CHAPITRE XXVII
croyez grand génie. Noblesse, fortune, un rang, des places, tout ccln rend si fier! Qu'avez-vous fait pour tant de bien? Vous nous êtes donné la peine de. naître !» N'y a-t-il pas à rappeler ici , mais avec un sentiment plus pénible, le mot de Guimard, à propos des courtisanes :
"Je ue croyais pas qu'il fût si amusant de se voir pendre en effigie. »
Beaumarchais n'avait jamais soupçonné lui-même que Paris et la cour ne pouvant se rassasier de sa Folle journée, cette comédie ferait époque dans l'histoire du Théâtre, et dans l'histoire plus curieuse encore de nos fantaisies, de nosengouemens et de nos inconséquences. Ce succès prodigieux fut dû principalement à la conception de l'ouvrage, conception aussi folle qu'elle était neuve et originale. A chaque instant l'action semble toucher à sa fin , à chaque instant l'auteur la renoue adroitement et sans effort; il s'y permet d'ailleurs les sarcasmes les plus vifs sur tous ceux qui, pour leur malheur, avaient eu quelque chose à démêler avec lui, et ces gens-là, on les connaissait, et on les nommait! celte plaidoirie, celte satyre , ce drame , cette comédie ou cette galerie de tableaux fut pour l'auteur vindicatif une sorte de ménagerie où il semblait qu'il s'amusât à traîner en lesse ses personnages, comme des animaux de la foire Saint-Laurent, faits pour divertir les spectateurs et créés exprès pour les menus plaisirs du malin Figaro ; car Beaumarchais c'était Figaro , c'était bien lui! le portrait était frappant de ressemblance; la plupart des événemens qui avaient rendu son existence si singulièrement célèbre étaient là : là aussi était toute l'époque. Il traita surtout avec une hardiesse dont nous n'avions pas encore alors d'exemple, les mœurs des grands; il osa parler gaiement des ministres d'alors, de la Bastdle, de la liberté de la presse, de la police et des censeurs; il crut même devoir à ces derniers une marque de reconnaissance toute particulière, et c'est encore un trait qui doit être ajouté ù l'histoire de celle singulière comédie.
Voila ce qu'il n'appartenait qu'à Beaumarchais d'oser, cinq ans avant la révolution dont il fut le véritable précurseur , et de l'oser avec un succès tel que l'éclat n'en a pas même été affaibli en passant au travers des vicissitudes qui ont si long-temps affligé la scène française.
ÀA. V 111»