‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 200 sur 279 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Mais Mme Duvivier, dans une lettre qu'elle rendit publique (et qu'elle se lit foire), s'ëcriait solennellement que ce n'était pas là du tout la destination première de celte belle statue.

«Je me suis rendue à vos désirs , disait-elle, lorsque vous » me l'avez demandée, d'autant plusvolontiersqu'elledevait » être mise à toute éternité sous les yeux du public , qui paraissait voir avec plaisir l'hommage que j'ai rendu à la » mémoire de ce grand homme , et mon tribut de respect » t -de reconnaissance pour lui. Je ne me suis pas plainte de »ce que vous n'avez pas daigné jusqu'ici me procurer le "moyen de voir encore quelquefois représenter sur voire » théâtre ses ouvrages immortels ; mais je me plains à juste » titre aujourd'hui de ce que vous ne rendez pas à la statue "l'honneur qui lui est dû. Elle n'a jamais é!é destinée à "faire un meuble d'ornement pour votre chambre (notre "Chambre! le lieu consacré à nos assemblées!); et si la che- » minée qu'on a pratiquée dans le foyer y est plus nécessaire que la statue de M. de Voltaire, du moins pouvait- "Onla placera l'un descôtés de cettecheminée, en attendant

• que les païens des autres grands hommes, qui ont comme «lui enrichi le Théâtre-Français, leur aient rendu le même «honneur; ou bien, dans renfoncement de la fenêtre qui "est en face de cet!e cheminée, et bien mieux encore dans » le vestibule d'en bas; c'est même là, que M. de "W'aiily «avait d'abord imaginé de la placer.

"Je suis bien loin , messieurs, de reprocher mes bienfaits »et de retirer le don que j'ai fait à la Comédie-Française; «mais enlin , si vous ne remplissez pas mon intention, en «mettant la statue de mon oncle sous les yeux du public , » dans un des endroits ci-dessus indiqués, je ne vous pro- " pose point de me la Tendre , mais je. vous prie de me la «vendre. Je la paierai ce que M. Houdon, qui en est l'au-

* leur, l'estimera; vous pourrez m'indiquer le jour où vous « la renverrez , et le prix sera tout prêt... »

ÏNolrc assemblée regarda avec raison cette lettre comme

très-offensante, et pour en mieux faire sentir toute l'inconvenance, nous y répondîmes de la manière la plus sèche. 11 y eut de la part de M. ou de Mme Duvivicr, une réplique assez vive à laquelle l'honneur du corps se crul obligé de riposter" d'une manière encore plus injurieuse. Sans notre respect par la mémoire du grand homme, nous étions sur le point de renvoyer sa statue, lorsqu'un ordre supérieur obtenu pour la médiation de Mme la comtesse d'Augevilliers (ci -devant Mnie de Marchais, quand elle tenait bureau d'esprit à Versailles) , décida que cette statue n'avait point été donnée aux comédiens, mais à la Comédie-Française; que la Comédie étant au roi, il n'appartenait en conséquence qu'au ministre des batimens (c'était M. d'Angevilliers), de concert avec MM. les gentilshommes, de décider de quelle manière il convenait de la placer.

Cet ordre répandit chez nous la consternation ; mais comme il n'avait été déclaré d'abord que verbalement, nous délibérâmes si l'on y obtempérerait ou non. Nous arrêtâmes même les travaux des ouvriers chargés alors de placer la statue selon le vœu de la donatrice, et nous envoyâmes sur-le-champ des députés à Versailles pour offrir à Sa Majesté la démission de ceux d'entre nous, qui , en qualité de commissaires, avaient été chargés de suivre celte contestation, à moins qu'il ne. lût enjoint à la dame Duvivicr de retracter publiquement les injures contenues dans ses deux lettres.

Mais tout cet orage s'apaisa; et, en vertu d'un ordre par écrit, bien et dûment signé Louis, la statue du grand homme fut placée enlin dans le vestibule d'en-bas. Voltaire au milieu des laquais et des pui tiers! Quelle ordonnance!... la noblesse avait rendu à la philosophie ses épigrammes.

CAGIIOSTRO,

Crédulité da temps. — Un mot sur le cardinal de Rohan. — Le Souper de filles de l'antiquité. — Évocation d'une ombre célèbre.'— Bêtise d'un mort. — Un chat donne des coups de canit' dans le contrat. — Rencontre du demi-dieu.

J'ai vu Justin Sciol , natif de Normandie, et maître d'école an village de Malesherbes , s'accréditer dans la haute société, paraître sous le plus illustre titre, faire sensation dans la capitale et jusque chez les ministres en qualité de prince, descendant de l'auguste maison Justiniani de Scio, prince grec s'il en fut jamais; un I de plus , une L de moins et beaucoup d'audace firent l'affaire.

