‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 159 sur 279 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

d'abord furent très-exagérées , et dont je laisse la discussion à des juges plus instruits , je me hâte de revenir à la partie la plus nouvelle de notre inauguration théâtrale.

Le bon sens et le bon goût venaient de remporter une victoire complète sur un reste de harbarie féodale : enfin , le parterre fut assis.

Depuis long-temps cette amélioration était demandée, surtout depuis que le parterre devenait de plus en plus tumultueux ; cette innovation rendant ces places plus chères, pensait-on, on n'y verrait plus que des gens bien élevés. Les gazettes nous disaient galamment : Qu'alors nous aurions des spectateurs dignes de nous juger et de nous encourager, parce qu'ils seraient dignes de nous entendre. M. de La Harpe poussa au parterre assis plus que personne; il prétendait qu'il n'y avait plus de première représentation possible avec un parterre constitué en ligne perpendiculaire, que ce parterre seul faisait tomber les pièces. Peut-être n'avait-il pas bien réfléchi sur ce qu'il avançait; car enfin la Phèdre de Racine ne réussit pas, par la seule cabale des loges , et sans établir une comparaison coupable, lui , La Harpe , était-il tombé avec ses Barmécides par Punique action du parterre debout? Les loges n'étaicnt-elles pas aussi du complot (je ne parle pas des loges vides)? n'y était-on pas commodément assis? ne bàille-t-on que parce qu'on se tient sur ses jambes?

Ecrivains, journalistes et auteurs cherchaient à mille lieues la grande raison , et la seule que je trouvai tout de suite, parce que je n'étais pas savant; à cette question : Pourquoi faut-il faire asseoir le parterre? il n'y avait que ceci à répondre : C'est qu'on est plus à son aise assis que debout.

Voici une preuve que ces messieurs avaient tort : le parterre assis n'en siffla pas moins très-bien et très-fort M. Imbert, qui aurait pu arguer de là, que rien n'était plus détestable qu'un public sur des banquettes. Les gens qui se mettent au parterre prendront toujours l'initiative des sif-»

flets ou dos àpplaudissemons, ce sont les indépendans du spectacle. On va nu parterre pour n'être ni chez soi ni chez les autres ; une loge est un salon , dont la pins jolie femme qui s'y trouve est la maîtresse ; on lui doit des égards, des attentions, on se doit à soi-même de paraître de bonne compagnie; siffler, nuit à l'harmonie du visage, applaudir, peut déranger l'ensemble de la parure; les gens du parterre , eux , sont les enfans perdus du spectacle ; ils se doivent à l'esprit de corps. Payer un carton de six francs, c'est entrer dans l'aristocratie ; payer un carton de quarante sous, c'est faire acte de popularité: dans les deux cas , c'est prendre l'esprit de l'argent déboursé. Il y aurait un seul moyen d'amortir le tumulte du parterre , ce serait d'y admettre des femmes; la galanterie imposerait la décence, mais aus.--i peut-être imposerait-elle la froideur. Il faut au théâtre du mouvement , de l'anxiété, des craintes, des espérances, une lutte; point de demi-décisions, un jugement spontané; la salle est aussi un spectacle, la salle a ses passions, qu'on aime à voir, et où naîtront ces passions, si ce n'est au parterre ? le parterre est au public ce que les sens sont à l'homme, et... mais je m'arrête; je fais là , je crois , de bien mauvaise philosophie : il m'a porté malheur de parler de M. de La Harpe.

J'en vais pourtant parler encore, et même pour constater un succès ; un succès franc , un succès d'esprit et de hou aloi. On voit que M. de La Harpe est bien changé, qu'on ne soit donc pas étonné si je fais son éloge ; j'aime mieux , d'ailleurs, être iidèle à la justice qu'à mes préventions.

Le surlendemain de notre ouverture, nous étant assemblés , nous jugeâmes qu'il n'y avait plus rien à espérer de la petite pièce de M. Hubert. Nous crûmes alors devoir lui en substituer une autre , qui nous avait élé présentée aussi pour la même solennité, et sur laquelle nous avions passé assez légèrement. Celle-ci était intitulée : Molière a la nouvelle Salle ou les Audiences de Thalie.

Dazincourt nous lut la pièce. Nous fûmes étonnés de

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