CHAPITRE XXXIV
vous l'avez arrêté à Va rennes; dans quel but ! vous conceviez donc le danger de donner aux émigrés un tel drapeau, aux armées étrangères un semblable appui ! EU bien! en frappant Louis XVI vous faites précisément ce que vous avez voulu éviter ! c'est comme si vous jetiez hors des frontières un roi que vous envoyez à l'ennemi. Vous tuez un prisonnier faible, timide, et, disons-le, an niais politique, et vous donnez le sceptre à un homme délié, plein d'esprit et ambitieux. Louis est en France notre prisonnier, mais il est toujours monarque pour ses nobles; celui qui est aux frontières n'est encore qu'un prince du sang : est-ce à vous à en faire un roi? que la hache frappe celui-ci ; que sa tête tombe : vous couronnez l'autre! »
C'était de la logique; on sait comment on l'écouta.
Mais j'ai promis de laisser l'existence héroïque de Mercier , et je me hâte de rentrer dans mes eaux ; pour envisager le côté plus vulgaire de sa vie , j'abandonne tout-à-fait l'homme politique, ou si j*en parle maintenant ce ne sera que lorsqu'il fera ressortir l'auteur.
Mercier avait un secrétaire auquel il était fort attaché ; je ne sais pourquoi son nom s'est effacé de ma mémoire , car je l'ai beaucoup vu, et il est connu de toute la littérature. Ce monsieur, d'humeur très-gaie, réjouissait fort son patron , le contrariait assez souvent, et Lui jouait quelquefois des tours impayables. Ainsi que l'auteur, le secrétaire intime fut appelé plus tard à l'Assemblée nationale, et ensuite à toutes les autres assemblées, où il se garda bien de marquer comme orateur , tirant son épingle du jeu en se faisant petit et inaperçu.
On saura que l'homme excellent dont j'aime à rappeler ici le souvenir trouvait le vin très - bon : il en faisait son Pactole; à l'aide du flacon , il s'élait arrangé un petit système pour se donner le mouvement poétique ; non pas qu'il poussât cette méthode trop loin ; s'an étant toujours à propos, à peine, trébueha-t-il deux ou trois l'ois dans sa vie de gourmet plutùt que de buveur; mais il tenait à avoir de
quoi faire trébucher scs amis, et sa cave se trouvait toujours aussi bien garnie que sa bibliothèque.
Le secrétaire eu question avait à peu près les goûts et les penchans de Mercier, goûts de seconde main, qui faisaient du copiste une sorte de tome deuxième de l'auteur, ou, pour dire mieux, Mercier et lui étaient comme un seul homme qu'on aurait dédouble. Vous avez quelquefois rencontré dans le monde de ces êtres en deux parts, dont la nature, avec de différentes apparences, est absolument la même, qui de deux côtés sont le complément d'un caractère , sorte de jumeaux par L'âme. Isolés tant qu'ils ne se sont pas rencontrés, lorsqu'ils se voient , ils se comprennent, se rapprochent, s'unissent , et demeurent inséparables. Que l'un soit au haut de. l'échelle et l'autre au bas, n'importe! De tels doubles sont nécessaires aux hommes dont toulc la vie est dans l'intelligence ; ils complètent ainsi leur part vulgaire. Ceux qui n'ont un corps que par respect humain cherchent long-temps ce semblable , ou du moins le désirent; s'ils le rencontrent, l'affaire est bientôt conclue : c'est le choc de. l'aiguille à l'aimant; voilà l'homme qui comprendra pour eux le matériel de l'existence , comme ils en comprendront pour lui le spirituel ; voilà celui qui agira pour eux dans la vie positive, qui deviendra le bras dont ils seront le cerveau. Aussi se donnentils l'un à l'autre, s'appartiennent-ils réciproquement, se partageant la puissance, quelquefois encore se la disputant. Sont-ce des amis? ÎNon : les amis sont deux ; l'amitié se compose de bienveillance et de sacrifices : il n'y a ici ni concessions, ni indulgence; on s'aime , et on se querelle, et on se boude; mais l'un maltraite l'autre comme quand on se dit à soi - même et de bon cœur : « Je suis un sot. » Car les deux ne sont qu'un ; c'est le mystère de la trinité accompli pmir deux tiers. Je viens de trouver comme exemple Mercier et son secrétaire; j'avais trouvé cela auparavant en Don Quichotte et Sancho Panca ; je le trouvai plus tard en Jacques le fataliste et son maître.