‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 181 sur 279 · LA FOLLE JOURNEE · texte numérisé non relu

LA FOLLE JOURNEE

Dix heures avant l'ouverture des bureaux , la capitale entière, je crois, était à nos portes. Quel triomphe pour Beaumarchais! S'il aimait le bruit, il en lit: non-seulement il traînait à sa suite les amateurs et les curieux ordinaires; mais toute la cour, mais les princes du sang , mais les princes de la famille royale ; il reçut en une heure cinquante lettres de solliciteurs de toute espèce qui se mettaient à genoux pour avoir des billets d'auteur et lui servir de battoirs. Dès onze heures, Mme la duchesse de Bourbon avait envoyé ses valets de pied au guichet pour attendre la distribution des billets , indiquée pour quatre heures seulement; dès deux heures, Mme la comtesse d'OiSun forçait son caractère, et faisait politesse à tout le monde pour passer; au même moment , Mmc de Tallcyrand mentait à sa renommée , et payait triple une loge; les cordons bleus étaient confondus dans la foule, se coudoyant, se pressant avec les savoyards ; la garde l'ut dispersée , les portes enfoncées, les grilles de fer brisées, ou entrait, on se pressait,

on s'étouffait heureux qui faisait un pas eil avant! La

plupart n'ayant pas de billets jetaient en passant leur argent aux portiers. Impossible d'être tour à tour plus humble, plus hardi , plus empressé pour obtenir une grâce de la cour que ne l'étaient tons nos jeunes seigneurs pour s'assurer d'une place. Et chez nous, dans l'intérieur, aulre spectacle ! C'était un cliquetis d'assiellcs, un bruit de fourchettes , de bouteilles débouchées, de vin versé , à assour-

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