CHAPITRE XXV
Mais le sujet portait en ge'ne'ral un caractère trop austère pour être susceptible de l'espèce d'intérêt qui aurait pu convenir à nos usages et à nos mœurs d'alors; la conduite d'ailleurs en parut faible, embarrassée et n'offrant rien d'attachant. Un des rôles de femme fut rempli par une jeune personne (1) que le public avait adoptée , qui avait débuté avec assez d'éclat, et promettait de devenir un des meilleurs sujets du Théâtre; l'autre, par Mlle Sainval , qui , par parenthèse , s'en acquitta assez médiocrement. Larive même laissa beaucoup de choses à désirer dans le principal rôle d'jfgis, peut-être était-ce la faute de la pièce ; il y mit d'ailleurs tous ses soins : le nouveau costume qu'il prit pour jouer ce personnage parut original, historique, de très bon goût, et fait pour sa noble ligure. On en fut d'au'ant plus frappé, que l'ajustement de tous les autres acteurs était disparate ou ridicule , les uns étant habillés à la grecque, les autres à la romaine, et Mlle Sainval en guenilles noires et grises, très-débraillée et (qu'on me pardonne le mot) trèsbraillante, ce qui lui arrivait du reste quelquefois.
Agis se soutint peu et pourtant eut l'honneur d'enfanter une parodie en vaudevilles chez nos bons amis les Italiens. Ajoutons que l'auteur, protégé par la cour de Versailles, ligura depuis dans la Convention , et y vota la mort de Louis XVI.
La reprise de la comédie des Philosophes nous réussit assez mal quelque temps après. Elle n'eut que cinq ou six représentations , peu suivies, et dont la première fut fort orageuse.
On avait supporté avec une indulgence assez bénévole la plupart des traits lancés contre la philosophie et les philosophes; mais au moment où Crispin arrive à quatre pattes, l'indignation de voir insulter ainsi les mânes de Jean-Jacques Rousseau fut portée au plus haut degré, et jamais parterre debout ne manifesta son sentiment avec plus d'énergie
(I) M»e Thénard.
et de violence que ne le lit celui-ci tranquillement assis, et même ce jour-là fort à l';iise, les bancs n'étant pas à moitié remplis. Mais ce grand mouvement, après avoir forcé mes camarades à se retirer et à baisser la toile , s'amortit. Un peu après /on reprit la pièce à l'endroit où l'on avait été obligé de l'abandonner, avec la seule attention de faire entrer Crispin sur ses deux pieds. Il est vrai qu'on fit intervenir un détachement de gardes-françaises, dont chaque soldat, assez habilement posté au parterre, et au port d'arme, protégea efficacement l'œuvre littéraire de Palissot.
Celte reprise n'était que le ballon d'essai du satyrique auteur, et sa comédie des Courtisanes le dédommagea amplement de l'échec des Philosophes.
Il y a une histoire dans les destinées de toutes les pièces de Palissot; voici celle de la comédie des Courtisanes.
Depuis long- temps elle était composée, et même imprimée; présentée en 1774, au comité de lecture, les dames de la Comédie-Française, qui y étaient admises, avaient trouvé ce sujet trop peu décent. Le fait est que la comédie des Philosophes , représentée en 17G0. par l'influence de l'autorité, avait déjà exaspéré les esprits contre Palissot , et la colère du théâtre était au comble. Mais lui, s'imaginant que le refus des comédiens n'était motivé, comme ils l'annonçaient, que sur l'indécence prétendue de sa pièce, obtint de la police une approbation , par l'intermédiaire du censeur Crébillon , qu'il avait prodigieusement loué dans ses Mémoires littéraires. Muni de cette autorisation, il demanda à la Comédie-française une nouvelle assemblée.
Cette assemblée eut lieu dans le courant de mars 1775 (j'étais alors à Lyon); les comédiens s'y trouvèrent au nombre de vingt-quatre; il y eut pour lui cinq voix et dixneuf contre. Cette imposante majorité, piquée de l'opiniâtreté de l'auteur, lui écrivit, que par égard seulement , et pour ne pas trop froisser son amour-propre, leur refus primitif avait été fondé sur la seule indécence du titre et