‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 160 sur 279 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

l'avoir moins remarquée : c'e'tait un cadre heureux et comique qui servait à passer en revue les travers et les ridicules du jour. La manière d'écrire et de juger, l'ignorance impertinente des journalistes, le mauvais goût des écrivains modernes, la folie qui faisait courir tout Paris au spectacle des boulevards et aux vaudevilles de la Comédie- Italienne, la poétique insensée des dramaturges, les mots de création nouvelle, les cabales de l'ancien parterre, la mode des calembourgs : c'était là la pièce de M. de La Harpe.

On s'étonnera, sans doute, que cet ouvrage, ainsi conçu, et aussi bien exécuté qu'il était conçu , n'ait été remorqué qu'après celui de M. Imbert , et que nous ne nous soyons déterminés à le jouer qu'avec peine et après la chute du prologue d'inauguration. Mais il est juste de dire , pour nous justifier, que cette comédie ne nous avait été lue qu'anonyme.

Peut-être cette justification paraitra-t-cllc une bonne naïveté, car c'est avouer qu'un nom d'auteur est mis avant la qualité d'un ouvrage dans la balance, des réceptions. Cela certes est vrai: pourquoi ne le dirais-je pas? Les pièces qu'un auteur célèbre ne nous apporte pas avec son talent, il nous les apporte avec sa réputation. Chacun arrive à sa lecture comme à une fête; on rêve d'avance de beaux rôles et de belles chambrées. D'ailleurs , qui est-ce qui revient facilement d'un parti pris sur un homme , et plus encore d'un parti pris sur son talent? Ce serait presque revenir sur son propre jugement : et pour le bénéfice de notre vanité et de notre bon goût , un homme que nous avons déclaré admirable l'est quand même. Outre ces raisons , il en est souvent d'administratives. Chaque pièce d'un nouvel auteur est une expérience à faire sur le public ; chaque nouvelle pièce d'un auteur ancien est une lettre de change qu'on tire sur les spectateurs. Un nom déjà fait n'est pas seulement l'ornement de l'affiche, c'est une véritable assignation à comparaître. Mais si l'ouvrage est mauvais ? eh

bien ! chaque amateur de spectecle y vienl au moins une fois, ne fût-ce que pour abaisser un triomphateur, et alors il n'est pas de coup de sifflet qui ne coûte un billet au bureau.

Voilà de fort mauvaises raisons sans douie et qui pourraient se résumer par cette idée singulière : qu'il faudrait qu'un auteur commençât par son second ouvrage. Hélas ! tout n'est pas pour le mieux au théâtre , et les raisons que j'ai données seront détestables lorsque, dans un grand établissement comme celui de la Comédie-Française , tout , même la gloire , ne viendra pas se résumer aussi dans la caisse du comptable.

A ces audiences de Thalie, le public applaudit surtout au personnage du vaudeville , sous les jolis traits de Mlle Contât, et à la muse du Drame, c'est-à-dire à Dugazon habillé eu femme , embéguiné d'une grande coiffe de crêpe nouée avec des rubans couleur de feu , revêtu d'une longue robe noire traînante , toute garnie de lambeaux de papier sur lesquels on lisait ces mois sacramentels du genre : An !..., Ciel. !... Dieu !... Grand Dieu !... Amour des Hommes !... Vertu !.... Crime !.... Tous ces mots étaient arlislcment arrangés sur chaque partie de l'ajustement, de façon à prêter aux allusions les plus plaisantes. 11 fallut faire la coupure du : Amour des Hommes!.... que Dugazon avait singulièrement placé; mais l'artiste retrouva son effet en ornant dignement la queue de sa robe du mot sublime : Nature!...

Malgré toutes les critiques , la pièce de M. de La Harpe n'en réussit pas moins , et n'en était pas moins faite pour plaire. On connaît le caractère de cet auteur: qu'on imagine, si l'on peut , combien ce succès l'enorgueillit ! Ce fut eu assistant à une de ses représentations, qu'enivré de gloire et se voyant applaudir au balcon par une fort jolie personne, il en devint épris tout à coup , et comme il voulait toujours que le public fût dans le secret de ses grandes aventures , rien ne devaut être indifférent de la vie d'un

CHAHTRE XXV. ^95

grand homme, quelques jours après, il adressa à cette belle des stances amoureuses, qu'il ne manqua pas de rendre publiques.

