CHAPITRE XXX
chagrin le plus profond , si dans sa maison la fidélité conjugale n'avait pas été observée en son absence; et comme sa femme se récriait, protestait, car les sottes crient et protestent encore plus que les autres et surent mieux mentir, M. Latour-Eccicux lui dit de se rassurer, qu'il ne l'accuserait jamais à tort, Cagliostro lui ayant donné un moyen infaillible. 11 tira alors une petite bouteille de cristal contenant une liqueur colorée : — Je n'ai que ceki à faire , ajouta-t-il , boire de ce philtre magique , le soir , en me couchant auprès de vous. Si mis craintes étaient fondées, vous me trouveriez le lendemain transformé en
chat. — En chat? — En chat noir. — Ah! ciel! mais
quelle idée d'avoir pris cette liqueur! Savez-vous que c'est tenter Dieu? et l'église défend cela. — L'église commande aussi bien des choses; je veux savoir si ses commandemens ont été observés. Du reste, vous pourrez me rendre le réciproque : la liqueur convient aux deux époux , et, si je trahissais au«si la foi qui vous est due , pour eu être assurée vous n'auriez qu'à boire, avec les mêmes formalités; le lendemain je vous trouverais métamorphosée en chatte. — Mais c'est affreux ! Oh ! moi d'abord , je n'en boirai jamais; je ne pourrais jamais m'habituer à cela. Miauler!... prendre des rats!... h! Jetez celte liqueur, mon ami, jetez-la.
Plus elle insistait pour qu'on jetât la liqueur maudite et qu'on brisât la liole , plus le mari voulut suivre son idée. Un soir, eu se couchant, il avala bien ostensiblement , d'un Irait , une bonne partie du breuvage ordonné. Elle , qui dissimulait sa profonde émotion , et qui , malgré sa crédulité , avait aussi une espérance vague que c'était un piège de jaloux , lit semblant de dormir, ayant grande envie d'allonger de temps en temps la main vers son mari, pour s'assurer si la métamorphose commençait. M. Lalour l'observait; placé entre la crainte et l'espérance, ce ne fut pas sans un grand mouvement de joie qu'il la vit s'endormir et l'entendit routier.
Vers sept heures du nintin, la jeune femme se revrille; elle croit que tout ce qu'on lui a il it est un songe; elle baille, s'étend, elle cherche et ne voit personne : le cœur lui bat; elle appelle, pas de réponse; elle se lève effrayée, distingue un mouvement sous les draps, les soulève. O prodige! un pros chai noir est là!... Dort-il? est-il mort? l'a-t-elle étouffé? C'est son mari , son cher mari? La funeste liqueur a fait son effet , le crime est découvert! mais dans un tel état , le malheureux époux ne peut le lui reprochi r. Elle se jette à ses genoux, le nomme des noms les plus tendres , confesse sa faute, lui en demande pardon. Le chat se lève enfin, p raîl étonné , regarde cette femme qui lui tend des mains suppliantes. — 11 ne veut pas me reconnaître; il me dédaigne! s'ée.rie-t-elh' ! ah! je l'ai bien mérité!
Pendant celte scène , le mari , caché quelque part , ayant tout entendu , était parti furieux, et avait pris la poste, s'acheminanl vers le vaisseau qui l'attendait.
Depuis, la pauvre femme lâcha de se mettre bien avec le chat; elle ne voulut ni être détrompée ni recevoir aucune consolation : la disparition inexplicable du mari, la puissance de Cagliostro, cette malheureuse fiole enfin, telles étaient ses preuves. Pour faire oublier sa conduite, elle s'y prit de toutes les façons auprès du matou, et celuici s'habitua fort bien à une maîtresse qui lui témoignait tant d'égards. Dans le jour il avait sa place marquée au coin du foyer, son coussin brodé pour dormir, quand il en demandait sa pâtée fraîche et pétrie par de jolies mains.
La repentante interprétait chaque regard, répondait à chaque miaulement, et n'était jamais plus joyeuse que lorsqu'il daignait, la nuit, reposer à côté d'elle.
Six mois s'étaient écoulés : la métamorphose durait encore, et tout allait assez bien pour une maison où il était arrivé un tel événement; mais, vers la saison qui fait battre h s cœurs , le chat sensible eut quelques velléités de donner des coups de canif dans le contrat. Un jour de printemps, il s'échappa, et, devant elle, alla en conter sur