CHAPITRE XXXV
zon qui causait clans un coin avec le jeune Talma. — Oui , oui , lui re'ponclis-je , en riant de bonheur et de joie ; oui , il est tombé une tuile sur ta tête , et sur la mienne une couronne.
Puis , de'lirant , je sortis , et bien m'en prit, j'allais manquer mon entrée; je jouai comme un évaporé : le public m'aimait et il fut indulgent. J'en étais enfin venu à ce point ori le parterre se dit, quand l'acteur qu'il adopte joue mal «il est malade.» Ce fut beureux : sans cela , j'aurais pu entendre des choses de fâcheux présage pour mon triomphe en perspective.
On a dû comprendre que la pièce protégée par le prince Henri, écoutée par Contât au Théâtre Italien, avait frappé cette grande actrice, et lui avait semblé bonne à être transportée à la Comédie-Française. Avec ce coup d'œil rapide et ce tact sûr qui la guidaient toujours quand elle jugeait un rôle, elle devina qu'il y avait dans le personnage de Frédéric toute une réputation de comédien , elle pensa à moi, et pour amener à bien la négociation qu'elle entama avec Dezède et l'auteur de son poème, elle s'offrit d'abord pour remplir ce rôle d'hôtesse dont il a été parlé.
L'affaire réussit; pour le coup je tenais une de ces bonnes fortunes de théâtre si rares dans la vie d'un acteur ! j'allais jouer un personnage hors de tout emploi, un personnage original -J'allais représenter un hommcqni venait à peine de finir une carrière étonnante , sur laquelle l'Europe lixa ses regards jusqu'aux derniers instans.
Rien ne sert au théâtre comme de porter un nom historique de fraîche date ; pour peu que vous arriviez à rappeler votre modèle, il s'établit clans la pensée de chaque spectateur, et sans qu'il s'en rende compte, une sorte d'alliancccntre vous et le personnage éminentque vous représentez, c'est comme une résurrection de votre façon, dont chacun vous sait gré. L'apparition sur la scène d'un héros, mort d'hier, étonne d'autant plus que cette mort est plus récente; pour tous, vous êtes mieux qu'un livre, mieux
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qu'un tableau ; votre liclion est palpable., saisissante, elle vit , clic émeut , elle entraîne : vous faites marcher ce qui est immobile dans le tableau , parler ce qui est muet dans le livre , et si vous parvenez à faire naître la croyance par la force de l'illusion , dès ce moment votre nom est fait , c'est une grande réputation qui se greife sur une haute renommée.
Je comprenais tout cela , aussi ce ne fut pas en paresseux que j'acceptai cette faveur de la fortune. Ceux qui se sont assez intéressés à moi poursuivre ma pensée d'ambition, comprendront qu'elle lièvre d'études me prit, et ceuxlà aussi peut-être seront les seuls à me croire quand je dirai tout ce que je lis pour parvenir à bien représenter Frédéric II.
La pièce des Deux Pages fut reçue à la Comédie-Française trois mois environ avant les vacances de Pâques , et aussitôt je cherchai à tn'enlourer de documens précieux , je courus , je m'informai ; l'auteur d'abord me fournil une grande quantité de renseignemens, un officier de la suite du
prince Henri m'en donna d'autres, M. Saint-L , un de
mes amis , qui avait été long-temps en Prusse , et qui eut le bonheur d'approcher souvent du philosophe de Sans- Souci, me donna des délails précieux ; j'achetai des livres; j'eus, par l'intermédiaire de Saint-Fal , un dessin d'une grande beauté , représentant Frédéric , dessin dont le nom de l'habile artiste , Rambert, me garantissait l'exactitude : mon arsenal ainsi fourni, je dressai mon plan de bataille.
D'abord mon appartement se nomma Potsdam , et je résolus de m'y lever, d'y marcher, d'y prendre mes repas durant trois mois entiers, et sans y manquer un seul jour , avec la pensée que j'étais Frédéric II. Pour bien m'en convaincre , je me lis faire l'habit militaire, le chapeau , les bottes et tous les accessoires du costume, et j'endossai tout Cela chaque matin ; puis, aussitôt mon lever, je me mettais à ma toilette, je plaçais sur un pupitre le portrait fait par Rambcrg, et, à. l'aide d'épingles noircies, de blanc, de noir,