‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 236 sur 279 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Cette prose illustre lui valut les petits vers suivons, dont Monvel aurait bien pu nous dire l'origine; du moins les récitait-il à ravir. Ce fut de nos coulisses et lors de notre rupture , que ce petit éloge s'échappa , bien long-temps avant de faire son entrée dans le monde :

Monsieur Mercier, vous êtes un grand homme, Que votre prose est belle en ces accens nouveaux! Que de moralité dans vos contes moraux! Vous manquiez aux beaux jours d'Athènes et de Rome; Ils renaissent ici grâces à vos travaux, Monsieur Mercier, vous êtes un grand homme! Votre essai dramatique (I) est de toute beauté; Comme vous y montrez avec sagacité Que ce Corneille tant vanté, Et ce Racine, par l'envie, Jusqu'à ce moment respecté, N'ont pas connu l'art de la tragédie!

Vos preuves ont vaincu le lecteur enchanté!

Comme c'est beau ! comme c'est écrit ! comme

Ma foi, monsieur Mercier, vous êtes un grand homme!

Dans tous vos drames enchanteurs, Quelle simplicité! quel ton philosophique! Comme avec vous Thalie est pathétiqne, Et qu'elle s'y prend bien pour corriger les mœurs!

Ah ! quand on vous a lu, comme on dort d'nn bon somme! Comme on a le cœur gros, comme on est contristé! Que cela vaut bien mieux que la folle gaité Dont, depuis si long-temps, Molière nous assomme. Je le répèle, en vérité, Monsieur Mercier, vous êtes un grand homme!

Mercier ne haïssait pas ces petites guerres, qui le troublaient moins que ceux qui la lui faisaient ; heureusement organisé , il riait assez volontiers de ces légères attaques , soit, pour parler comme lui , qu'il se fût revêtu d'un habit

(l) Cet essai dramatique devint la cause des querelles de la Comédie avec Mercier.

de toile cirée pour recevoir les injures littéraires, soit plutôt qu'il les vît de haut et les laissât passer au-dessous de sa tête comme des nuages qui n'atteindraient jamais jusqu'à sa" hauteur politique.

Je dis politique et non poétique exprès. Le fait est qu'à cette époque la production littéraire était moins le but que le moyen, et que Mercier rêvait dès long-temps l'espèce de rôle que MM. les auteurs se crurent tous appelés à jouer vers 89. Depuis bien des années la révolution avait commencé dans toutes les écritoires, l'encre fermentait, et l'auteur de l'an 22i0 y trempait sa plume aussi audacieusement que personne.

Mon projet n'est pourtant pas de juger la carrière politique de Mercier , ceci est au-dessus de mes forces et passe mes connaissances ; mais je ne suis pas fâché de lui rendre justice par occasion. Malgré son amour pour les idées qu'on a baptisées du nom « d'idées avancées , » Mercier n'oublia jamais celte modération de l'homme de bien, sans laquelle les meilleurs principes sont gâtes ; membre de la Convention , il lut un de ceux qui protestèrent avec le plus d'énergie contre les excès du temps; et même une détention dont la (in menaçait d'être funeste, honora son courage.

Je ne sais pourquoi on a oublié de citer le motif de son vote lors de la condamnation de Louis XVI , c'est pourtant de l'histoire , et de l'histoire de bon exemple. Il est singulier qu'un comédien vienne remplir cette lacune.

Quand on en fut là , Mercier désirait sauver le roi ; il conclut à la prison , mais il y conclut de manière à ce que les tyrans du prétendu despote dussent veiller sur ses jours comme une mère veille sur les jours de son enfant; il alla chercher dans leur haine même des motifs de conservation pour le monarque malheureux'.

« Qu'on l'emprisonne , s'écriait-il , qn'on l'emprisonne et qu'on le i^arde bien ! qu'on le soigne; tant qu'il vivra , c'est notre otage : pour ses partisans et la coalition il est roi ; vous avez craint la sortie de Louis XVI du royaume ,

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