‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 131 sur 279 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

de tragédies avaient été lancées en manifestes contre les prêtres, niais ce que Voltaire et ses imitateurs avaient osé avec prudence , Lemierre l'osa avec audace , el le public joua cette fois un rôle actif dans cette thèse soutenue devant lui par l'auteur. La violence avec laquelle le poète décria le sacerdoce depuis le commencement de la pièce jusqu'à la lin , fit le succès de la Veuve du Malabar. On n'y est point serré de douleur , on n'y pleure pas , on n'y sanglotte point , on y maudit. On y est tantôt ému d'indignation , tantôt agité d'un rire sarrlonique en voyant les prêtres honnis , bafoués, démasqués. Dans les tragédies précédentes où l'on avait mis en scène le fanatisme, il y avait toujours une action principale au milieu de laquelle on enchâssait ( mais seulement comme pour surdorer la pièce), les allusions philosophiques ; ici le poète marchait à découvert. Le drame portait à plomb sur les prêtres, et toute l'action était absolument subordonnée à la dissertation anti-religieuse: elle en était l'aine.

Le clergé ressentit le coup et s'en émut; il alla même trouver le roi , mais en ce moment les préoccupations politiques étaient grandes, et les ministres, ou inditférens ou empêchés , ajournèrent ; l'Angleterre et l'Amérique , le comte d'Estaing et le comte de Grasse, portèrent tort aux réclamations de M. de Beaumont : nous fîmes intercéder de notre côté , c'était de l'argent frais qui nous arrivait , et cela devenait trop rare pour n'y pas tenir; M. l'archevêque parlailau nom de l'autel outragé, nous parlions, nous, au nom de notre caisse vide. Des suppressions furent demandées, du moins dans le premier acte; il y avait là une longue scène de théologie entre le grand Bramine et le jeune initié, où tout en dissertant sur le droit que s'étaient arrogé les prêtres indiens de faire brûler les veuves, on battait à tort et à travers sur les coutumes superstitieuses en général , et, sous la gaze de l'allégorie, le public devinait facilement nos séminaires diocésains ; c'est cette scène qu'on aurait voulu faire couper; mais c'eût été sup-

primer la pièce. D'ailleurs le parterre souverain fut instruit, et si on lui avait ôté l'endroit qu'il aimait à applaudir davantage, Dieu sait ce qui serait arrivé ! Ne sachant de quel côté se retourner, et voyant que l'autorité refusait tout appui à l'Eglise , on pensa , soit à l'archevêché, soit à la Sorbonnc, à détourner l'attention du public de celte scène par un moyen tout dans l'esprit français, par une plaisanterie toute mondaine; en conséquence, on fit appeler les écrivains sur lesquels le clergé pouvait compter le plus. Palissot, disait-on, était de ce nombre, Gilbert, jeune poète déjà fameux, et un seigneur nommé jadis dans le monde le vicomte Deynié de Sevrannes, qui, par esprit (le pénitence , s'était retiré dans la maison des Blancs- Manteaux ; il leur fut expliqué ce. que l'Eglise attendait d'eux, et l'on assure que, de cette trinité littéraire et dévote, ou de l'une des trois personnes seulement , procéda la lettre suivante, qui , le 11 mai 1780 , fut jetée des troisièmes loges dans toUté la salle, au moment de la scène en question.

LETTRE D'UNE MALABARE , ACTUELLEMENT A PARIS , A l/AUTEUR DE LA VEUVE DU MALABAR.

« Ab ! Monsieur, que votre tragédie m'a fait plaisir ! et »que vous avez bien fait d'attaquer cette vilaine loi qui «veut qu'une femme se brûle parce que son mari s'est laissé -mourir! souffrez que je vous en remercie au nom de lou- » les les femmes du Malabar. Je crois pouvoir vous répôh- »dre de leur reeonnaissarce. CVst pour nous seules sans «doute que l'humanité vous a dicté cet ouvrage; car vous y n'avez pas dû craindre qu'une loi de si mauvais exemple ■ jrtll jamais prendre faveur parmi les Européens. Aussi, » prèle à retourner dans ma patrie , je n'attends pour quit- »ler Paris que le moment où je verrai votre tragédie imy primée, le veux la traduire dans ma langue naturelle, «pour la faire lire, ou la lire moi-même s'il le faut, à tous «mes compatriotes. Une fois votre pièce connue au Mala-

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