‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 66 sur 129 · Par Mme de Chàteaupay. (Sole de Fléchier · texte numérisé non relu

Par Mme de Chàteaupay. (Sole de Fléchier

2. Etienne Cisternes. seigneur de Vinzelles. président à la cour des aides, avait épousé Françoise Ribeyre. et était ainsi allié au président de Xovion. Voy. Appendice, n*" IX et XXIX.

son humeur critique, je lui dis qu'on étoit exposé dans ces sortes d'emplois à la censure de bien du monde ; qu'on avoit accoutumé de donner de mauvais noms à de bonnes choses ; que M. le président avoit de grandes qualités, et que, s'il avoit témoigné quelque foiblesse, j'étois assuré de ses bonnes intentions.

«Il est vrai, reprit-il, les grands hommes ont quelque foible; on n'en a point pourtant remarqué en M. de Caumartin qui avoit la commission des sceaux. Il a su si bien mêler la civilité d'un galant homme avec la gravité d'un juge, les divertissements avec la bienséance, et la dépense avec la modestie, que ceux qu'il condamnoit même se louoient de lui, et que tout le monde trouvoit à faire bonne chère et se divertir chez lui , d'une manière que les heureux trouvoient fort agréable ce que les malheureux ne pouvoient pas désapprouver. Il vit comme trois scènes différentes dans sa maison : au commencement, tous les conseillers des Grands-Jours y étoient fort assidus, et il se piquoitd'y tenir une table qui étoit fort propre, et qui pouvoit même quelquefois s'appeler magnifique. La contestation de la présidence étant survenue, et ces Messieurs, à la persuasion de quelques-uns des plus zélés, s' étant interdit la fréquentation et la familiarité qu'ils avoient avec lui, les principaux de la ville prirent leurs places et témoignèrent une amitié fort tendre et fort sincère ; la troisième fut celle de la noblesse qui s'étant venue rendre à Clermont, après avoir vu qu'on ne vouloit point dépeupler l'Auvergne et qu'on faisoit quartier à bien des gens , ne trouvoit point de maison plus commode que la sienne, et où l'on reçût le monde avec plus d'accueil. La politique du président à ne lui donner aucune part du secret des affaires lui donnoit occasion de servir avec plus de hardiesse ceux qu'il pouvoit assister honnêtement. Enfin, il se ménagea si bien et avec tant de modération dans le différend de la présidence, qu'il fit toujours connoître que c'étoit un différend de charge qui ne devoit

point passer jusqu'aux personnes, et s'acquit l'estime de toute l'Auvergne. » Je fus entièrement de son avis, je lui dis même quelques particularités qu'il ne savoit pas; et nous passâmes à M. Talon qui avoit tenu un rang très-considérable dans l'assemblée.

« Il faut avouer, me dit-il, que M. Talon n'a jamais paru avec plus d'éclat que dans cet emploi. On y a découvert toute l'activité et toute l'étendue de son esprit; et comme on disoit autrefois que Caton étoit un sénat abrégé, capable de décider lui seul toutes choses, on peut dire aussi que M. Talon lui seul étoit les Grands-Jours ; c'étoit lui qui régloit tout, qui donnoit le tour aux affaires et qui étoit l'âme de la justice, dont il faisoit agir tous les ressorts. On s'étonna d'abord que sur les chemins il eût exigé des honneurs; qu'il se fût fait traiter de Monseigneur comme le président, et l'on disoit qu'à Riom il avoit été si en colère de ce qu'on n'avoit pas été assez ponctuel à lui rendre quelque respect, qu'une jeune demoiselle qui l'entendit gronder s'enfuit de la maison, croyant qu'il alloit faire pendre toute la ville. Mais on ne considérait pas que son nom étoit si redouté qu'on lui rendoit plus d'honneur qu'aux autres, parce qu'on croyoit qu'on pourroit en avoir plutôt besoin, et qu'un homme dans sa fonction ne pouvoit jamais trop se donner d'autorité pour le service du roi. Vous savez avec quelle assiduité il a travaillé, étant depuis le matin jusqu'au soir dans le travail , et ne prenant aucun de ces divertissements que les autres recherchoient , allant toujours son train, et ne se démentant jamais, si bien que les gentilshommes qu'il poursuivoit à outrance ne lui ont pas su si mauvais gré depuis qu'ils ont vu qu'il avoit partout le même esprit de sévérité, et qu'il avoit conclu avec la même rigueur contre un neveu de la maréchale de L'Hospital1 que contre les plus inconnus ; et par cette égalité que tous les autres n'ont pas observée, il

