i. 22U

arrêt contre lui, et à faire raser les fortifications d'une de ses maisons. If. de Lévy, par le droit de sa charge, eut ordre de veiller à l'exécution de l'arrêt, et, trouvant l'occasion favorable pour se venger de quelques insultes que ce malheureux lui avoit faites pendant que la France étoit en désordre, à cause de la diversité des partis, il fut bien aise d'excéder un peu sa commission , et fit non-seulement raser les fortifications, mais il donna encore la maison au pillage, et, en punissant le crime, se rendit criminel lui-même, et se rendit responsable à la justice en la soutenant. Il assuroit qu'il avoit des ordres du roi pour justifier son action ; mais il falloit venir les présenter, et il y eût eu du hasard pour lui. La seconde accusation étoit plus évidente que la première, et il y avoit toutes les apparences qu'il étoit criminel, et pouvoit être convaincu de fausse monnoie. On vérifioit qu'un marchand avoit reçu de lui deux fois un assez grand nombre de doubles pistoles, qui étoient encore en dépôt dans les greffes; mais les juges les avoient écartées adroitement, et il y avoit même quelques procédures contre eux ; ce qui fit qu'on le condamna à une grande réparation pour le prévôt , à une amende considérable , au bannissement de neuf ans, et à se défaire de sa charge. Quelques-uns furent d'avis de sauver la charge, mais cela passa. Il auroit bien fait de se présenter dans l'état où étoient les affaires, et dans les circonstances du radoucissement de la cour. Les conclusions de M. Talon alloient à la mort, et l'on a cru qu'il avoit affecté cette rigueur, afin qu'on ne crût pas que la considération de la maréchale de L'Hospital \ qui est alliée au marquis , eût relâché quelque chose de sa sévérité ordinaire , et qu'on ne dît pas que l'amour avoit désarmé la justice. Mme de Charlus, mère de l'accusé, qui étoit dans la deroière désolation , trouva de quoi se consoler sur l'espérance de remettre ses affaires.

I. On a déjà vu plus haut, pages 88 et 210. des allusion-; à la passion de Denis Talon pour la maréchale de L'Hôpital.

Les criminels fugitifs étoient en si grand nombre , qu'à peine étoit-on sorti d'un procès qu'on entroit dans l'autre , sans intermission et sans relâche. Après le jugement de M. de Lévy, on examina l'affaire de M. le marquis de Salers l, qui étoit une des plus noires qu'on ait vues pendant les Grands -Jours. C'est un homme de qualité, d'esprit, quelques-uns disent même de probité, lorsqu'il agit par son inclination et par ses conseils, et non pas par ceux de sa femme. Il avoit un ennemi dont il pouvoit se plaindre avec justice, s'il n'eût mieux aimé se venger par violence. Sa passion, enflammée par des sollicitations puissantes sur son esprit, et peut-être par son esprit même, le poussa d'assembler quelques-uns de ses amis et quelques personnes d'expédition , et à faire voir qu'il ne souffroit pas une injure. Il attaqua celui qu'il cherchoit 2, qui s' étoit réfugié dans sa maison où il étoit retiré, et, trouvant trop de résistance et trop de difficulté à forcer les portes , il fit monter ses gens au plus haut de la maison, fit découvrir le toit, et entrer dans la chambre où, ayant trouvé ce misérable, il l'avertit qu'il falloit se disposer à mourir. Quelques-uns disent qu'il fit appeler un prêtre et qu'il lui donna le temps de se confesser; les autres assurent qu'il n'eut pas la patience d'attendre. Quoi qu'il en soit, ils le percèrent de cent coups , lui crevèrent les yeux, etc., et se retirèrent avec un peu de satisfaction de s'être vengés, et avec beaucoup de remords d'avoir fait un crime. Au premier bruit des Grands- Jours, ce gentilhomme se retira comme tous les autres coupables, et il a été condamné sur la fin, par contumace, à avoir le col coupé, à une forte amende et au rasement de sa maison.

Il falloit bien que les femmes eussent quelque part à la justice, et que l'on jugeât quelques violences et quelque action cruelle de ce sexe. On diroit que toute leur cruauté

Page 1