VÉRITÉ
Alors les lustres qui s'étaient éteints tout seuls, se rallumèrent d'eux-mêmes; on entendit pousser trois cris inintelligibles, comme de quelqu'un qui, presque sous le bâillon, appellerait au secours; on conquit qu'il y avait quelque part une grande lutte; un bruit pareil à celui dune porte qui craque .effroyablement et se brise, se lit entendre : Cagliostro parut.
Le grand Co|>htc portait un costume don! on ne pourrait nulle part trouver d'analogue ; sous ses draperies flottantes, il paraissait superbe : beau d'émotion , de puissance et de gloire, ou voyait qu'il avait long- temps combattu et était revenu vainqueur. Il parla , prononça un discours bref et en fort beaux termes, sur l'initiation, commentant les paroles : philosophie, nature, vérité. Après cela, et jetant d'abord aux quatre points cardinaux des paroles cabalistiques qui lui étaient répondues comme par un écho
lointain , il ordonna aux ténèbres de se faire de nouveau, et prescrivit aux convives de secouer encore la chaîne.
C'était le terrible moment !
Les ténèbres étaient revenues, et le choc des anneaux ayant renouvelé l'émotion extraordinaire dont j'ai parlé , peu à peu les lignes du fauteuil vide se dessinèrent : ou aurait dit qu'un habile peintre parcourait une toile sombre avec un crayon de phosphore; bientôt, et comme par le même procédé , les plis onduleux d'un linceul blanc se drapèrent, quelque chose s'agita dessous, des mains décharnées s'appuyèrent sur le bras du siège, on distingua les contours d'une ligure amaigrie , un souille subit se (it entendre, des yeux brillans et sans direction roulèrent quelques secondes; enfin , ils se fixèrent sur les spectateurs effrayés : C'était d'Alembert !
Les convives avaient la faculté de voir le personnage évoqué. Cagiiostro seulement pouvait l'entendre , et il en transmettait la réponse; mais il fallait encore que la demande fût grave et digne en tout d'un hôte qui avait la complaisance de revenir de si loin ; une question futile ou légèrement adressée eût été suivie des plus grands malheurs.
— Et que demanda-t-on à d'Alembert? dis-je à lady Mania. — On lui demanda , s'il y avait un autre monde. — Voilà quelque chose de curieux ! Pour ma part, je ne suis pas filché desavoir à quoi m'en tenir. Que répondit le philosophe?— Ah! monsieur Fleury ! une chose terrible, effrayante ; pour moi surtout qui , d'après mes malheurs, devais compter sur une meilleure vie... le croiriez-vous? Il répondit, avec la grosse voix que vous lui connaissiez. — Comment avec la grosse voix que je lui connaissais! mais si c'est Cagiiostro qui répondait pour lui. — Sans doute, sans doute ; mais peut-être que dans l'inspiration, M. Cagiiostro l'imitait, il répondit (ici lady Manlz prit une voix sépulcrale, basse, creuse, allongée à peu près comme notie spectre de Séuhrainis) ; il n'y a pas d'autre monde.
— Il répondit cela? — Oh! mon Dieu, oui : c'est désolant!— Pas du tout: est-ce qu'il n'y eut personne pour répliquer? — Répliquer à Monsieur d'Alembert! à un philosophe! àiin mort Académicien! et qui revient... — D'où?
— Mais apparemment de... de... — Eh bien ! c'était ce qu'il fallait lui dire : « Il n'y a pas d'autre monde ! D'où viens- » tu donc? »
Lady Mantz trouva ma réponse fort juste ; mais elle prétendit que si j'avais été là , je ne me serais pas montré si téméraire ; sur quoi je prétendis aussi , que M. d'Alembert ou Cagliostro s'était moqué d'eux. Pour Caglioslro , elle n'en convint pas : dans ces sortes de cérémonies , il était purement passif. — Quant à M. d'Alembert, ça se pourrait bien , ajouta-t-elle comme par réflexion; car, j'ai bien vu que, lorsqu'on l'interrogeait, il avait ce petit mouvement d'impatience de la jambe droite qui , autrefois, lui faisait chercher les barreaux de son siège , pendant que j'avais l'avantage de lui proposer des objections chez M. le Maréchal.
Je ne voulus pas contredire cette folle dans sa croyance ; je n'en aurais pas obtenu ce que je désirais; elle connaissait Cagliostro, et par son moyen, j'espérais être admis en présence du curieux personnage.
