CHAPITRE XVII
de Molière et de Racine ; mais ce n'était pas seulement la pièce qui produisait cet effet, l'acteur qui la jouait avait la plus grande part de gloire, et l'objet de ce nouvel enthousiasme , l'homme enfin qu'on put appeler à cette époque l'homme de la nation , était un farceur de la foire Saint- Laurent, il se nommait Volange ; mais la France ne le connut d'abord que sous le nom de Jeannot, rôle qui fut son triomphe.
Depuis cette apparition illustre , chacun , en passant devant le Théâtre-Français, ôtait respectueusement son chapeau devant le monument sans aller jusqu'au bureau porter l'offrande, et nous chantions , nous, dans la solitude :
Nargue de la scène tragique Et loin de nos meilleurs auteurs!
Car l'on préfère au bon comique Les boulevards et les farceurs.
Ah! Français frivoles Que vous êtes drôles :
Qui fait mouvoir votre grelot?
Ah !.,.. c'est Jeannot.
Jeannot jouait , il faut l'avouer, avec la plus grande vérité; il y avait surtout un instant choisi de l'ouvrage, où ce héros , arrosé d'une fenêtre, à peu près dans la manière de don Japhct d'Arménie, et flairant sa manche pour reconnaître l'espèce de liquide dont on l'avait mouillée , disait la phrase fameuse: C'en est... c'en est ! avec une telle sûreté de dégustation , que dans toute la salle il faisait tirer les mouchoirs (oh devine que ce n'était pas pour pleurer) , tant il pénétrait le public de l'énergie de sa situation.
Non-seulement il amusait les spectateurs en scène , niais il divertissait aussi les plus brillantes sociétés dans les fêtes où il était appelé , et dont il faisait les délices. Au mois de décembre précédent, il avait eu un petit rhume; bientôt sa porte devint inaccessible, tant il y avait alfluence de carrosses; les femmes de qualité envoyaient savoir des nou-
vclles du cher Jeannot , et les hommes en meilleure passe défigurer à la cour en venaient chercher eux-mêmes; le délire pour Mole et Dauberval , en d'autres temps , ne fut rien comparé à celui-là. Jeannot l'emporta sur ces deux artistes , en ce qu'on alla jusqu'à lui faire élever des statues. Jeannot se trouvait partout, en buste ou en pied ; pas de cheminée de bonne maison qui ne servît de piédestal à sa gloire; le sieur Volange détrôna sans retour les magots de la Chine, qui ne se relevèrent pas du coup ; il devint l'é • trenne obligée ; gage d'amitié , souvenir d'amour ou don offert par la fortune, Jeannot circulait comme monnaie d'encouragement ou de récompense. La reine, qui pputêtre avait le tort de suivre la mode au lieu de la donner, prit plusieurs de ces bustes pour en distribuer à ceux qui formaient le plus souvent sa cour; cela occasionna même du bruit au château : la faveur en faisant une sorte de décoration, ceux à qui on ue l'offrait qu'en plAtre ou en terre ne pouvaient être réputés que comme les chevaliers d'un ordre dont ceux à qui on l'avait donné en porcelaine de Sèvres ou en biscuit première qualité, étaient les grandscordons ou les commandeurs. Heureusement Jeannot ne fut pas coulé en bronze !
Sa vogue fut telle, qu'il reçut un ordre de début pour la Comédie-Italienne, assez abandonnée depuis long-temps; il aurait pu y ramener la foule, mais ses nouveaux camarades ayant voulu prendre avec lui un air de dignité , il leur déclara qu'il les abandonnait à leur malheureux sort, et que , semblable à César, il aimait mieux être le premier dans un village que le second dans Rome. Peut-être la Comédie-Italienne eut-elle lort de rire de ce fier propos ; car enfin le directeur du théâtre de l'Ecluse convenait que Volange avait rapporté à son administration de quoi payer ses dettes, moulant à plus de 200,000 livres , et en outre un bénélice de plus de 100,000 écus. On conviendra qu'un acteur qui vaut un demi-million possède un fort joli talent, et est partout un digne camarade!