CHAPITRE XXXIV
Ce secrétaire était précisément le Jacques de Mercier, et, pour compléter la ressemblance, il avait, lui aussi, un goût assez prononcé pour la belle collection des vins en cave de son Sosie supérieur.
A l'époque de l'anecdote que je vais dire , le cabinet de travail du dramaturge était un étage au-dessus de la cuisine, et dans cette cuisine , présidait en chef et sans partage , Marguettc , cordon bleu , non pas pour tout le monde, mais cordon bleu supérienr pour Mercier qui, aimant ses mets un peu salés, à cause de sa cave, et aimant un peu sa cave, à cause de ses mets salés, avait trouvé dans la seule Marguette le talent de maintenir toujours ces deux goûts dans une balance égale.
Quand un ami venait, Mercier l'invitait volontiers à casser une croûte et à la mouiller dans un doigt de vin. Ce procédé, employé pour délier la langue des perroquets, lui s'en servait pour porter ses amis à la causerie , d'autant que le verre l'ait plus volontiers tenir séance.
Quand donc un visiteur intéressant arrivait chez l'auteur hospitalier, après les premiers complimens on était sûr de lui voir exécuter l'exercice ci-après, et de l'entendre répéter les paroles suivantes.
Il ouvrait la porte de son cabinet, et la tenant encore d'une main pendant que de l'autre s'appuyait sur la rampe, après avoir, au préalable, arrangé comme je l'ai dit, la partie active de sa bouche, en prenant l'attitude d'un homme qui va donner du cor :
— Marguette! criait-il, va-t-en à la cave, et, dans le petit coin que lu sais, à gauche sous les fagots, prends et apporte une bouteille de mon bon vin.
Mnrguetle, pendant ce mouvement, en exécutait un absolument analogue un étage plus bas. Mercier partait-il de sa place pour venir demander du vin, elle entendait le bruit et comprenait que ce n'était point le moment où le visiteur prenait congé, mais celui où l'on voulait le retenir, et, comme si un ressort exécute par le mécanicien Vau-
canson avilit fait marcher du même coup le maître et la servante, elle quittait ses fourneaux quand Mercier quittait sa table à écrire , puis , suivant d'instinct la même ligne, arrivait à la porte de la cuisine lorsque ce dernier touchait le pêne de la porte de son cabinet; ensuite, après avoir écoulé, à peu près dans l'attitude de là haut, et sans sortir non plus-, la bonne exécutait l'ordre donné, et apportait le précieux vin (pie, cette fois (chose à remarquer), le secrétaire venait de quérir, en descendant quelques marches pour aller au-devant d'elle.
Cette manière de procéder ainsi réglée , on n'en changeait jamais, et l'adroit secrétaire , ayant aussi ses amis et ses visites, mais n'ayant pas de cave , sut mettre à profit toutes ces circonstances; il voulut également recevoir et régaler à l'instar du dramaturge. Eu conséquence, Mercier absent, il se levait comme lui , ouvrait la porte, allait sur le carré, et sachant imiter sa voix, il entonnait de la même manière :
— Marguette! va-l-en à la cave, et dans le petit coin, etc..
La servante obéissait; elle, trouvait seulement que depuis quelques temps, Monsieur était plus altéré que de coutume , et elle en cherchait le problème dans l'apprêt de ses sauces, quand un jour la voix exigeante donna de nouveaux ordres; cette fois c'était bien celle de Mercier.
— Marguette ! va-t-en à la cave, et dans le petit coin...
— Mais, Monsieur...
(Une fois lancé, Mercier ne s'arrêtait plus, la phrase était faite, il fallait la dévider jusqu'au bout; il continua, comme un acteur qui se rattrape au mot de réplique. )
— Pelit coin que tu sais... — Permettez... — Que lu sais; sous les fagots... — Il n'y a pas de bon sens... je... — Prends... — Qu'est-ce que vous voulez que je prenne? — Et apporte... — Qu'est-ce que vous voulez que j'apporte?
— Une bouteille de ce bon vin... — Mais je vous dis, Monsieur, qu'il n'y a ni vin, ni demi. — Dans le petit coin ? — - Il n'y a rien. — A gauche? — Pas plus qu'a droite. —