L'origine de ce charlatan était absolument inconnue; il se donnait, lui, pour fils naturel d'un grand maître de l'ordre de Malle ; tout ce qu'on en savait , c'est qu'il naquit à Naples, y étudia la médecine et la chimie , et chercha à se rendre habile dans ers deux sciences en voyageant beaucoup. Son talent de médecin lui servait de passeport , et comme il guérissait ou tuait avec d'autres formules que ses confrères, et que le peuple le plus crédule et le plus enthousiaste, est celui des malades, il eut bientôt une clientelle dans tous les pays où l'on peut payer des médecins.
Son coup de fortune fut la guérison de Mmc Sarrasin , femme d'un riche banquier suisse; ayant eu le bonheur de
In tirer d'une maladie dangereuse , le mari , par reconnaissance , offrit à l'Esculape voyageur des lettres de cre'dit sur toutes les places avec lesquelles il était en correspondance; c'était ouvrir les coffres-forts des principales villes de l'Europe au mystérieux personnage, et par conséquent lui mettre pour ainsi dire en main cette baguette magique dont il sut tirer un si grand parti.
Il avait aussi un autre moyen de séduction : c'était sa femme, ou plutôt sa belle compagne. La divine Séraphina ne lui était pas de peu d'aide dans ses tours de gibecière ; pendant qu'il donnait de la foi aux malades, elle en donnait, elle, à ceux qui se portaient bien; ainsi c'était une maison qui devait prospérer, elle était posée sur deux belles erreurs : l'espérance et l'amour.
Aussi Caglir tro marcha-t-il rapidement à la fortune en ayant l'air d'y conduire les autres; car outre sa médecine et ses guérisons, il s'annonça comme ayant trouvé le grand secret de faire le l'or , et pour être bien sur de son affaire, il s'environna plus particulièrement de gens riebes. Séraphina jetant de. tous côtés ses beaux regards italiens, et Cagliostro prêchant d'enthousiasme , la persuasion entrait dans tous les esprits et dans tous les cœurs : il (it croire à la pierre philosophale, Séraphina fit croire à tout ce qu'elle voulut. Bientôt il établit une sorte de franc-maçonnerie dont il était le Dieu et elle la grande prêtresse. Tout Dieu veut des offrandes, toute grande prêtresse accepte îles présens, et la maison divine marchait à merveille; c;:r chaque sens y était flatté; car c'était une ivresse continuelle : des chants sublimes , des instrumens éclatans, de splendides repas, de l'or, des perles, des rubis, des hommes aimables, des femmes, que dis-je? des fées et du mystère. Qui n'y aurait été pris? tout le monde, et Paris plus que tout le monde.
La malheureuse affaire du collier agrandit encore la réputation de l'adepte; il fit paraître en cette circonstance les mémoires les plus curieux, les plus inouïs et les plus ro-
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niancsques; on lis lut avec avidité] il n'aurait tenu qu'à lui de devenir populaire, si, à la suite du procès, i! n'avait reçu l'ordre bien intimé de quitter la France.
En traversant les villes du nord, pour sortir du royaume, son passage à Metz devint la cause d'une aventure comique dont plusieurs recils ont couru. Voici celui qu'on m'a donné connue le véritable.
Monsieur Lalour - Eccicn.v, qui depuis acquit une si grande fortune dans les îles, s'était marié à une femme qu'il avait été choisir dans un fond de campagne, d'après les idées de Sganarelle :
« Épouser une solte est pour n'être pas sot. »
Mais dans ce grand calcul , il est une chose dont on oublie de tenir compte : c'est que, si toute novice ne pense point à mal, elle, trouve toujours quelqu'un qui sait l'y faire penser; or, il arriva qu'un officier en garnison changea notre Sganarclle en George Dandin.
Le brave homme s'en douta , on le lui dit , et cela joint à des chagrins de fortune , il résolut de brusquer un projet qu'il avait en tête depuis long-temps.
Réalisant d'abord ce qui lui restait de capitaux, il fréta un navire qui n'attendait que ses ordres pour partir, et ceci fait, il se dit : « Si ma femme est coupable , elle a de quoi vivre , je partirai seul ; si elle ne l'est pas , je l'emmène, et j'irai lui faire ailleurs un sort digne de sa fidélité. »
Les opérations de ses recouvremens exigeront plusieurs voyages , et il imagina à son dernier retour de conter à sa femme (dont l'éducation avait été faite par une vieille supers itieuse) qu'il avait eu le bonheur de consulter en roule le comte de Caglioslro, que cet homme célèbre, lisant dans les cœurs comme elle, lisait dans ses propres heures, avait vu , tout d'abord , en lui une grande pente au