1 Voy. iiape 229.

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s'est fait craindre sans se faire haïr. Toute la haine de ce règlement qu'on a fait pour les affaires ecclésiastiques dont le clergé a fait des plaintes si publiques et si amères , est tombée sur lui ; mais il y a apparence qu'il s'en démêlera bien , et qu'après que ces messieurs les prélats auront donné au roi trois ou quatre millions qu'il leur demande , on aura assez bonne composition pour cet arrêt. Quoi qu'il en soit , il a fait de très-belles actions pendant les Grands-Jours , et c'est un excellent génie. »

Cependant le temps de la retraite approchoit , et tout le monde s'étoit rendu chez soi. Nous reprîmes le chemin du canal en parlant des galanteries de M. de Barillon, des expéditions de M. Le Peletier et des actions mémorables de M. Nau. C'étoit lui qui chantoit avec plus d'emphase les chansons bachiques , qui dansoit la bourrée avec plus d'impétuosité, et qui portoit plus haut l'autorité de la justice. Il interrogea M. de Montvallat, et faillit à lui faire tourner la cervelle, et à le jeter dans le désespoir; il interrogea le vicomte de Beaune sur une chose très-légère , et le menaça d'abord de la question. Il l'épouvanta si fort qu'il n'en est revenu que bien longtemps après. Dans une querelle entre les laquais et les soldats , il voulut mettre en prison le lieutenant criminel qui étoit venu mettre le holà de la part de M. de Novion ; il menaça l'intendant qui voulut se mêler de l'affaire, protestant qu'il n'avoit plus d'autorité devant les Grands-Jours, et faisant entendre à M. de Novion même, qui n'approuvoit pas toutes ces promptitudes , qu'il n'avoit pas plus de pouvoir que lui dans la Chambre. Enfin , on faisoit peur de M. Nau aux petits enfants; il avoit eu le soin de régler la police et il avoit eu l'industrie de manger beaucoup de perdrix à très-bon marché. Il dressa tous les grands arrêts , il réforma les poids et les mesures , sous l'autorité de Mme Talon , et fit tout ce que le plus fier lieutenant criminel eût su faire. Il ne parla doucement qu'à son maître à danser; il grondoit tous les solliciteurs, et, lorsqu'il étoit en

conversation, il tournoit tout en termes de chicane, et parloit en procureur, non pas en conseiller. Le souvenir de toutes ces discussions nous fit rire jusqu'à ce que nous nous séparâmes , après nous être promis de l'amitié l'un à l'autre. Nous partîmes le lendemain, et nous arrivâmes enfin à Paris avec beaucoup de joie, sans qu'il nous arrivât par le chemin aucune aventure considérable *.

1 . Les commissaires partirent de Clermont le 4 février 1666 . et arrivèrent à Paris le 12.

La plupart des pièces publiées dans cet appendice sont tirées du journal manuscrit de Dongois , conservé aux archives de l'Empire (section judiciaire U, 130). Il porte pour titre : Journal des Grands-Jours tenus à Clermont en Auvergne, depuis le 26 scjjtembre 1665 jusques au dernier janvier 1666. C'est une copie du temps ; mais en tète du manuscrit , on lit ces mots écrits de la main de Dongois : Tay fait ce recueil en 1666, au retour des Grands-Jours. M. Taillandier, conseiller à la cour de cassation, a signalé l'importance de ce manuscrit dans un article de YAthenœum français, sur l'authenticité des mémoires de Fléchier. Je profite de l'occasion pour remercier ce savant de la complaisance avec laquelle il a mis à ma disposition les notes et documents qu'il avait recueillis sur les Grands-Jours de Clermont.

(Voy.p. 1. 51 et 71.)

Les Grands-Jours étaient des assises extraordinaires que des commissaires désignés par le roi allaient tenir dans les contrées où la justice ordinaire était impuissante. Ces commissaires , choisis parmi les membres des parlements et les maîtres des requêtes, étaient armés d'une autorité redoutable. Ils avaient le droit de juger sans appel, de faire des règlements pour le prix des denrées , les poids et mesures , la discipline ecclésiastique, en un mot pour toutes les parties de l'administration. Délégués immédiats de la puissance royale, ils la rendaient

présente dans les provinces éloignées, et prouvaient que ses longs bras, comme dit Bossuet, pouvaient saisir les criminels les plus redoutés jusqu'aux extrémités du royaume. Salutaire aux faibles , terrible aux méchants, l'institution des Grands- Jours a exercé une utile et puissante influence. Il importe donc d'en retracer sommairement l'histoire.

