‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 15 sur 279 · chapitre m · texte numérisé non relu

chapitre m

choisie , grands seigneurs , ailleurs , nobles dames en réputation , prince gracieux et connaisseur, hospitalité souveraine , niodèlfs en tous genres, esprit , goût, urbanité, et pardessus tout mœurs élégantes, tout cela se trouvait à cette cour : c'était une miniature de la France d'alors , moins certaine crânerie de dévergondage qui n'y aurait pas élé de mise.

Le prince de Beauvau y figurait en première ligne, faisant partie lui-même delà haute noblesse de Lorraine avec les Choiseul et les Beanfremont. Il avait les traits les plus nobles avec le maintien le plus décent, unis à cet air qu'on appelait l'air représentatif du temps de Louis XIV : quand il parlait, c'était en beaux et bons termes, et il écrivait , disait-on , comme il parlait ; enlin , il avait l'esprit orné et lui-même faisait l'ornement de la cour de Lunéville.

Le prince de Beanfremont venait ensuite; il élait le modèle parfait de la politesse française dans ce qu'elle a de plus exquis, aussi se gardait-il bien de montrer à la petite cour du roi Stanislas le caractère arrêté que développait son père à celle du roi de France, et l'esprit d'opposition qu'il manifestait contre les opérations arbitraires du gouvernement d'alors. Ainsi que le prince deBeauvau, il possédait à fond les traditions du règne précédent, le bon goût des seigneurs éclairés par les arts et celui aussi des galanteries paisibles.

Du reste, il me suffira de citer, comme formant le noyau de cette cour où la vie était si bonne a user, la marquise de Boufflers, le comte deTressan, M. de Saint-Lambert, madame du Chàtelet, madame de Lénoncourt et , pendant quelque temps, l'homme du siècle, M. de Voltaire lui-même , qui s'y plaisait; car là, ou accueillait avec éclat les hommes les plus recommandables , et le génie y était apprécié.

La marquise de Boufflers , sur laquelle ma pensée s'arrête avec le plus de plaisir, l'astre favorable de cette Arcadie royale, était la favorite avouée du roi Stanislas,

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comme Emilie ( madame du Chàtelet) était celle de Voltaire. Elle avait été la maîtresse de M. de la Galissière, intendant de Lorraine , et, ainsi qu'on l'a déjà vu, chancelier du roi. L'ex-souverain de Pologne semblait s'être conformé à l'usage de la cour de son gendre , où on ne prenait plus de maîtresse que de la seconde main ; on disait même que , malgré le pacte de tendresse conclu avec le roi , celai de M. de la Galissière n'avait pas été tout-à- f.ii t rompu. Le bon Stanislas le savait et en était même jaloux; mais, d'humeur indulgente , il souffrait cela sans se venger autrement que par des plaisanteries qu'il se piquait de faire bonnes; et je dirai sur ce point qu'il n'était pas fâché de trouver un prétexte facile à saisir, un thème toujours prêt et presque journalier de s'exercer à l'épigramuie , qu'il lançait assez adroitement , faisant ainsi bon marché à son cœur au bénéfice de sa vanité ; mais pour rendre justice à tout le monde, il faut convenir ici quc(par reconnaissance sans doute) la marquise lui fournissait de fréquentes occasions de se montrer spirituel.

Le chevalier de Boufilers, le fils de celle dernière, me faisait l'honneur de m'adrnettre à ses jeux; il fut élevé, comme on voit, à bon école; il aurait pu sans doute en profiter davantage et moi amsi , mais notre penchant à l'espièglerie nous détournait de choses si sérieuses. A lui et à moi , c'était a qui s'exciterait davantage. INous niellions surtout une grande émulation à faire des ma liées à l'abbé Porquet, son précepteur, dont pourtant le nom était moins avenant que la personne ; car loin d'être déplacé dans celte société, encore plus spirituelle que brillante , il pouvait s'y faire remarquer.

C'était un petit homme, d'esprit et de goût, faisant avec plus de scrupule que de facilité de petits vers passablement tournés. Son disciple prétendait qu'il rêvait trois mois à un quatrain , maisje crois qu'il y avait exagération, et qu'il le calomniait d'un mois.

L'abbé Porquet , avec sa petite stature et sa petite santé,

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