‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 199 sur 279 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

le fauteuil : on se renverse pour l'atteindre , l'animal grimpe... 0 moment suprême !... le fichu est enlevé'; voilà mille charmes à découvert ! On croise les deux petits bras ronds sur ces riches superfluite's , on se dessine en stalue de la Pudeur. M. Duvivier est ébloui , transporté , ses genoux fléchissent, il adore; l'aveu attendu si long-temps se fait entendre, et, grâce à l'heureuse médiation de Mon* ■sieur le Duc, le mariage de Mme Denis avec M. Duvivier est célébré dans la quinzaine.

Ce qui fâcha le plus la littérature , et ce qui aurait dû cependant glisser sur des auteurs dont le premier titre était d'être philosophes, fut la qualité du nouveau maître de cette nièce d'un oncle illustre. 11 avait été y rater, disait-on , aussi ne l'appelaient-ils que du sobriquet de Nicolas Toupet. Ces messieurs, en cette circonstance, étaient un peu en contradiction avec leur principe, « que l'homme vaut par lui-même;» ils auraient pu savoir d'ailleurs que M. Duvivier avait été soldat, puis commissaire des guerres à Saint-Domingue, et qu'enfin il devint l'ami de M. de Clugny, bien avant que celui-ci fût contrôleur-général. Mais les philosophes sont peu tolérans , ce qui n'est pas du tout h faute de la philosophie.

On sent bien qu'on ne pouvait se nommer M. et Mme Toupet sans être en butte aux brocards et au ridicule: les vieux époux ne furent point épargnés. On racontait dans le monde le trait d'un ouvrier qui, entré le matin dans la chambre de Mme Duvivier pour réclamer le paiement d'une dette, et croyant apercevoir sur le chevet du lit conjugal deux figures d'hommes, avait demandé naïvement qui des deux était madame.

Quand la nièce de Voltaire s'aperçut que les gens de lettres et les académiciens l'abandonnaient et la bafouaient, elle imagina, pour s'en venger, de donner la statue en question, non plus à l'Académie! mais aux comédiens français, et elle se ht écrire à ce sujet une grande lettre emphatique par Gcrbier, avocat de la Comédie, grand ora-

teur nu palais , mais fort médiocre écrivain. Gerbierlui (lisait : — Que les comédiens sachant qn'on exécutait pour elle une statue de son oncle Voltaire , lui proposaient de la placer dans leur nouvelle salle, en lui faisant observer que ce grand 'homme, qui les regardait de son vivant comme sesenfans, devait résider au milieu d'eux après sa mort. Mme Duvivier répondit : — Elle accédait aux désirs manifestés au nom des Comédiens; elle se flattait avec raison que la statue de cet illustre oncle, qui avait été soixante ans le bienfaiteur de la Comédie-Française, serait honorablement placée dans le foyer de la nouvelle salle.

Mais elle ne savait pas que Voltaire avait à la Comédie un ennemi qu'en effet il était bien difficile de lui soupçonner, et un ennemi dont le crédit était grand. Mole, qui alors bouleversait à son gré notre théâtre , avait pris l'auteur de Zaïre, ou du moins sa statue, en haine, et voici pourquoi : il était un de ceux qui firent exécuter pour la nouvelle salle le buste de Molière; en conséquence, il voulait que l'œuvre statuaire votée par lui eût le premier rang. La Comédie-Française se divisa en deux factions : celle du buste et celle de la statue; la tragédie était pour la statue, la comédie pour le buste. Un mot de Préville trancha la question: il dit : « que s'il y avait une préférence à accorder pour la place d'honneur, c'était au grand comique qu'il fallait la donner, ajoutant qu'il était indécent que Voltaire fût assis, tandis que Molière, Corneille, Racine étaient debout. » La faction des comiques l'emporta; Voltaire fut relégué au garde-meuble, en attendant une place convenable, et Molière, placé sur un beau socle de marbre, élevé sur la cheminée.

Dès-lors grandes plaintes de Mmc Duvivier; rumeurs et blâme de la part du public : « La reconnaissance, disait-on, n'est pas la vertu des comédiens; ils le prouvent du moins cette fois. » Ces bruits absurdes nous portèrent à retirer du garde-meuble l'œuvre d'Houdon , et à la placer dans la pièce de nos assemblées particulières.

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