Lorsque la royauté , victorieuse avec Philippe Auguste , saint Louis et Philippe le Bel, eut abattu la grande féodalité et consolidé son autorité dans la France septentrionale , elle établit le parlement de Paris au centre même de sa domination , le chargea d'exercer ses droits de juridiction souveraine, et lui donna , en même temps , la mission de tenir des assises régulières dans les provinces septentrionales, principalement en Normandie et en Champagne. En Normandie , l'ancien échiquier féodal fut transformé; il ne se composa plus exclusivement de barons et de prélats, comme par le passé. Deux fois par an, des commissaires, nommés par le roi, vinrent juger les appels rendus par les baillis et les vicomtes. Les barons et les prélats continuèrent d'assister à l'échiquier, mais plutôt pour le parer, comme dit un procès- verbal du xve siècle, que pour juger les affaires. En réalité, les commissaires royaux tenaient les Grands-Jours en Normandie et en dirigeaient les débats. Le nom seul d'échiquier et la présence des hauts barons et prélats du duché rappelaient l'ancienne cour féodale.

11 en fut de même en Champagne : les comtes de cette province tea aient chaque année des assises où siégeaient les plus puissants de leurs vassaux ; mais lorsque le mariage de Philippe le Bel avec Jeanne de Navarre eut réuni la Champagne aux domaines de la couronne , des commissaires royaux allèrent deux fois par an y tenir les Grands-Jours, où l'on jugeait les appels des sentences rendues par les baillis , prévôts ou vicomtes. Les évêques de Chalons-sur-Marne et plusieurs autres grands feudataires, laïques ou ecclésiastiques, siégeaient dans ces assises à côté des commissaires royaux, mais sans pouvoir réel. Cette institution des Grands-Jours de Champagne et de Normandie rendit plus facile l'établissement du pouvoir royal dans ces provinces nouvellement réunies à la couronne , et en même temps elle respecta les coutumes locales , qui y étaient toujours la règle des jugements ; elle ménagea la transition

entre l'indépendance provinciale et la domination complète du pouvoir monarchique.

Aussi les rois eurent-ils soin d'étendre aux autres provinces l'institution des Grands-Jours. Après l'expulsion des Anglais, en 1453, et lorsque Louis XI eut triomphé des ducs de Bourgogne, des commissaires furent chargés d'aller tenir les Grands- Jours à Poitiers (1454), à Thouars ( 1455), à Bordeaux (1456 et 1459), à Montferrand (1481). Le ressort de ces tribunaux embrassait tout le centre de la France , et principalement les provinces de Bourbonnais , d'Auvergne , du Berry , de la Marche, de l'Angoumois. Ils y combattirent la tyrannie féodale qui s'était relevée pendant la guerre de Cent ans, et rétablirent partout l'ordre et l'autorité monarchique1.

Aucun roi n'eut recours aussi souvent que François Ier aux assises extraordinaires des Grands-Jours. On en trouve douze de 1519 à 1547. Du 12 septembre au 10 novembre 1519, des membres du parlement de Paris siégèrent à Poitiers pour juger en dernier ressort tous les procès des provinces de Poitou, Anjou, Maine, Tour aine, Angoumois, Marche et gouvernement de la Rochelle. L'année suivante, des commissaires tinrent les Grands-Jours à Montferrand et étendirent leur juridiction sur la haute et basse Auvergne, le Bourbonnais, le Nivernais, le Forez, le Beaujolais, les bailliages de Saint-Pierre le Moutier, de Montferrand, du Lyonnais, de la Marche, etc. Il nous suffira, pour donner une idée de la nécessité de ces assises et de leur influence, de citer un passage d'un historien contemporain, qui parle des Grands-Jours tenus à Poitiers en 1531.

« Depuis six ou sept ans, dit du Bouchet dans ses Annales cFÂqvitaine*, aucuns gentilhommes se vouloient faire croire exemptés de l'autorité du roi ; plusieurs, sans titre, s'emparoient de bénéfices , les tenant par force et violence , contre ceux qui en avoient joui par plus de quinze et vingt ans à bon titre, de sorte que les juges royaux n'avoient plus d'autorité, et n'y

1. Je ne puis qu'indiquer les résultats dans cette notice rapide. Les matériaux de l'histoire des Grands-Jours existent dans les registres conservés aux archives de l'Empire. C'est là surtout qu'on pourra étudier la lutte longue et acharnée de la royauté contre les résistances féodales, et se faire une idée exacte de la situation des provinces.

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