J'ai vu la cousine d'un homme qui avait ciré mes souliers à Lyon, Claudine Bouvier, simple servante, pour avoir été reçue une foischez la reine, être parfaitement accueillie des grands, les amuser de ses expressions populacièrc<, faire croire à son crédit, obtenir des privilèges, éblouir tout Paris, donner des audiences, éconduirc des solliciteurs, et recevoir des laquais à grande livrée, qui lui pré-

sentaient des bouquets de la part des hommes les plus qualifiés.

J'ai vu le paysan à la baguette de coudrier, fixer sur lui les regards de la France entière, attirer les hommes du monde, diviser les savans, découvrir les sources d'eau et les meurtriers, faire fortune et ne trouver ni contradicteurs ni incrédules.

J'ai vu des hommes bous à pendre , ne fut-ce que pour essayer des cordes , faire trafic de scandales en gros volumes et trouver des lecteurs qui ne croyaient pas en eux, mais croyaient à leurs infamies ; j'ai vu des gens comme Mesmer, n'ayant pas de secrets, vendre des secrets, et des avocats célèbres, comme Berbasse, les acheter à grand renfort de louis d'or; j'ai vu tout Paris accourir sur les bords de la Seine , à un jour donné , pour être témoin du miracle d'un homme qui devait passer la rivière sans enfoncer , avec la seule condition néanmoins de mouiller ses semelles; j'ai vu tout cela presque en même temps.

Et la France se serait étonnée que le cardinal prince de Rohan eût cru à Cagliostro , qu'il eût été joué par Mme de Lamothe! le cardinal de Rohan! est-ce qu'on en voudrait faire un héros d'esprit pour avoir subi le martyre des dupes ! C'était un grand seigneur , un prince de l'église , un homme du monde, un honnête homme : qui dit non? Mais si jamais il montra du talent , s'il écrivit passablement les fameuses lettres de .«on ambassade , s'il s'y conduisit avec quelque habileté, l'intendant de son éminence sait bien quels appointemens touchait l'abbé Georgel pour solde de cet éminent mérite; ne pas se laisser attraper, le cardinal de Rohan! eh, mon Dieu! il ne demandait que cela, il semblait faire la quête pour être trompé... Mais on aurait jeté de l'esprit par les fenêtres qu'il n'aurait pas su tendre son chapeau rouge pour en ramasser (1).

(I) Il sut du moins tendre la main au jésuite Georgel; c'est de l'esprit (jue de bien employer ks hommes.

Ce n'est pas que je veuille parler du fameux procès du collier, oulrc que nous n'y sommes pas tout-à-fait encore, je sais que c'est du rebattu , et pourtant je suis possesseur de quelques notes qui seraient assez curieuses.

Qu'on juge si j'étais à la source.

Ma sœur se trouvait à Vienne quand M. de Rob.au y représentait si raisonnablement la France ; j'étais lié avec Mnie Campan; Grammont Pioselly , qui débuta si souvent chez nous, et malgré son talent assez remarquable, n'y put jamais prendre racine, Grannnont avait déjà essayé, de l'aire de Mlle Oliva une servante de Tbalie ; de plus, je connus, avant les grandes aventures, ou pour dire plus vrai , je vis Caglioslro tout en plein J'envisageai le Dieu dans sa splendeur: voilà des litres pour écrire l'histoire du collier ! Mais quelques particularités inédites n'éclairciraieut pas plus l'affaire qu'elle ne l'est, je n'aurais rien de mieux à trouver que ce qu'on sait déjà : que toute cette longue et déplorable aventure est la mystification d'un illustre seigneur par une intrigante, et le scandale qu'on en voulut faire contre In reine , la préface d'une grande revanche de l'ancien ministère d'Aiguillon , contre le [dus ancien ministère de M. de Cboiseul.

Mais je m'arrête; car je m'aperçois que j'atteins les b.iu- U'iirs de la politique, et c'est un peu moins ma faute que celle du loyer de notre théâtre; ils sont là quatre, au moins, qui remuent toute l'Europe, devinent les secrets des puissances , cherchent les origines des événement , en prophétisent les suites, it moi, sans savoir comment et encore plus sans trop savoir pourquoi, je me surprends répétant ce qu'ils disent ; c'est une terrible chose que l'habitude d'apprendre des rôles ! La prose politique de MM. Ximenez et autres me reste dans la tète malgré moi, comme si ma mémoire avait à percevoir une sorte de droit aux barrières sur les paroles quelconques prononcées eu nos domaines.

