CHAPITRE III
était aussi pour la marquise de Boufflers une source inépuisable de plaisanteries, auxquelles le tout petit homme se prêtait de la meilleure grâce du monde. Il n'avait que le souffle, et disait de lui-même: «En vérité, je crois que ma mère m'a triché; elle m'a mis au monde empaillé. » Madame de Boufflers le fit recevoir aumônier du roi ; mais la première fois qu'il en fallut remplir les fonctions à table, l'abbé resta court, ayant oublié son btnedicite. Sa protectrice eut grand'peine à raccommoder cela auprès du vieux roi, dont il exerça ensuite plus d'une fois la dévote patience. Il lui arriva, un soir, qu'il faisait la lecture de la Bible au royal auditeur, de s'endormir à moitié et de lire ainsi un passage : «Dieu apparut à Jacob en singe. » Comment ! s'écria le roi , c'est en songe que vous voulez dire ? « — Eh ! sire, répliqua vivement l'abbé, qui voulait réparer sa bévue, tout n'est-il pas possible ù la puissance de Dieu ! »
Quant à moi , soit que j'eusse des dispositions à devenir connaisseur, soit peut-être souvenir de ce baiser dont il a été parlé, je faisais quelquefois tiève à nos bons tours pour me mettre en admiration devant la marquise de Boufflers. J'ai entendu dire que son nom , son esprit et même son caractère , rappelaient cette dame de Verne , amie de madame de Lafaye et de quelques gens de lettres du commencement du dix-huitième siècle. Comme cette dame de Verne aimait prodigieusement les arts et les plaisirs , on rappelait la dame de volupté. Elle lit elle-même sur son compte cette épitaphe . peu canonique , mais juste et bien tournée :
Ci-git, dans nne paix profonde, Cetle daine de volupté , Qui, pour plus grande sûreté, Fit son paradis dans ce monde.
Telle était la marquise de Boufflers, qu'il ne faut pas confondre avec la comtesse de Boufflers-Rouvrel , sa con-
3<> MÉMOIRES DE FLELT.Y.
temporaine, célèbre aussi par les agrémens de sa figure, mais encore plus par son esprit et ses connaissances, et
qui, amie tendre du prince de Conti , brillait à la cour du Temple comme la marquise de Bonfflers brillait à celle de Luné vil le. C'est à cette comtesse de Bonfflers que la société du Temple donna le surnom de Minerve savante, tandis que, si l'on s était avisé de choisir uiip patronne pour la marquise, dans le personnel de l'ancien Olvmpe, je crois, sans en dire de mal , qu'on aurait mis celte femme aimable sous une autre invocation que celle de Minerve.
L'étiquette n'était pas encore venue se placer entre le chevalier de Bonfflers et moi cbélif , et cependant ce seigneur, avec lequel je polissonnais tantôt à Commercy, tantôt à Lunévillc, était déjà signalé par ses vives reparties et les saillies de son esprit : je l'aimais, et il s'intéressait à moi ; il me voyait jouer avec plaisir, il me rapportait ce qu'on disait de mes dispositions, et comme on pouvait s'en fiera son goût, ses conseils m'étaient fort Utiles; il poussait la complaisance même jusqu'à me faire répéter assez souvent des rôles que je me proposais d'essayer dans la suite. Il est vrai que c'était un prêté pour un rendu : le chevalier aimait a faire désarmes, et moi commençant à n'y être pas trop gauche, il y avait entre nous réciprocité de services. Pour chaque brochure qu'il voulait bien tenir, nous faisions une passe d'armes; il était adroit et pins avancé que moi ; mais j'avais du nerf bien autrement que lui, et surtout plus de coup d'oeil; j'eus l'honneur de lui donner plus d'une bourrade ; aussi, quand il me voyait arriver avec ma pièce et qu'il n'était pas en traiu , il s'esquivait , et il appelait cela : parer une botte à Fleui y.
Cependant je touchais à ma quinzième année , et mes dispositions pour le théâtre étaient telles en apparence, que mon père me destinait à l'emploi des valets. On voit par là qu'il ne démêlait pas avec sagacité le genre de talent qui devait se développer en moi un jour. A la vérité , mon père put alors s'y méprendre, en ne considérant que la