TOME I. G
206 MÉMOIRES DE FLl-tJRY.
disposition de paroles arrangées, nous devions nous entendre, et nous nous entendions en effet. Quant à noire émissaire, qui ne savait rien de cela , il s'acharnait à me montrer sa science, nie persécutant de par la clé de sol ou la clé d'iT, me tyrannisant en bémol , en bécarre , et au nom souverain de toutes les gammes : j'étais docile , il était sot, il devint un maître insolent; il me traitait en véritable choriste de cathédrale, prétendant qu'il n'avait jamais trouvé de tête plus dure que celle d'un duc comme moi.... Oh ! s'il avait été marié , la sienne !...
— Çà aurait été drôle, dit l'officier Thomas.
— Ce fut drôle , répartit le maréchal , car peu après , et quand je sortis de la Bastille , mon harmonique persécuteur avait pris femme.
Mes premiers essais de liberté ne me permirent pas de songer d'abord à ma vengeance. J'étais alors fort occupé en haut lieu , et le reste de mon temps était donné à mes amis. Nous arrangions à trois, et pour nous refaire des grandes dames , de petites parties toutes roturières , que nous appelions parties de fiers état; mes associés ordinaires étaient un premier secrétaire du baron de Goerlz, et un tout petit abhé normand, qui portail l'épée sous le. titre de chevalier de Malte , pour ne pas perdre les bénéfices d'une grosse abbaye; quelquefois aussi, nous nous adjoignions un quatrième , et ce quatrième avait nom Voltaire , qui , en attendant son avenir, faisait avec nous , et par provision, de la philosophie expérimentale sur le cœur des aimables parisiennes des faubourgs.
Un soir , nous étions tous quatre à l'Opéra , l'abbé- chevalier dirige tout d'un coup nos lorgnettes au-dessus de nous, en face, sûr une loge qui , s'avançant comme une élégante corbeille, renfermait quatre petites femmes trèsaccortes, très- gentilles, très-fraîches, miniatures de bourgeoises , ressortant merveilleusement dans ce cadre doré d'Opéra. L'ahbé en connaissait une... restait à connaître les trois autres. — Je vois venir le morceau d'ensemble , dit