‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 168 sur 279 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

veau ; multipliez ses métamorphoses : vous pouvez , sans l'offenser, le nommer le caméléon de la cuisine. Qu'il soit placé comme exposition dans les déjeuners de garçon , et comme péripétie aux dîners des philosophes.»

« Faites de l'œuf l'aimable conciliateur qui s'interpose entre toutes les parties pour opérer les rapprochemens difficiles. »

« Le mouton est à l'agneau ce qu'est un oncle millionnaire à son neveu à la besace. »

« La bienfaisante enveloppe d'une feuille de vigne fait valoir le perdreau , comme le tonneau de Diogène faisait ressortir les qualités du grand penseur. »

« L'épinard vaut peu par son essence, mais il est susceptible de recevoir toutes les impressions : c'est la cire vierge de la cuisine. »

« N'oubliez jamais que le faisan doit être attendu comme la pension d'un homme de lettres qui n'a jamais fait d'épîtres aux ministres, et de madrigaux à leurs maîtresses. »

Et puis , si non-seulement la table était splendidement servie , mais si les convives paraissaient aimables et beaux mangeurs, sa verve s'échauffait, il étincelaiten mots inouïs, en épithètes inattendues; devant chaque objet de son enthousiasme, c'était : le daim, lardé de gros lard, charmant animal dont la liberté n'a rien de féroce. Le sanglier, prince indompté des forèls, dont la sauvage indépendance est humiliée en entrant dans le pâle froid. Le marcassin piqué, son héritier présomptif, YHippotyte (1) de la cuisine. Le lièvre solitaire , phlosophe des plaines. Le brochet audacieux, l'Attila des étangs. L'humble queue de bœuf se cachant avec modestie, et laissant dans le hoche pot les honneurs du triomphe à la carotte dorée. La caille voluptueuse, reine de l'air. La perdrix maternelle , impératrice des guérels ; et , l'amie des dévots amateurs , la bécasse vénérée,

(I) Nourri clans les forêts, il en a la rudesse.

B.ACIXE- Phèdre,

digne «le lant de respects qu'on lui rend les mêmes honneurs qu'au grand-lama (l), clc. »

Un professeur de celte force et jouissant de toute la plénitude de ses facultés digestif es, n'était guère une spécialité à choisir dans la grave affaire qui conduisait Dcs«essarts et Dugazon sur le terrain ; Auger ne convenait pas mieux sans doute, mais ces Messieurs avaient été présens lors de la querelle , qui eut lieu au théâtre , et il avait été arrangé qu'ils la verraient vider : je crois même qu'ils demandèrent à venir dans la louable intention de tout arranger, du moins Dessessarts ; car après être descendu de fiacre et avoir essuyé vingt fois son front ruisselant , il employa toute son éloquence pour que la chose en finît là : cette démonstration belliqueuse lui paraissant suffisante. Malheureusement jamais Dazincourt ne revenait d'une résolution prise de sang-froid, et Dugazon rarement d'une résolution prise en colère.

On se mit bravement en garde, attaquant en élève, et ne songeant point à parer en maître.

Pendant qu'ils se mesurent, et qu'avec une adresse égale et un courage qui ferait honneur au premier preux, ils se poussent des bottes fort sérieuses , il faut que je dise à la galerie pourquoi les deux champions sont en présence.

Se rappelle-t-on l'une de mes aventures de jeunesse, et mon premier combat à propos du vêtement nécessaire? Eh bien ! ce que je faisais avec Paulin Goy pour enlever une culotte, ces Messieurs le faisaient pour disputer une calque. Mais, hélas! survicudra-t-il uneClermonde pour leur sauver la vie?

Les rôles de Mascarille , d'Hector , de Labranche , etc., sont réputés les personnages Héroïques de la livrée, et l'on nomme l'emploi de ces grands meneurs d'intrigues, singes de leurs patrons, l'emploi de la Grande Casaque. Quiconque endosse celte casaque superbe est censé le chef suprême

(I) On connaît les sachets du grand lama et les rôties de bécasses^

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