CHAPITRE XXVI
des comiques, et honore comme tel ; or, Du gazon et Dazincourt prétendaient, l'un et l'autre exclusivement, à cet honneur. Tous deux aspiraient au premier rang; nul ne voulait partager l'empire. Ces deux frères en Thalie renouvelaient , dans un royaume de quinze toises , l'histoire d'Ethc'ocle et de Polynice. Chacun d'eux voulait être l'unique à se parer de la casaque rouge , pourpre enviée drs princes d'antichambres. Je ne sais ti cette malheureuse couleur donne le vertige et porte avec elle quelque chose de fatal , mais nos camarades (mirent par se blesser, non dangereusement niais vigoureusement ; le sang coula des deux parts : nous fîmes cesser le combat. Tout s'était passé dans les règles et avec une sorte de solennité, et quant au suj« t de la querelle, comme il fallait bien en linir, on obtint d< s deux r.ôlésdcs concessions. Désormais partagée, la Grande Casaque fut tour à tour revêtue par Dazincourt et Dugazon , l'un la conservant propre et empesée , l'autre la secouant parfois à en faire des loques de carnaval.
Avec un témoin de la trempe de Dessessarls , on pense bien qu'un duel ne pouvait pas se terminer sans le bouquet obligé : on déjeuna. Chacun y lit raison à son partuaire, et les blessés autant que personne; notre digne cromorne de la grande écurie avalait des lampées de vin pur à faire plaisir, Auger le suivait de loin, pendant que Dessessarts découpait en habitué deux poulardes du Mans , dont les certificats n'étaient pas bien authentiques : je me souviens du haut- Ie-corps que fit ce professeur en voyant ces volatiles lardés, et le vigoureux mouvement oratoire qui s'en suivit.
— Aies amis, mes dignes camarades! sVcria-t-il , ne déshonorez jamais une poularde fine en la déguisant ainsi. La poularde vaut par elle-même. Riche de ses propres attraits*, c'est vouloir l'enlaidir que de chercher à la parer. Ne l'offensez jamais eu l'enrubanant de celte sorte ; dites ù cette Zaïre du Maine, avec l'amoureux Orosinanc ;
L'art n'est pas fait pour toi , tu n'en as pas besoin;
312 MEMOIRES DE FEEUttY.
L'éloquence de Dcsscssarts enthousiasma Auger, et le mauvais vin de Phôle le mit clans un tel état , qu'il fut au moment de succomber des suites de ce duel ; mais cet honnête homme n'en réchappa que pour mourir bientôt de chagrin : il perdit toute sa fortune, toute celle de sa famille, dans la banqueroute du prince de Guéméné.
On a beaucoup parlé de cette fameuse faillite , les mémoires du temps ont rapporté là-dessus tant de détails, que je m'abstiendrai d'ajouter quelques pages de redites aux mille pages déjà données ; seulement , je ferai connaître un fait et un document inédits qui ont trait à l'histoire du théâtre.
Lors de la déclaration des trente-trois millions de déficit, les parensdu prince de Guéméné s'assemblèrent, et prirent des mesures pour rembourser quelques-unes de ces dettes, et cela , on doit le dire , au prix des plus grands sacrifices.
La femme de ce prince était la fille du prince de Soubise, celui-là même qui composait sa maison d'une si galante manière. Bientôt le bruit se répandit qu'il avait été tellement sensible à ce revers, qu'il allait supprimer ses dépenses et renoncer au séjour de Paris pour se retirer dans ses terres ; bientôt aussi un grand mouvement se manifesta parmi les dames de l'Opéra (presque toutes avaient été distinguées par le prince , et la plupart lui devaient le commencement de leur fortune). Guimard se mit en tête de ce mouvement généreux , et proposa à ses amies de donner un grand exemple au monde , en offrant de rendre au prince de Soubise des bienfaits acceptés en des temps plus heureux, et bon nombre de pensions dont plusieurs pouvaient se passer ; la démarche était digue de Guimard , et les poètes qui avaient déjà chanté son amour pour l'huinanilé (je parle sans équivoque , au moins) , célébrèrent son désintéressement (1). J'ignore quel fut le résultat de celte
(I) C'était une singulière femme que celte danseuse, tout le momie la célébrait, les plus indifférons au théâtre s'intéressaient