‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 167 sur 279 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

vers si rare en son espèce. Certes , si M. de Bièvre l'avait entendu , il n'aurait pas manque de l'appeler le vers solitaire.

Dessessarts ne faisait jamais de pareilles fautes ; jamais il ne donnait à sa poésie un embonpoint qu'il gardait tout pour lui. Parmi les savans de la troupe, Dessessarts l'était le plus, els'en faisait le moins accroire. Bon dans son intérieur, parfait devant le public , jamais cet acteur ne fut estimé ce qu'il valait qu'à sa mort. Le plus noble cœur battait dans cette vaste poitrine, et sous ce large front siégeait la plus belle intelligence. De la franchise , une. gaîté communicative , une rudesse mêlée de bonhomie , tels étaient les caractères dislinclifs du talent de Dessessarts. Je viens de dire que jamais on n'apprécia assez ce comédien , et je crois en avoir trouvé la raison. L'époque où il entra au théâtre était la grande vogue des pièces galantes , et Dessessarts , peu taillé en meuble de boudoir, avait trop de talent dans les ouvrages francs pour n'être pas très-mauvais dans les ouvrages musqués. Les rôles de Molière étaient ceux qui lui allaient le mieux. La physionomie des Orgons, de cet auteur divin, était la véritable physionomie de Dessessarts: Dessessarts naquit Orgon; cen'était point la nature prise sur le fait, c'était la nature même. Dans les ouvrages substantiels, chaque défaut du comédien devenait une qualité, et pour y être parfait , Dessessarts n'avait qu'à se ressembler.

Tous les amateurs du théâtre savent que lorsqu'il jouait Orgon, de Tartuffe, il fallait une table faite exprès et plus haute que d'ordinaire pour qu'il pût se cacher dessous. Cette circonférence remarquable prêtait souvent au comique, mais elle lui nuisait plus souvent encore qu'elle ne le servait , surtout quand il avait \\\\ rôle un peu sérieux ; ainsi dans un drame de Desfontaines , intitulé : la Réduction de Paris , lorsque dans le personnage du prévôt des marchands , il venait présenter au grand roi le peuple exténue par une longue famine , on peut se ligurer quel

effet devait produire en pnrlant ainsi un homme si gras, si gros et si bien portant, que l'on n'avait autre chose à craindre sinon que la porte ne fût pas assez grande pour le laisser passer.

Il avait un appétit qui répondait à l'idée qu'on peut se faire de sa personne : quatre gardes- françaises en un jour mangeaient moins que lui en un seul repas; sa table le ruinait , la moitié de sa part de sociélaire y aurait passé, s'il n'avait été souvent invité dans un temps ou l'on se faisait im plaisir de recevoir, et où l'on trouvait beaucoup plus de dîners que de dîneurs. Manger était le péché mignon de cet bercnle des gourmands. Un jour, avant de jouer le comte de Bruxhall, des Amans gêtiéreux, il reçut une invitation de l'auteur, Rochon de Chabanncs, le repas se trouva mesquin ou mal composé.

— Oh ! oh! qu'on m'y prenne à jouer son rôle, disait-il, que voulez-vous qu'on augure d'un auteur qui ne sait pas faire les frais d'une indigestion?

Dans nos assemblées, Dessessarts montrait une éloquence facile qui nous tenait sous le charme ; c'était à table qu'il fallait l'entendre ! à l'apparition des divers services, il avait un choix d'expressions originales , comme à propos de chaque plat , nue alliance de mots qui excitait toujours le rire et la gaité; son imagination brillantait les plus difficiles nuances de l'office, et jetait des fleurs sur les menus des quatre saisons. Quand on l'entendait dire : « Il faut avant tout qu'un honnête homme s'occupe de la gloire de sa table. Une bonne cuisine est l'engrais d'une conscience pure,» on pouvait s'attendre à quelques-uns de ses mots.

Je ne sais si je suis bien exact en faisant les citations suivantes:

« Que le gigot soit attendu comme un premier rendezvous d'amour ; mortifié comme un menteur pris sur le fait ; doré comme une jeune Allemande , et sanglant comme un Caraïbe. »

« Profitez de la condescendance de l'élégant rognon de

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