CHAPITRE XXVII
dir ; notre sanctuaire était un cabaret ! Trois cents personnes dînaient dans nos loges , pour être plus à portée des bureaux à l'ouverture ; la grosse marquise de Monlmoriu tenait à peine dans le joli réduit de Mlle Olivier; la gracieuse Mme de Sénectère égara son dîner dans la bagarre , et il fallut avoir recours à Desessarts, qui n'était jamais au dépourvu , pour qu'elle eût à manger un morceau sur le pouce.
Et dans la salle quel auditoire ! nommerai-je les illustres seigneurs, les nobles dames, les artistes à talens, les auteurs renommés, les riches du monde, qui se trouvaient là? Quel brillant cordon de premières loges! La belle princesse de Lamballe, la princesse de Chimay , l'aimable duchesse de Polignac , la nonchalante madame de Lasctise, madame d'Ararey, la spirituelle marquise d'Andlau, la suprême madame de Châlons, madame d'Estournel, la duchesse de Lauzun , à la vive physionomie; mesdames de Laval , d'Esparre, d'Escars, la belle madame de Balby, madame de Simiane plus belle encore, mesdames de la Chillre Matignon , Dudreneuc dans une même loge, tout cola brillait , parlait , se saluait ; c'étaient des bras arrondis, de blanches épaules, des doigts effilés, des cous de cygne, des rivières de diamans, des colliers de perles , des étoffes de Lyon , bleues, roses, blanches, des arcs-en-ciel monvans, jolis, animés, s'agitant, se croisant, papillonnant, tout cela impatient d'applaudir , impatient de dénigrer, tout cela pour Beaumarchais et de par Beaumarchais!
Devant un tel public la pièce fut parfaitement jouée : Dazincourt même parut chaleureux à force d'intelligence, l'réville lit du rôle de Brid'oison un petit chef-d'œuvre de caractère. Mllc Sinval, dans la comtesse, montra un talent qu'on ne lui soupçonnait pas dans la comédie. Mole ajouta à la perfection toujours croissante de sou jeu dans le comte Aluiaviva. Mlle Olivier ravit le public dans le petit page , clic fut espiègle, folb- . ses yeux ctiucclaicul à allumer un
incendie... et Mlle Contât? Oh ! que Benumarchais fut bien inspiré de donner à celte actrice , alors en possession de l'emploi dis grandes coquettes, un rôle de soubrette! Combien son brillant succès dans Suzanne prouva qu'il avait heureusement présumé de la souplesse de son talent! La pièce était à peine unie , que Préville , surpris , enchanté , vint lui sauter au cou devant tout le monde, puis à haute voix dit ceci : — « Voilà la première infidélité qu'on m'ait fait faire à Mllc Dangeville. »
Les vingt premières représentations de cet ouvrage va- Itirenl à la Comédie-Française cent mille francs; à la vingtseptième, l'afllucuce était toujours la même, on vint de la province, on vint de l'étranger; le phénomène unique de Figaro se soutint dans tout sou éclat au-delà de la soixantequinzième représentation : il n'y avait pas d'exemple d'un pareil succès dans les annales du théâtre. «Je sais quelque chose de plus fou que ma pièce , disait Beaumarchais , c'est le succès.» Bien n'y manqua, pas même l'épigrammc, cette petite honnêteté littéraire ne lui fut point épargnée; mais le poète avait les reins forts, il considérait d'ailleurs tout sarcasme bien tourné comme un coup de baguette sur le tambour de la renommée, il aimait le combat encore plus pour le combat que pour la victoire, cette fois pourtant il ne pouvait la demander plus complète.
C'était beaucoup d'être joué chez nous ; mais Beaumarchais voulait aller à l'impossible , il y parvint : sa pièce fut jouée chez la reine , par la reine , devant le roi qui l'avait défendue-; par le comte d'Artois , qui l'avait si vigoureusement jngée , et comme tout devait être miracle dans ce fait théâtral , S. A. d'Artois endossa la petite veste galonnée de Figaro , et débita passablement le rôle sans faute de mémoire; c'était chose curieuse que tous ces grands charmés de s'amuser à leurs propres dépens! que cette autorité souveraine se bernant elle-même! c'était chose inouïe à entendre que ceci dans la bouche d'un prince du sang: « Parce que vous êtes grand seigneur, vous vous