Je descends donc à la simple biographie du grand sor-

cier italien ; je dirai sans doute plusieurs choses connues; mais comme elles se lient naturellement à quelques-unes

que je n'ai vues nulle part , à d'autres qui me sont personnelles ou qui m'ont été rapportées par gens qui de leur vie n'ont tenu la plume , je pense qu'on ne sera pas lâché de les trouver ici avec plus d'ensemble.

Environ six ou huit mois avant le célèbre procès, on parlait beaucoup de Cagliostro; il était venu rappeler les merveilles de M. de Saint-Germain ; son crédit n'alla cependant jamais jusqu'à la cour, la reine plaisanta de ceux qui lui rapportaient ses grands prodiges, et le roi tança d'importance quelques gentishommes qui voulaient à toute force le présenter ; cet excellent Louis XVI ne voulut jamais croire aux charlatans.... à moins qu'ils ne fussent ministres.

Les mystérieuses scènes d'évocation avaient lieu moyennant finance ; il n'était besoin que de demander; on pouvait voir ses païens , ses amis, ses connaissances , ou bien, en doublant le prix , se passer toute autre petite fantaisie de revenans.

Cela fut poussé au point que plusieurs financiers et jeunes seigneurs des plus hardis se taxèrent au prix de mille louis pour demander à l'auguste adepte de leur arranger un tout petit souper libertin de filles de l'antiquité ; on dressa une liste, chacun y désigna sa chacune, suivant son goût ou ses connaissances du personnel des anciens temps: celui-ci voulut Laïs, celui-ci Aspasic , cet autre Phriné , il y en eut un qui , parmi les filles romaines , demanda pour son compte, la mère des Gracquesl La mère des Gracques ! je ne puis me piquer d'être connaisseur , mais je n'aurais pas trouvé celui-là ! on effaça bien entendu celte romaine si mal appréciée*, et pour l'argent de sa cotisation on lui donna une petite danseuse de la Baclriane , assez inconnue, espèce de comparse historique , dont il fallut bien se contenter , pour le moment, les autres ayant tout pris; une seule difficulté ajourna cette belle partie de

plaisir, et malheureusement l'ajourna jusqu'au procès: on ne savait de ces dames que leur vie joyeuse , c'est-à-dire l'époque de l'âge fleuri , de l'âge des péchés mignons, et l'on n'avait pas la date de leur extrait mortuaire ; or, c'était une question de savoir si elles reviendraient à la vie , avec la beauté qu'elles avaient lorsqu'elles étaient dans toute leur splendeur, ou bien si elles se montreraient comme au jour de leur mort ; dans ce dernier cas les choses se seraient mal passées, et pour souper avec des matrones c'était employer bien mal mille louis.

Ce qui donna lieu sans doute à cette croyance de résurrection momentanée , avec l'enveloppe qu'on avait au dernier jour des adieux à la terre, fut la grande apparition de d'Alembcrt , solennellement évoquée pour l'instruction de plusieurs philosophes, et pour les menus plaisirs de quatre ou cinq douairières , entre lesquelles lady Manlz, comtesse Brulz des Deux-Monts , trouva le secret de se fourrer.

C'est d'elle que je tiens les cireonstrnees de celte curieuse cérémonie :

Il y avait pour tous les amateurs qu'on y reçut , sons le titre pins noble de convives, des fauteuils adossés aux parois de l'appartement du côté du couchant (chose essentielle!) Puis , au levant, le grand Cophte (c'est le titre que prenait Caglioslro dans le lieu consacré) avait placé le siège destiné à d'Alembert ; une chaîne de fer à portée des spectateurs, les tenait à distance de, l'apparition ; il avait été dérogé à la coutume relativement à l'heure consacrée aux revenans, et trois heures du matin était celle des évoqués de Caglioslro, du moins ce jour-là ce fut celle qu'il choisit.

Vers trois heures donc, un commandement se lit entendre d'éloigner les chiens, les chats , les chevaux, les oiseaux , et, s'il s'en trouvait, tous les êtres immondes; quelques secondes après, un autre commandement ordonna de ne laisser dans l'enceinte que les hommes libres , et tous les domestiques durent partir; après ces piélimi-

naires, il se lit un grand silence et tout à coup les lustres s'éteignirent; la arôme voix, niais celte fois-ci devenue ])lns formidable , ordonna aux convives de secouer la chaîne de fer. ils obéirent ; mais à peine y avaient-ils touché, qu'une émotion étrange passa rapidement en eux; enlin trois heures sonnèrent lentement, et à chaque son prolongé d'un timbre lugubre, une clarté soudaine et fugitive comme l'éclair, illuminait le fauteuil vide au-dessus duquel ou lut pour la première fois :

philosophie!

Tout retomba ensuite dans l'obscurité, et le marteau ayant frappé le second coup , le même éclair illumina le

mot :

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