‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 241 sur 279 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

ïl avait été initié à l'art des recherches physiognomoniques par un noble seigneur, que mes contemporains pourront reconnaître à ce que j'en vais rapporter. Cet enthousiaste, plus que millionnaire, partit pour les Grandes-Indes quelques années avant la révolution , clans la seule pensée de dessiner les figures de tous ceux qui en auraient une bonne à observer ; aussi laborieux que croyant , il rapporta de là un peu plus de trente mille, portraits. Depuis quarante ans il tenait , avec la même ferveur, le crayon scientifique . et cela sans désemparer; aussi à sa mort chargeat-on un grand nombre de fourgons de ses savons croquis : on en assembla un nombre de cent et quelques mille, qu'il avait conçu le projet de faire encadrer. Conçoit-on cent mille cadres! Il fallait abattre quelques arpens de forêt pour les confectionner.

Ce fut ce même seigneur qui , au moment de partir pour son mémorable voyage , prit, sur la recommandation de ses amis, un domestique dont on ne manqua pas de lui vanter les bonnes qualités. Il voulut d'abord l'examiner lui-même; car, avant toute chose, il fallait qu'il vérifiât avec soin la coupe de la figure, son expression , l'ouverture, de la bouche , la forme des paupières , la dimension des oreilles, la longueur du nez , enfin le profil et l'ensemble de l'individu présenté. Le domestique en question lui plut, et ce fut avec un véritable contentement qu'il le prit à son service :

« Je vous remercie du don précieux que vous me faites; je l'accepte. — écrivait-il à Mercier, qui l'avait le plus vivement recommandé. — D'après des observations minutieuses et qui ne me trompent jamais , ce jeune homme joint à la fidélité du chien l'intrépidité du lion; la chasteté

dit d'abord au dramaturge qu'il était homme de lettres, puis grand observateur, puis il précisa son genre d'observation; et finit par s'écrier : « je serais bien étonné si vous n'étiez pas l'auteur du Tableau de Paris. »

se peint sur son front, la discrétion dans ses regards, la tempérance sur ses joues, et son nez ainsi que sa Louche annoncent la plus grande droiture. » Rendu à Pondichéry, ce pauvre diable, si bien jugé, mourut ,cl il se trouva que le garçon... était une lille, et que son front virginal en avait menti: la chasteté ne pouvant s'accorder avec une, grossesse de trois mois. Pour le nez et la bouche, et leurs signes êvidens de droiture, il fallait y avoir mal regardé; car on découvrit dans les nippes du modèle de probité des bardes volées. Relativement à la fidélité et à la discrétion, la pauvre enfant en avait sans doute en terre ferme; niais sur l'eau elle n'en tenait compte, et eetie femme, si bien cachée aux yeux du physionomiste exercé, lit confidence de son sexe à deux officiers du bord , lesquels déclarèrent, sur l'honneur, qu'à part ces légers accrocs à la sciciiGe, le sectateur de Lavater s'était trompé de bien peu sur tout le reste.

Mercier, depuis cette épreuve, devint non point incrédule, mais déliant; et, pour ne pas commeliiv d'erreurs semblables , il corrobora sa grande science de celle plusnouvelle de la connaissance des hommes par l'inspection des pieds; science originale, dont il eut la gloire d'être le Christophe Colomb.

Peut-être, rira-t-on de ces faiblesses, et peut-être aussi n'aura-t-on pas raison. La crédulité, véritable maladie chez les sots, n'est chez les hommes élevés par la pensée , qu'une sorte de tribut payé à l'humaine faiblesse : s'ils ne SC montraient hommes en quelques points, ils seraient à une trop grande distance de nous. J.-J. Rousseau jetant une pierre pour interroger l'oracle ; Lafontaine avec son prophète Baruch , et Mercier, croyant sincèrement à la physionomie, doivent nous plaire. Celte disposition à se rendre enfanta du charme, et annonce la droiture du cœur : il y a là une sorte de naïveté qui prouve l'honnête homme.

Rien n'égalait la bonhomie de Mercier, si ce u'csl sou

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