Or le digne objet de celle flamme subite était Mlle Cléopbile, ci-devant danseuse en troisième à l'Académie royale de Musique , et à l'époque du grand amour de La Harpe , une des plus agréables odalisques du fameux prince de Soubise. Echappée à je ne sais quel fléau du meilleur des mondes, la pauvre petite n'y avait perdu qu'une partie du palais, et, il fautse bâter de le dire, c'était jouer à qui perd gagne, car elle avait remplacé cela par un palais d'argent artilicicusement fabriqué.

Les charmes extérieurs de cette belle ne reçurent aucun échec dans ses mésaventures, et on ne pouvait plus douter de toute la puissance qui leur restait en voyant l'illustre critique et l'un des quarante s'enchaîner si publiquement à son char. Il en était épris comme aurait pu l'être un jeune homme de quinze ans , s'affiebant partout avec elle , aux promenades, à la redoute, aux spectacles, comment donc ! à l'Académie même , au grand scandale des lettres , de la philosophie, et surtout de tant d'honnêtes bourgeoises qui s'étaient crues jusqu'alors des Aspasies , en honorant le poète académicien de leurs bontés. Quelle humiliation ! L'ingrat pouvait-il aimer une petite danseuse , sans principes, sans métaphysique, ni dans la tête, ni dans le cœur? pouvait-il les oublier au point d'oser dire amoureusement dans ses stances, et à la face d'Israël , qu'il croyait n'avoir jamais aimé avant d'aimer Mllc Cléophilc? Affreuse rétractation des vers imprimés au Mercure, des quatrains envoyés au Journal de Paris!... Quelle rumeur ! quels cris de vengennee !

On dit que ses maîtresses passées furent vengées ; car, à quelque temps de là , l'amoureux poète , enfermé avec les muses, buvait à grand renfort les rafraîchissantes eaux de l'IIippocrèiie. — Vous voyez bien, disait à ce propos Iemalicieux marquis de Louvois,quecct auteur a quelque chose

ti<J6 MEMOIRES DE FLEURY.

des ancien?. — Oui , la lèpre, répondit la non moins malicieuse Arnoiild.

Le mot était dpre , niais il peint l'opinion presque publique sur La Harpe. Cet auteur, avec du mérite, et beaucoup de mérité, s'était mis tout le monde à dos ; il n'y avait personne qui n'eût à prendre sa revanche sur lui pour quelque trait d'une vanité tyraimiquc qu'il faisait subir à chacun. L'idée qu'il avait de lui-même était un préjugé qu'il aurait voulu faire partager à l'univers, et quand il fut dévot, il crut en lui delà même manière qu'il croyait en Dieu, c'est-à-dire qu'il n'admettait sur ces deux articles de foi ni examen ni discussion. Je ne sais si le talent vaut jamais ce qu'il coûte; mais si celui de M. de La Harpe fut la cause de son orgueil, il eut un talent chèrement acheté.

Si vous voulez faire bientôt Une fortune immense autant que légitime Il vous faut acheter La Harpe ce qu'il vaut ,

Et le vendre ce qu'il s'citime.

Voilà l'homme.

En fait de tragédie, la première nouveauté que nous donnâmes dans notre nouvelle salle fut la pièce en cinq actes intitulée Agis. C'était le coup d'essai d'un jeune homme appelé Laignelot, qui avait déjà été joué à Versailles, devant la cour, à la fin de 1779. Ce Laignelot, fils d'un pauvre boulanger de Versailles , avait présenté la pièce sans nulle recommandation , sans prôncius. Assez durement rebuté , dirai-je selon l'usage ? il aurait renoncé pour toujours au théâtre, si notre camarade Larive, frappé des beautés qu'il crut apercevoir dans cette tragédie, si maltraitée au comité de lecture, n'eût pas cherché à intéresser en sa faveur M. le duc de Villequier et d'autres personnes de la cour de Versailles. Leur protection fit obtenir au jeune Laignelot une seconde lecture, qui, soutenue encore du suffrage de quelques hommes de lettres, tels que M. Thomas et M. Ducis , reçut enfin un accueil plus favorable.

Page 1