CHAPITRE XXIX
hlier les anciennes préventions de son oncle ; elle ne lisait plus que la nouvelle Héloïse, elle ne parlait jamais que des bosquets de Clarens et de la lettre quatorze.
Son délicieux mariage avec M. Duvivier se décida tout à coup par un trait de coquetterie qui ne pouvait être conçu et exécuté que par elle.
Je me trompe : elle admit nu tiers dans ce complot féminin , et ce tiers fut le singe de Voltaire : ce digue associé conclut tout.
Voltaire avait donné a son singe le nom de Monsieur le Duc. L'habile animal était d'une adresse parfaite , avait une grande intelligence, un talent imitateur très-flexible, et, lors des brouillerics de ce philosophe avec Frédéricle-Grand, il avait (le philosophe) habitué son pongo à prendre l'altitude et les gestes de ce roi de Prusse, se donnant alors le plaisir de lui chanter pouille, de le rosser et de l'injurier à son aise, ce qu'il appelait « battre le roi de Prusse par ambassadeur. »
Mme Denis hérita du singe , et comme elle n'avait point de rois à humilier, mais à recevoir l'hommage de simples sujets , elle changea tout le système d'éducation de Monsieur le Duc. Elle lui faisait prendre des manières sentimentales, étudier des airs passionnés ; elle cherchait à lui donner une tournure galante ; puis , jouant avec lui , elle le tapait pour se donner un motif de faire valoir une main qui n'était pas trop mal encore , ripostait aux grimaces de l'aninial pour montrer des dents bien conservées , s'en faisait mordre pour bouder doucement , bien entendu que celte manœuvre, répétée à huis-clos, s'exécutait ensuite en grand devant certain spectateur qu'elle voulait agacer, en développant ainsi tout ce (pie la nature lui donna de grâces ; car, après le départ des visiteurs sur lesquels elle voulait faire cette espèce d'effet , on réléguait Monsieur le Duc dans sa boîte , comme un comédien inutile qui ne vaut que devant le public , et , le rideau baissé , ne compte plus.
Lorsque l'aimable M. Duvivier s'avisa pour la première
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fois des appas de Mme Denis, il avait lui-même de cinquante-neuf à soixante ans, et, soit qu'il fut timide , ou que des charmes qui sautaient aux yeux de tout le monde, le tinssent dans une crainte respectueuse , sa déclaration se. faisait fort attendre; or, Mme Denis y comptait , elle la voulait même vive, tendre, passionnée. Mais ce sublime, mouvement s'ajournait, et le mois de mai de la soixanteneuvième année de la dame avançant à grands pas , il fallait porter un grand coup à ce cœur paresseux , un coup décisif, pour conclure avant de compter les dizaines de printemps par sept.
Mrae Denis avait une grande idée de certaine portion de son embonpoint, embonpoint qui effaçait un peu l'idéal de sa taille; mais elle savait qu'en plusieurs circonstances l'excès a son mérite, et, d'après certaines données à elle connues, elle pensait que son plus grand ennemi était son lichu.
En conséquence , elle dressa toutes ses batteries , lit répéter Monsieur le Duc , et attendit M. Duvivier, dont la visite était annoncée.
Il vint ; on parla : il s'enhardit ; il alla même jusqu'à baiser la main. On se défendit , mais on fut émue : la poitrine s'agitait sous le linge, et, comme pour se distraire d'une impression dont on n'était pas la maîtresse , on alla décrocher le singe malin , on joua avec lui , l'agaçant dans le sens des leçons données. L'intéressant animal lit sou office. La main qu'on avait laissé baiser tout-à-l'heure parut plus belle; le bras qui dessinait les plus gracieuses courbures , plus potelé. Monsieur le Duc grimaça : on lui rendit un sourire; Monsieur le Duc devint audacieux : la douce bouderie eut son tour. M. Duvivier était charmé; mais il fallait le coup de grâce : bientôt la guerre est déclarée plus vive, plus animée; l'attaque et la défense prennent un autre caractère. M. Duvivier se met du parti de sa belle; Monsieur le Duc n'en tient compte; Mme Denis craint que son défenseur ne soit mordu, elle veut chasser le pongo,elle s'agite. Le singe saute, passe derrière